Des limites de l’économie circulaire : la question des métaux

Séminaire du 16 décembre 2011 par Philippe Bihouix
décembre 2011 par Philippe Bihouix
LES COURS DU CUIVRE FLAMBENT

« Au fil du temps, même l’or et les métaux se désagrè­gent, les plus hautes mon­tagnes s’érodent, toute chose qui a forme se détruit facile­ment »[1]. La sagesse ori­en­tale oubliée, les métaux sont réputés recy­clables à l’infini, donc futurs cham­pi­ons de l’économie cir­cu­laire à venir.

La réal­ité est moins rose, car les métaux sont mal­heureuse­ment, au même titre que les éner­gies fos­siles, des ressources non renou­ve­lables, dont nous faisons un gâchis immense au détri­ment des généra­tions futures. En faire le con­stat nous oblige à repenser de manière fon­da­men­tale notre société indus­trielle et son avenir.

Les réserves métalliques

Les métaux sont partout sur notre planète, dans la terre végé­tale, les roches, et même l’eau de mer. Il suf­fit de pren­dre une poignée de terre pour tenir dans le creux de sa main l’ensemble, ou peu s’en faut, des éléments chim­iques sta­bles non gazeux de la clas­si­fi­ca­tion de Mendeleïev[2], dont env­i­ron 60 métaux dif­férents, cer­tains en quan­tité infinitési­male bien sûr.

Prenons le cuivre : à la con­cen­tra­tion moyenne de 50 ppm (par­ties par mil­lion, soit 0,005%), une poignée de terre d’une masse de 100 grammes en con­tient ainsi 5 mil­ligrammes. Cela paraît peu, mais la quan­tité de cuivre totale, con­tenue sur les 150 mil­lions de km² de ter­res émergées jusqu’à la pro­fondeur de 1 km, est de l’ordre de 20.000 mil­liards de tonnes (sur la base d’un poids moyen de la croûte ter­restre de 2,6 tonnes par m³). Un chiffre colos­sal, représen­tant plus d’un mil­lion d’années de notre con­som­ma­tion actuelle !

Pour­tant, la total­ité des ressources disponibles de cuivre est 10 000 fois moins élevée (500 mil­lions de tonnes de réserves, peut-être 3 mil­liards de tonnes de ressources ultimes, selon l’USGS[3]). Pourquoi un tel écart ? Au-delà de la réponse assez intu­itive – on imag­ine bien qu’on ne va pas passer l’intégralité de la croûte con­ti­nen­tale, sur 1 km d’épaisseur, au tamis fin – la notion de réserve minière est com­pliquée, car elle recou­vre des fac­teurs à la fois géologiques, tech­niques et économiques : une réserve est une ressource iden­ti­fiée et explorée, que l’on peut effec­tive­ment extraire, légale­ment et tech­nique­ment, au prix actuel. Il existe donc trois façons d’augmenter les réserves : trou­ver de nou­velles ressources par l’exploration ou la recherche géologique, améliorer les tech­niques de pro­duc­tion pour exploiter des con­cen­tra­tions plus faibles, ou tout sim­ple­ment faire varier le prix. Comme pour le pét­role ou le gaz, un prix plus élevé fait mécanique­ment mon­ter les réserves.

Non seule­ment les ques­tions géologiques, tech­niques et économiques sont spé­ci­fiques à cha­cun des 60 métaux (tous plus ou moins util­isés par la société indus­trielle), mais les métaux sont aussi inter­dépen­dants : tous ne font pas l’objet d’une exploita­tion minière pro­pre, ils sont des copro­duits d’autres métaux, les proces­sus de minéral­i­sa­tion les ayant liés dans les mêmes min­erais. C’est le cas par exem­ple du cobalt, copro­duit du nickel ou du cuivre ; du sélénium et du tel­lure, sou­vent copro­duits du cuivre ; de l’indium, du cad­mium, du ger­ma­nium, copro­duits du zinc ; de l’antimoine et du bis­muth, copro­duits du plomb. D’autres métaux, comme le molyb­dène, l’or ou l’argent, peu­vent être pro­duits en asso­ci­a­tion ou être exploités spé­ci­fique­ment. Cette inter­dépen­dance est physique, c’est-à-dire que l’énergie mise en œuvre pour la pro­duc­tion des dif­férents métaux est en quelque sorte mutu­al­isée, mais aussi économique : la teneur en or ou en argent d’une mine de cuivre va per­me­t­tre de tirer des revenus plus élevés, donc d’exploiter le métal prin­ci­pal à une con­cen­tra­tion inférieure à ce qui aurait été néces­saire dans le cas d’une exploita­tion monométallique !

Les per­spec­tives sur les réserves sont donc très vari­ables d’un métal à l’autre, mais on peut néan­moins tirer, en par­ti­c­ulier pour les grands métaux indus­triels, quelques con­clu­sions générales. Mesurées en années de pro­duc­tion – ou de con­som­ma­tion – actuelle, les réserves vari­ent de quelques décen­nies (anti­moine, zinc, étain…) à quelques siè­cles (vana­dium, cobalt, pla­tine…), la grande majorité se situ­ant entre 30 et 60 ans (nickel, cuivre, plomb…). Cela ne veut pas dire que nos ennuis com­menceront après ce délai, car le nom­bre d’années de pro­duc­tion n’est qu’un indi­ca­teur, pas for­cé­ment fiable.

D’abord car il s’agit d’années de pro­duc­tion avec les hypothèses actuelles, ne ten­ant pas compte du taux de crois­sance de la con­som­ma­tion d’un côté, des capac­ités de sub­sti­tu­tion ou de l’augmentation du recy­clage de l’autre. Or juste­ment la demande s’emballe : au niveau mon­dial, nous avons plus que dou­blé la pro­duc­tion des grands métaux indus­triels (alu­minium, cuivre, nickel, zinc…) au cours des 20 dernières années. Les besoins futurs, notam­ment en Chine et en Inde, pour­raient con­duire à un nou­veau dou­ble­ment. La crois­sance a été encore plus impres­sion­nante sur les « petits » métaux : le développe­ment expo­nen­tiel de l’électronique, des nou­velles tech­nolo­gies, de l’aéronautique, a fait exploser la demande en métaux high tech (indium des écrans plats, lithium et cobalt des bat­ter­ies, ger­ma­nium des appli­ca­tions WiFi, lan­thanides – les fameuses ter­res rares – dans les éoli­ennes et les véhicules élec­triques…). Compte-tenu des taux de crois­sance passés et pro­jetés, nous devri­ons ainsi « pro­duire » en l’espace d’une généra­tion, ou plutôt extraire de la croûte ter­restre, une quan­tité plus grande de métaux que pen­dant toute l’histoire de l’humanité. Pharaonique.

Ensuite car les prob­lèmes arrivent plus vite que le nom­bre théorique d’années de réserve : toute ressource finie passe par un pic de pro­duc­tion. 40 ans de réserves ne garan­tis­sent pas d’une pénurie proche : c’est à peu près la quan­tité des réserves de pét­role, dont le pic est pour­tant passé (ou immi­nent, selon que l’on compt­abilise unique­ment le pét­role con­ven­tion­nel ou non). L’or a égale­ment franchi un pic dans les années 2000, mais cela est passé inaperçu du fait de son rôle très spé­ci­fique (util­i­sa­tion moné­taire et spécu­la­tive plutôt qu’industrielle) et de stocks disponibles bien supérieurs à la pro­duc­tion : il y a plus de réserves d’or déjà extrait que dans le sous-sol !

Com­ment aug­menter les réserves disponibles pour faire face à des besoins expo­nen­tiels ? On peut compter sur l’exploration minière (mais il faut aller rav­ager les derniers espaces naturels) et l’évolution tech­nologique (qui peut per­me­t­tre d’exploiter de nou­veaux types de gise­ments ou à moin­dre coût). Les investisse­ments en explo­ration minière ont beau­coup ralenti dans les décen­nies 1980 et 1990 après l’effondrement du bloc sovié­tique, puis avec la forte crois­sance mon­di­ale les investisse­ments ont mas­sive­ment repris (quin­tu­plés entre 2002 et 2007) jusqu’à la « crise » des matières pre­mières de 2006 à 2008. Cepen­dant, ces efforts n’ont qua­si­ment pas apporté de gise­ments nou­veaux. On a très peu décou­vert depuis 10 ans et peu de pro­jets miniers sont prêts à entrer en pro­duc­tion. Les décou­vertes majeures et sim­ples ont été faites, les coûts des décou­vertes aug­mentent avec leur pro­fondeur tan­dis que les coûts de pro­duc­tion aug­mentent avec la baisse de la teneur en métal. On tourne donc qua­si­ment « à stock constant ».

La sub­sti­tu­tion peut apporter quelques pistes : on cite sou­vent l’exemple du pal­la­dium qui a rem­placé le pla­tine trop onéreux dans cer­tains pots cat­aly­tiques (le pal­la­dium est un copro­duit minier du… pla­tine). Mais il n’existe aucun sub­sti­tut raisonnable au cuivre pour les appli­ca­tions élec­triques, au nickel et au chrome pour les aciers inoxyd­ables, à l’étain pour la soudure (y com­pris élec­tron­ique), au tungstène pour les out­ils de for­age, à l’argent dans l’électronique et la chimie… pour ne pren­dre que les exem­ples poten­tielle­ment les plus critiques.

Ne reste, alors, qu’à faire mon­ter le prix, et c’est d’ailleurs bien ce qui se passe à coup de soubre­sauts bour­siers. Après tout, vu son prix, on peut se per­me­t­tre d’extraire l’or à une con­cen­tra­tion bien inférieure aux autres métaux (quelques grammes par tonne de min­erai au lieu de quelques kilos ou dizaines de kilos), à un coût d’exploitation bien plus élevé ! Mais c’est là que nous devri­ons être rat­trapés par la ques­tion énergétique.

Con­cen­tra­tions en baisse et dépense énergé­tique : le peak everything

Pour des raisons évidentes, on a d’abord exploité les min­erais les plus con­cen­trés. A moins de décou­vertes géologiques majeures, bien improb­a­bles, la ten­dance est donc à une baisse de la con­cen­tra­tion moyenne. Pour le cuivre, elle est ainsi passée de 1,8% dans les années 1930 à 0,8% aujourd’hui. Les mines d’or en Aus­tralie et en Afrique du Sud pro­duisent à peine 5 grammes par tonne de min­erai con­tre 20 il y a un siècle.

Les min­erais peu­vent avoir été con­cen­trés par les activ­ités tec­toniques ou vol­caniques, par érosion dif­féren­tielle ou réac­tion avec les gaz atmo­sphériques, et même par activ­ité biologique. Cer­taines mines de fer ont été con­cen­trées par des colonies de bac­téries il y a des cen­taines de mil­lions d’années. Dans les min­erais sil­i­catés de Nouvelle-Calédonie, le nickel a été con­cen­tré jusqu’à 3 à 4% sur quelques mètres d’épaisseur (la roche mère en con­tient seule­ment 0,3%), grâce au pH acide dû à la décom­po­si­tion des végé­taux morts à la sur­face du sol.

C’est la nature « vivante » de la planète (cycle de l’eau, atmo­sphère oxy­dante main­tenue par les forêts, le phy­to­planc­ton et les cyanobac­téries, tec­tonique des plaques, vie uni­cel­lu­laire, etc.) qui a per­mis la con­cen­tra­tion naturelle des éléments rares. La par­tie exploitable des ressources métalliques con­stitue donc un stock très lim­ité de « basse entropie » au milieu d’une quan­tité énorme de roches indifférenciées.

Or, la dépense énergé­tique aug­mente avec la con­cen­tra­tion décrois­sante ou la pro­fondeur. Cela coule de source et c’est pourquoi, bien sûr, les anciens ont com­mencé par piocher – dans tous les sens du terme – dans les ressources les plus con­cen­trées, n’ayant à leur dis­po­si­tion que l’énergie humaine ou ani­male pour l’extraction et l’énergie du bois pour le raffinage.

Métaux et ressources énergé­tiques sont donc étroite­ment liés. Les métaux, tou­jours moins con­cen­trés, requièrent de plus en plus d’énergie. Mais inverse­ment, la pro­duc­tion d’énergie, tou­jours moins acces­si­ble, requiert de plus en plus de métaux. Les éner­gies fos­siles moins acces­si­bles néces­si­tent plus de tech­nolo­gie et de ressources métalliques : c’est bien plus com­pliqué de pro­duire un baril de pét­role deep off­shore que sur les champs géants onshore d’Arabie Saou­dite. Les éner­gies renou­ve­lables font aussi mas­sive­ment appel aux ressources métalliques, et des plus rares : néodyme des aimants per­ma­nents pour les généra­tri­ces d’éoliennes, gal­lium, indium, sélénium, cad­mium ou tel­lure pour cer­tains pan­neaux pho­to­voltaïques, cuivre en quan­tité plus impor­tante par kWh pro­duit, etc.

Résumons : plus d’énergie pour les métaux, plus de métaux pour l’énergie, loi des ren­de­ments décrois­sants… La con­clu­sion s’impose : le peak oil (pic de pét­role) sera vraisem­blable­ment accom­pa­gné ou suivi d’un peak every­thing, un pic de tout. A ce stade, ceux qui ont suivi diront que nous n’avons pas pris en compte les pos­si­bil­ités d’augmenter le recy­clage pour réduire le taux d’extraction des métaux.

Désil­lu­sions du recyclage

Le recy­clage est effec­tive­ment un levier par­ti­c­ulière­ment effi­cace pour aug­menter les réserves (passer d’un taux de 40% à 80% mul­ti­plie math­é­ma­tique­ment les réserves par 3, et les taux de recy­clage actuels sont en général si bas, à quelques excep­tions près, que les marges de pro­gres­sion sont énormes). L’idéal serait de s’approcher au plus près des 100%, même si l’économie par­faite­ment cir­cu­laire est utopique : en vertu du sec­ond principe de la ther­mo­dy­namique, on en dis­sipe tou­jours un peu, que ce soit au moment du recy­clage lui-même (la perte au feu) ou pen­dant l’usage (la pièce de mon­naie qui s’use imper­cep­ti­ble­ment au fil du temps). Plus élégam­ment, Plu­tar­que nous dis­ait que « le fer et le cuivre se vont usant et con­sumant par le seul attouche­ment des mains de l’homme »[4]. On pour­rait néan­moins tenir fort longtemps avec ce taux de perte très faible. Mais deux autres effets, majeurs, nous empêchent en réal­ité d’atteindre des niveaux de recy­clage aussi efficaces.

Le pre­mier effet est lié à la com­plex­ité des pro­duits, des com­posants et des matières (mil­liers d’alliages métalliques dif­férents, mélanges de plas­tiques et d’additifs, matéri­aux com­pos­ites) que nous con­cevons et util­isons : 30 métaux dif­férents dans un ordi­na­teur portable, 10 types d’aciers alliés dans une voiture, 15 métaux dif­férents (vana­dium, tungstène, cobalt, molyb­dène, titane, nio­bium…) dans un super­al­liage aéronautique…

Cette com­plex­ité nous empêche de récupérer facile­ment les ressources : capac­ité lim­itée à repérer les métaux dans les alliages, capac­ité tech­nologique à les séparer. Les faibles quan­tités de métaux non fer­reux con­tenues dans les aciers spé­ci­aux sont donc fer­rail­lées et finis­sent sou­vent, si elles sont recy­clées, dans des usages moins nobles, comme les ronds à béton du bâti­ment. Ainsi la fil­ière auto­mo­bile, qui utilise des aciers de haute per­for­mance, majori­taire­ment issus de pre­mière fonte et non du recy­clage, n’est qu’une sorte de gigan­tesque « machine entropique » à trans­former des réserves métalliques exploita­bles en un tas de fer­railles où se per­dent, dans un mélange indif­féren­cié, de pré­cieux métaux non ferreux.

Pour éviter ce phénomène ou le lim­iter, on peut bien sûr mieux organ­iser les fil­ières de récupéra­tion et trier. Mais on com­prend qu’avec 3.000 sortes d’alliages au nickel par exem­ple, la mise en œuvre de solu­tions plus effi­caces sera douloureuse. Le recy­clage com­porte donc presque tou­jours une perte fonc­tion­nelle, une dégra­da­tion de l’usage du pro­duit : lé métal noble finit dans un acier bas de gamme, comme la bouteille plas­tique finit en chaise de jardin. Rien de très « cir­cu­laire » dans tout cela.

Le deux­ième effet est lié aux usages dis­per­sifs – pig­ments dans les encres et les pein­tures, catal­y­seurs, fer­til­isants, addi­tifs dans les ver­res et les plas­tiques, pes­ti­cides (la bouil­lie bor­de­laise au sul­fate de cuivre), cos­mé­tiques (le bis­muth, un métal lourd asso­cié au plomb, dans les rouges à lèvres nacrés), feux d’artifices (!) – ou ren­dant le recy­clage très com­pliqué : zinc pour la gal­vani­sa­tion (qui con­siste à déposer une fine couche sur de l’acier), étain des soudures… Ces usages dis­per­sifs peu­vent représen­ter une part très impor­tante de l’utilisation du métal : 10, 20, 30% ou plus, le cas extrême étant le titane, dont 98% sont util­isés sous forme d’oxyde comme col­orant blanc uni­versel. On touche par­fois dans ce domaine à l’absurde, comme dans le cas récent du nano-argent incor­poré à des chaus­settes comme tech­nolo­gie anti-odeurs !

Crois­sance verte ou décroissance

Perte par dis­per­sion (à la source), perte mécanique (la boîte de con­serve, l’agrafe et le stylo par­tis en décharge), perte fonc­tion­nelle (par recy­clage inef­fi­cace), perte entropique (mar­ginale) : tel est notre des­tin, le cer­cle vertueux du recy­clage est percé de partout, et à chaque « cycle » de con­som­ma­tion on perd de manière défini­tive une par­tie des ressources. On n’ira pas grat­ter la pein­ture anti­cor­ro­sion à l’étain et au cuivre sur les vieux bateaux. Et c’est bien d’abord la manière dont nous con­cevons et con­som­mons les objets qui crée l’hémorragie.

Pas grand-chose à espérer des « tech­nolo­gies vertes », en tout cas dans leur accep­tion actuelle : elles sont en général basées sur des métaux moins répan­dus et aggravent la com­plex­ité des pro­duits. En bas­ant la lutte con­tre le change­ment cli­ma­tique sur le tout-technologique, on utilise par exem­ple des aciers alliés tou­jours plus pré­cis dans les voitures – pour gag­ner un peu de poids et quelques grammes de CO2 émis par kilo­mètre – ou plus d’électronique et des addi­tifs métalliques dans les vit­rages des bâti­ments basse con­som­ma­tion. Les nou­velles tech­nolo­gies requièrent sou­vent des per­for­mances plus grandes pour des appli­ca­tions plus pointues, qui oblig­ent à utiliser des métaux et des alliages de grande pureté, ren­dant inutil­is­ables les métaux « mélangés » issus du recy­clage, et même par­fois une par­tie des réserves dont les min­erais con­ti­en­nent des traces de métaux indésirables.

Rien à atten­dre du sys­tème actuel donc, même repeint en vert : plus que jamais notre économie favorise le jetable, l’obsolescence, l’évènementiel, l’accélération, la machin­i­sa­tion des ser­vices (rem­place­ment des métiers d’accueil et de ser­vice par des machines bour­rées d’électronique, donc de métaux rares), le high tech à tout prix. Comme on nie le prob­lème de l’énergie, on occulte le sujet des ressources métalliques. Le cas de la voiture élec­trique ou hydrogène est emblé­ma­tique. Outre le fait que ces tech­nolo­gies ne résol­vent en rien la ques­tion énergé­tique, il n’y a de toute manière pas assez de lithium ou de cobalt sur terre pour équiper un parc de plusieurs cen­taines de mil­lions de véhicules élec­triques, ni de pla­tine pour des cen­taines de mil­lions de véhicules à hydrogène !

Se pro­fi­lent alors deux scé­nar­ios ten­dan­ciels. Le pre­mier vers l’effondrement (la ques­tion métallique ne venant, ici, que ren­forcer les autres fac­teurs : énergie, eau, pol­lu­tion, bio­di­ver­sité, etc.), où l’on peut imag­iner que l’humanité résoudra alors la ques­tion des ressources, puisque la baisse bru­tale de la pop­u­la­tion per­me­t­tra à nos descen­dants de puiser, tels des fer­railleurs cueilleurs, dans un énorme stock métallique encore en place dans les villes ou les zones indus­trielles désaf­fec­tées. Puis peut-être une sorte de « retour » à l’âge du fer (qui, lui, ne devrait pas man­quer, puisqu’il com­pose la croûte ter­restre à 5%).

Le deux­ième, qui a notre préférence, vers une baisse dras­tique de la con­som­ma­tion « nette » de matières pre­mières non renou­ve­lables, la quan­tité que nous extrayons chaque année du sous-sol, afin de préserver les généra­tions futures d’une trop grande pénurie.

Quelques pistes

Puisqu’à chaque cycle on perd une par­tie des ressources, la solu­tion passe par un ralen­tisse­ment de la vitesse des cycles, c’est-à-dire une aug­men­ta­tion con­sid­érable de la durée de vie des pro­duits. Il faut donc repenser en pro­fondeur la con­cep­tion des objets, les ren­dre (à nou­veau) répara­bles et réu­til­is­ables, faciliter leur recy­clage en fin de vie, n’utiliser qu’avec parci­monie les ressources les plus rares et irrem­plaçables (cuivre, nickel…), ban­nir les objets jeta­bles s’ils ne sont pas entière­ment à base de ressources renouvelables.

Le gâchis actuel, au moins dans nos sociétés occi­den­tales, étant phénomé­nal, nous devri­ons pou­voir réduire facile­ment et forte­ment nos besoins métalliques, et baser la plu­part de nos besoins futurs sur le for­mi­da­ble stock déjà en cir­cu­la­tion. Il s’agirait notamment :

- de ban­nir les usages dis­per­sifs inutiles (cer­tains col­orants et addi­tifs) et la plu­part des objets jeta­bles (qui devraient se lim­iter à des usages hygiéniques, comme quelques pro­duits hos­pi­tal­iers ou embal­lages alimentaires) ;

- de repenser com­plète­ment notre sys­tème de ges­tion des déchets : il est impens­able de mélanger des nutri­ments, qui devraient être com­postés et retournés à la terre, avec des matéri­aux qui devraient être recy­clés. Aujourd’hui, une grande part des métaux finit encore en décharge ou dans les cen­dres des inc­inéra­teurs, les « mâchefers » qui sont enfouis en décharge ou étalés en sous-couches routières ;

- de con­cevoir des pro­duits plus sim­ples, plus stan­dards, de « basse tech­nolo­gie » (Ivan Illich aurait dit plus con­vivi­aux), peut-être moins per­for­mants ou moins esthé­tiques mais plus sim­ples à réparer et à déman­teler en fin de vie ;

- d’enclencher, par des évolu­tions régle­men­taires, fis­cales mais aussi cul­turelles – reval­ori­sa­tion des métiers manuels notam­ment – la tran­si­tion vers une con­som­ma­tion raison­née, basée sur des cir­cuits économiques ancrés locale­ment, qui créerait de nom­breux emplois avec un retour mas­sif à l’artisanat, à la petite indus­trie et au com­merce de proximité.

Les efforts devront porter partout, mais il est évident que cer­tains secteurs sont beau­coup plus con­som­ma­teurs que d’autres : en par­ti­c­ulier l’automobile (y renon­cer au profit d’autres modes de trans­port, c’est résoudre une par­tie non nég­lige­able des prob­lèmes métalliques), le bâti­ment (gros con­som­ma­teur, mais à durée de vie plus longue), l’électronique (qui ne trou­vera son salut que dans un coup de frein au développe­ment expo­nen­tiel des inno­va­tions et dans la foulée des besoins cor­re­spon­dants) et dans une moin­dre mesure les secteurs ali­men­taire (les embal­lages !) et sports & loisirs (pen­sons à tous les pro­duits à piles par exemple).

Pour réus­sir un tel pro­gramme, cer­taines ques­tions ne pour­ront pas être éludées.

Celle d’une néces­saire « désur­ban­i­sa­tion », car les grands cen­tres urbains sont extrême­ment con­som­ma­teurs de ressources : il y faut plus de trans­ports, d’infrastructures… L’escalier en pierre y devient un esca­la­tor, le stop et le pas­sage pié­tons un feu tri­col­ore et une passerelle, la bou­tique un cen­tre com­mer­cial, l’atelier une tour de bureaux. Cette désur­ban­i­sa­tion ne devra pas se faire par étale­ment urbain – il ne s’agit pas de fuir la ville pour dévelop­per l’habitat pavil­lon­naire péri­ur­bain, dont on con­naît la nociv­ité – mais par une renais­sance, une redy­nami­sa­tion des vil­lages et des bourgs, à l’échelle qui per­met un ancrage dans le ter­ri­toire, des besoins de trans­port réduits mais une vie sociale suff­isam­ment riche. Aux scep­tiques, on rap­pellera que la pop­u­la­tion française atteignait au XIVème siè­cle, avant la grande peste, presque la moitié de celle actuelle (certes, avec moins de m² par personne).

Celle du ralen­tisse­ment, dans un monde pour­tant voué à l’accélération. Donc du partage du temps de tra­vail, de la remise en cause de la « moder­nité » (Old is beau­ti­ful !), de la ques­tion cul­turelle du renou­veau per­ma­nent – le slo­gan « nou­veau » apposé sur les pro­duits comme argu­ment de vente devrait être rem­placé par « éprouvé » ! Dans un passé pas si loin­tain, la vraie qual­ité d’un objet était sa fac­ulté de durer : l’artisan trans­met­tait ses meilleurs out­ils à son fils (nota : nous ne pré­ten­dons pas qu’il soit néces­saire d’en revenir à un tel niveau de déter­min­isme social, même si, après tout, dans cer­taines pro­fes­sions priv­ilégiées, acteurs, médecins ou notaires, les généra­tions se suc­cè­dent sans que per­sonne ne s’en offusque…)

Celle de notre sys­tème de valeur à ren­verser, ou du moins à rééquili­brer. Les héros de demain, ce sont les paysans, les chif­fon­niers, les cor­don­niers, les mécani­ciens, les menuisiers… tan­dis que ban­quiers, compt­a­bles, juristes, pub­lic­i­taires ou « experts marché » devront tôt ou tard dis­paraître, ou au moins forte­ment réduire en nom­bre. Les arti­sans et les ouvri­ers spé­cial­isés furent pen­dant des siè­cles des pro­fes­sions respec­tées, pour cer­taines priv­ilégiées, avant les rav­ages du tay­lorisme. Un retour mas­sif de l’artisanat et de la petite indus­trie, donc des métiers manuels, n’empêcherait pas de main­tenir par­al­lèle­ment la pos­si­bil­ité de mener des études poussées et intéres­santes. Pourquoi ne pas imag­iner une société où l’on n’orienterait pas les élèves sur les métiers manuels sur la base de l’échec sco­laire ? On pour­rait ainsi être diplômé de langues anci­ennes, puis devenir potier et con­tin­uer à lire, pen­dant ses heures de loisir – plus nom­breuses qu’aujourd’hui – Sopho­cle et Euripide dans le texte. Ou une société où cha­cun partagerait son temps entre activ­ités manuelles et intel­lectuelles : plom­biers philosophes, insti­tu­teurs paysans… L’hyperspécialisation du tra­vail a eu pour base la recherche per­ma­nente de pro­duc­tiv­ité. Or cette pro­duc­tiv­ité est dev­enue destruc­trice : néces­si­tant une con­som­ma­tion accrue d’énergie et de métaux (robo­t­i­sa­tion, machines, déplace­ments pro­fes­sion­nels de spé­cial­istes…), accélérant les besoins en équipements tech­nologiques (infor­ma­ti­sa­tion), écar­tant une large pop­u­la­tion du marché de l’emploi, oblig­eant à une con­som­ma­tion effrénée et vide de sens.

Ani­mus ex ipsa deses­per­a­tione sumatur

L’ampleur du prob­lème dépasse large­ment le risque de voir quelques uns de nos jou­joux high tech, à base de ter­res rares chi­noises, tripler de prix. C’est une chose de tomber en panne d’indium – après tout, nous avons connu un monde sans écran plat dans les bureaux de poste et les boulan­geries – c’en est une autre de tomber en panne de cuivre ou de nickel ! La non disponi­bil­ité en métaux ne per­me­t­tant pas, quoi qu’il arrive et quels que soient les pro­grès tech­nologiques, de dévelop­per les éner­gies renou­ve­lables à hau­teur de notre con­som­ma­tion actuelle, loin s’en faut, c’est l’ensemble de la société indus­trielle qui doit être repensé.

Nous avons bien con­science du car­ac­tère utopique, frontal, incroy­able (et inad­mis­si­ble au pre­mier abord) d’un tel pro­gramme dans les con­di­tions socié­tales actuelles. Mais c’est aussi prob­a­ble­ment le seul qui soit en mesure de sus­citer un réel espoir, dans un monde blasé, qui ne croit plus que molle­ment à la promesse de l’abondance pour tous et aux mir­a­cles tech­nologiques, et qui, cela ne fait plus aucun doute, s’enfonce dans une crise sans fin. La route sera longue et semée d’embûches, sans garantie de réus­site a pri­ori : alors, comme le dis­ait Sénèque, puisons notre courage à la source de notre désespoir.

Philippe Bihouix

[1] Zhang Zai, philosophe chi­nois (1020 – 1078)

[2] Tableau clas­si­fi­ant les éléments selon leurs pro­priétés chimiques

[3] United States Geo­phys­i­cal Sur­vey (équiv­a­lent du BRGM français) www.usgs.gov

[4] Œuvres morales (Com­ment il faut nour­rir les enfants)


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