L’effondrement, catabolique ou catastrophique ?

Séminaire du 27 mai 2011 par Yves Cochet
mai 2011 par Yves Cochet

Appelons « effon­drement » de la société mon­di­al­isée con­tem­po­raine le proces­sus à l’issue duquel les besoins de base (eau, ali­men­ta­tion, loge­ment, habille­ment, énergie, mobil­ité, sécu­rité) ne sont plus four­nis à une majorité de la pop­u­la­tion par des ser­vices encadrés par la loi.
A la suite des travaux de Joseph Tain­ter[1], Jared Dia­mond[2], John Michael Greer[3], Ugo Bardi[4] et François Rod­dier[5], il est pos­si­ble de dessiner les con­tours de l’effondrement en quelques traits.
La dés­trat­i­fi­ca­tion : les sociétés régionales (européennes, améri­caines) strat­i­fiées sur la base de classe, de sexe, d’ethnie ou d’autres fac­teurs, devi­en­nent plus homogènes, plus égal­i­taires. La déspé­cial­i­sa­tion : le nom­bre d’emplois spé­cial­isés diminue ; les indi­vidus, les groupes, les ter­ri­toires devi­en­nent plus mul­ti­fonc­tion­nels. La décom­plex­i­fi­ca­tion : les quan­tités et la diver­sité des échanges d’information, de ser­vices et de marchan­dises, se réduisent. La déstruc­tura­tion : les insti­tu­tions cen­trales devi­en­nent plus faibles ou impuis­santes, les modes de vie locaux plus autonomes. Le dépe­u­ple­ment : les den­sités de pop­u­la­tion baissent.Nous pos­tu­lons que la société mon­di­al­isée est en cours d’effondrement sous l’effet de dif­férents fac­teurs pro­pres à la mon­di­al­i­sa­tion et au pro­duc­tivisme : une rétroac­tion pos­i­tive de déclins nour­rie par les inter­ac­tions entre les ressources, le cap­i­tal et les déchets.La ques­tion cen­trale que nous posons se for­mule alors : cet effon­drement sera-t-il lent (un ou deux siè­cles) ? Ou bien sera-t-il rapide (une ou deux décen­nies) ? Catabolique (lent) ou cat­a­strophique (rapide) ?

Une évolu­tion en cloche

De nom­breux phénomènes naturels ou cul­turels évolu­ent selon une « courbe en cloche ». Au début de leur appari­tion, ces phénomènes crois­sent rapi­de­ment. Puis, la crois­sance se ralen­tit sous l’effet de dif­férents fac­teurs, jusqu’à attein­dre un max­i­mum, un pic, au-delà duquel ces phénomènes décrois­sent inéluctablement.

Le math­é­mati­cien belge Pierre-François Ver­hulst for­mal­isa le pre­mier ce type d’évolution de cer­tains phénomènes, vers 1840. Ce mod­èle, qu’il dénomma « fonc­tion logis­tique », s’applique à la sim­u­la­tion de nom­breux sys­tèmes évolu­tifs, par exem­ple la quan­tité totale de pét­role extraite à un instant donné, depuis le début de l’extraction indus­trielle. La dérivée de cette fonc­tion logis­tique est une « courbe en cloche » telle que précédem­ment décrite. Ainsi se présente la courbe de Hub­bert[6] mod­élisant la déplé­tion des réserves de pét­role dans le monde. Le « Peak Oil », c’est-à-dire l’époque du max­i­mum d’extraction pétrolière, est sans doute advenu avant 2010.

La pro­duc­tion d’acide borique en Toscane, util­isé comme anti­sep­tique ou insec­ti­cide, ressem­ble à une courbe en cloche impar­faite. De même, la pro­duc­tion mon­di­ale de phos­phates, fer­til­isants fon­da­men­taux en agri­cul­ture. On peut vivre sans pét­role, on ne peut pas vivre sans phos­phates. Une autre courbe en cloche n’a rien à voir avec une ressource minérale : elle représente la pro­duc­tion d’huile de baleines pour l’éclairage et d’os de baleine pour les corsets, au XIXème siè­cle. En principe, les baleines se repro­duisent, mais la chasse fut si intense que le cycle de leur pop­u­la­tion s’apparente à celui d’une ressource non renou­ve­lable telle que le pétrole.

Il revient à Joseph Tain­ter d’avoir étendu cette mod­éli­sa­tion aux sociétés humaines, notam­ment celles qu’il qual­i­fie de « com­plexes ». Par com­plex­i­fi­ca­tion, il faut enten­dre la diver­si­fi­ca­tion des rôles soci­aux, économiques et poli­tiques, le développe­ment des infra­struc­tures et l’accroissement de l’économie des ser­vices, le tout soutenu par une forte con­som­ma­tion d’énergie. Rel­a­tive­ment aux béné­fices soci­aux, on observe en général trois phases au cours de la com­plex­i­fi­ca­tion d’une société. La pre­mière est car­ac­térisée par une aug­men­ta­tion des béné­fices forte par rap­port aux coûts de la com­plex­i­fi­ca­tion (le taux mar­ginal, c’est-à-dire l’évolution du rap­port béné­fices / coûts est supérieur à 1). Les solu­tions les plus sim­ples, les plus générales, les moins coû­teuses sont très effi­caces. C’est le « progrès ».

Une deux­ième phase com­mence lorsque le taux mar­ginal passe en dessous de 1 : un accroisse­ment de la com­plex­ité pro­duit encore des béné­fices pour la société, mais à des coûts supérieurs aux béné­fices. La société devient alors frag­ile, sa com­plex­i­fi­ca­tion devient moins attrac­tive, les prélève­ments oblig­a­toires sont moins bien accep­tés, la con­fi­ance de la pop­u­la­tion dans le pou­voir diminue, la société se décom­pose et ses mem­bres devi­en­nent moins sol­idaires des objec­tifs poli­tiques cen­traux. Enfin, lorsque le taux mar­ginal devient négatif, tout accroisse­ment de com­plex­ité (et de ses coûts) entraîne la diminu­tion des béné­fices soci­aux. L’effondrement économique et social est alors probable.

Une autre mod­éli­sa­tion « en cloche » peut être con­stru­ite à par­tir d’une vision ther­mo­dy­namique du monde. Ce mod­èle, très sim­ple, se fonde sur trois stocks : les ressources, le cap­i­tal et les déchets. Les ressources sont les fac­teurs non encore exploités d’une société. Les ressources matérielles issues du sol ou du sous-sol, telles que les mines de fer ou les ter­res arables à exploiter, les ressources humaines à inclure dans le monde du tra­vail, les ressources d’information telles que les décou­vertes sci­en­tifiques futures. Bien que nom­breuses, com­plexes et changeantes, toutes ces ressources sont traitées comme une seule vari­able. Le cap­i­tal com­prend tous les fac­teurs déjà exploités dans les flux de matières et d’énergie d’une société et qui con­tin­u­ent à pou­voir l’être. Ainsi du cap­i­tal physique tel que l’alimentation, les champs, les machines et les bâti­ments ; ainsi du cap­i­tal humain tel que les ouvri­ers et les ingénieurs ; ainsi du cap­i­tal social tel que les hiérar­chies insti­tu­tion­nelles et le sys­tème économique ; ainsi du cap­i­tal infor­ma­tion­nel tel que le savoir et le savoir-faire tech­nique. Les déchets com­pren­nent tous les fac­teurs incor­porés dans les flux de matières et d’énergie d’une société, et qui ne sont plus exploita­bles. Ainsi des matéri­aux usés, des machines usagées, des humains en retraite, de l’information souil­lée ou perdue.

L’économie est un moteur qui trans­forme les ressources en déchets. Son car­bu­rant est, essen­tielle­ment, le poten­tiel chim­ique des éner­gies fos­siles. Ce mod­èle est très général. Il ressem­ble à la loi de la grav­i­ta­tion de New­ton, qui s’applique à la descrip­tion des galax­ies, aux sys­tèmes plané­taires, aux tra­jec­toires des satel­lites, à la chute des corps. Dans ce mod­èle, il n’y a aucune force, telle la grav­i­ta­tion, qui attirent les éléments les uns vers les autres. Mais il existe une entité puis­sante qui anime néan­moins le sys­tème : l’entropie[7].

Effon­drement lent, catabolique

Une crise de déplé­tion des ressources fut la cause prin­ci­pale de l’effondrement des Mayas des plaines aux huitième, neu­vième et dix­ième siè­cles. La plu­part des recherches étab­lis­sent des con­stats démo­graphiques et écologiques pour affirmer que les pop­u­la­tions mayas ont alors aug­menté à un niveau qui ne pour­rait pas être soutenu par l’agriculture sur les sols latéri­tiques des basses ter­res du Yucatan, pau­vres en éléments nutri­tifs. Les Mayas ont égale­ment investi une grande par­tie de leur cap­i­tal dans des pro­grammes de bâti­ments mon­u­men­taux, qui ont aug­menté les coûts de main­te­nance de la civil­i­sa­tion, mais étaient inutiles pour la pro­duc­tion. Ces pro­grammes ont été main­tenus pen­dant tout le déclin de la péri­ode clas­sique ter­mi­nale (de 750 à 950). Sur deux siè­cles, les pop­u­la­tions des plaines mayas ont forte­ment diminué et de nom­breux cen­tres urbains ont été aban­don­nés à la jungle.

L’attachement des Mayas à la con­struc­tion de mon­u­ments jusqu’à la fin rap­pelle celui des Pas­cuans pour les Moaïs — énormes stat­ues de plusieurs dizaines de tonnes. Depuis leur débar­que­ment (vers l’an mille ?) jusqu’à l’effondrement entre 1500 et 1600, les Pas­cuans n’ont cessé de déboiser l’île pour déplacer et ériger les stat­ues. La ques­tion clas­sique est : à quoi pou­vait bien penser l’homme qui a coupé le dernier arbre de l’île de Pâques ?

En revanche, cer­taines sociétés ont con­struit des mécan­ismes soci­aux pour lim­iter la crois­sance du cap­i­tal afin de réduire les coûts de main­te­nance. Le plus com­mun de ces mécan­ismes est la destruc­tion régulière de cap­i­tal impro­duc­tif. Le pot­latch, par exem­ple, est un sys­tème de dons / contres-dons dans le cadre d’un échange non marc­hand. Ce mécan­isme a été observé depuis l’Amérique du Nord jusqu’en Inde, en pas­sant par les îles du Paci­fique. Le pot­latch ren­voie à la notion de dépense pure selon Georges Bataille. C’est un proces­sus placé sous le signe de la rival­ité : il faut dépasser les dons des autres.

Dans d’autres eth­nies, il s’agit de dépo­si­tions rit­uelles d’objets de pres­tige dans les lacs et les riv­ières. De nom­breuses inter­pré­ta­tions de ces mécan­ismes peu­vent être énon­cées. De notre point de vue, l’une des fonc­tions de ces destruc­tions est de réduire le stock de cap­i­tal pour réduire les coûts de main­te­nance, et retarder ou ralen­tir ainsi le déclin. Cer­tains aspects des guer­res peu­vent aussi être inter­prétés de ce point de vue.

Le déclin catabolique, lent, peut aussi être qual­i­fié d’oscillant. Pour décrire ce mod­èle oscil­lant, nous pren­drons l’exemple du pét­role (de l’énergie) comme représen­tatif de la déplé­tion des ressources. Lorsque la pro­duc­tion de pét­role décroît, les prix mon­tent. Cette ressource étant indis­pens­able, ce sont les autres dépenses — les dépenses de con­fort ou de pres­tige — qui décrois­sent, ainsi que les emplois et les entre­prises asso­ciés. On observe aussi des ten­sions géopoli­tiques. Le déclin sub­séquent de l’activité économique con­duit à une chute de la demande d’énergie et à une baisse des prix. Si ces prix restent au-dessus du coût mar­ginal de pro­duc­tion et de four­ni­ture, la crois­sance peut repren­dre, mais le pou­voir d’achat de l’économie ne revient pas à son niveau antérieur puisque la pro­duc­tion est lim­itée par la déplé­tion de la ressource. La reprise est donc inférieure à ce que fut l’économie passée, mais elle con­tribue néan­moins à la crois­sance de la demande de pét­role, puis aux prix crois­sants. En résumé : crois­sance économique à hausse des prix de l’énergie à réces­sion à chute des prix de l’énergie à reprise économique, mais à un niveau inférieur, à cause de la déplé­tion de la ressource. Dans ce mod­èle, l’économie oscille par paliers vers un niveau d’activité de plus en plus bas.

Effon­drement rapide, catastrophique

Nous avons mod­élisé la société mon­di­al­isée en un seul schéma, d’inspiration ther­mo­dy­namique (ressources – cap­i­tal – déchets, et rétroac­tions entre ces stocks). Bien sûr, la com­plex­ité et le nom­bre de paramètres de l’évolution d’une telle société sont plus élevés que sur ce schéma[8]. Néan­moins, l’état global de la société mon­di­al­isée peut être dépen­dant d’un ou de deux paramètres-clés. Le con­cept impor­tant est celui d’intégration, de con­nec­tiv­ité. Des recherches sur la théorie des sys­tèmes dynamiques mon­trent que, à l’approche d’un point de bas­cule­ment (tip­ping point[9]), ces sys­tèmes parta­gent un même com­porte­ment, quelle que soit leur diver­sité. Ainsi peut-on, avec une bonne approx­i­ma­tion, décrire la société mon­di­al­isée par son PIB et sa vari­able d’état prin­ci­pale, le flux d’énergie.

L’effondrement de l’empire romain a duré plusieurs siè­cles, celui des Vikings au Groen­land plusieurs décen­nies. Mon hypothèse est que la vitesse de l’effondrement est une fonc­tion de l’intégration, du cou­plage, de la con­nec­tiv­ité. Dans cette hypothèse, l’effondrement de la société mon­di­al­isée est prob­a­ble avant 2020, cer­tain avant 2030.

Dans leur livre reten­tis­sant[10], les Mead­ows et leur équipe du Mass­a­chu­setts Insti­tute of Tech­nol­ogy ont mod­élisé les con­séquences de la crois­sance démo­graphique mon­di­ale sur un monde aux ressources finies. Sur le graphe le plus fameux, l’échelle de temps étant de deux siè­cles (de 1900 à 2100), la courbe des ressources est en rouge, celle de la pro­duc­tion indus­trielle en vert, celle de la pro­duc­tion agri­cole en brun. Toutes sont des courbes « en cloche », « à la Hub­bert ». Y com­pris la courbe de la pol­lu­tion (vert foncé), avec l’hypothèse que la pol­lu­tion est pro­gres­sive­ment réab­sorbée par les écosys­tèmes. Dans ce scé­nario, la chute démo­graphique est décalée par rap­port à la chute de la pro­duc­tion agri­cole. Sim­ple­ment, parce que le taux de repro­duc­tion des humains con­tinue quelque temps, tant qu’il y a un peu de nour­ri­t­ure. Néan­moins, la pop­u­la­tion aussi finit par décroître. Ce que mon­tre ce graphe est l’effondrement proche de notre civil­i­sa­tion thermo-industrielle. La cause prin­ci­pale est la déplé­tion des ressources. L’époque actuelle est mar­quée par les symp­tômes d’un début d’effondrement, qui se sont man­i­festés autour de 2008 par la crise finan­cière et le pic pétrolier. C’est la vic­toire inéluctable de l’entropie.

Yves Cochet


[1] Joseph Tain­ter, The Col­lapse of Com­plex Soci­eties, Cam­bridge Uni­ver­sity Press, 1988.

[2] Jared Dia­mond, Effon­drement, Gal­li­mard, 2006.

[3] John Michael Greer, The Long Descent, New Soci­ety Pub­lish­ers, 2008.

[4] Ugo Bardi, « Entropia, picco del petro­lio e Filosofia Sto­ica », ugobardi.blogspot.com, mai 2011.

[5] François Rod­dier, Du Big Bang à l’Homme, à paraître en 2012.

[6] Mar­ion King Hub­bert, géo­physi­cien améri­cain, devint célèbre au cours des années soixante-dix pour avoir prédit, dès 1956, le pic de la pro­duc­tion état­suni­enne de pét­role en 1971 (hors Alaska).

[7] Mesure de la dis­si­pa­tion irréversible de l’énergie d’un système.

[8] Yves Cochet, « Les vraies causes de la réces­sion », Entropia, N°7, automne 2009, pp. 11–21, éditions Parangon.

[9] David Korow­icz, « Tip­ping Points », feasta.org, 15 mars 2010.

[10] Donella H. Mead­ows, Den­nis L. Mead­ows, Jor­gen Ran­ders, William W. Behrens III, The Lim­its to Growth, Uni­verse Books, New York, 1972.


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