4 février 2015

André Gorz, de l’anticapitalisme à la décroissance

Séminaire du 16 janvier 2015 par Françoise Gollain

L’apport d’André Gorz à la pensée de l’écologie radicale contemporaine est fondamentalement philosophique. Son double héritage, sartrien et marxiste — le marxisme de l’École de Francfort — motivait son intérêt primordial pour l’émancipation de toutes les formes d’oppression, la liberté, le bonheur, ou plus exactement comme son ami Marcuse, son souci concret pour le bien-être.

Au début des années 1970, il a très largement contribué, par ses articles dans Le Nouvel observateur et Le Sauvage notamment, à populariser les thèmes écologistes en France et à développer la prise de conscience de l’impasse de la croissance. Les écrits de cette période témoignent de la permanence de son intérêt pour l’émancipation comme de l’importance qu’il a spontanément accordé la problématique émergente de l’écologie radicale. Citons une formule de son fameux essai Ecologie et Liberté (1975) : « L’utopie ne consiste pas, aujourd’hui, à préconiser le bien-être par la décroissance et la subversion de l’actuel mode de vie ; l’utopie consiste à croire que la croissance de la production sociale peut encore apporter le mieux-être, et qu’elle est matériellement possible » (page 20). Conjuguant souci pour les deux questions, sociale et environnementale, il prônait la réalisation d’une société d’« équité sans croissance ».

Ses analyses mettaient en cause notre modèle de consommation mais permettaient également de poser les questions essentielles du contrôle et des fins de la production. Son point de départ était une analyse historique du développement du capitalisme et il nous invitait à réfléchir sur nos besoins pour restaurer collectivement une norme du suffisant, érodée par ce développement destructeur et barbare. A cette dystopie, il opposait son utopie écosocialiste. La dynamique infinie des besoins étant inséparable de la nécessité systémique pour le capitalisme de croître, il nommait en effet « socialisme post-industriel » et antiproductiviste le choix de la « décroissance productive » consistant à se dégager des impératifs de l’accumulation et du gaspillage.

On comprend alors qu’André Gorz se soit positionné bien au-delà d’un simple environnementalisme et pour bien plus que la protection de la nature ou même la survie de l’humanité. Il insistait d’ailleurs sur la nécessaire subordination de la science à la politique. Contre la barbarie éco-technocratique (dont la « croissance verte » de nos décideurs est le dernier avatar), il défendit une conception du mouvement écologique comme mouvement d’abord culturel et politique ainsi qu’une éthique existentialiste, dans ce qu’on peut considérer comme son testament écologique : L’écologie, entre expertocratie et autolimitation (1992).

Pour le sartrien qu’il était fondamentalement, les motivations ultimes de l’écologie ne peuvent en effet jamais s’enraciner dans la matérialité – y compris la destruction de l’environnement. Nous sommes également ici à l’opposé d’un écocentrisme et en présence d’une version élargie de l’humanisme de la renaissance – un cogito ouvert à la sensibilité, aux émotions, au corps – ce qui explique qu’il se soit insurgé contre les nombreuses expressions la technoscience. On se souviendra notamment de sa mise en cause passionnée et inquiète des idéologies du post- et du trans-humanisme et des développements en cours des sciences cognitives dans son dernier ouvrage théorique, L’Immatériel (2003).

Les thèses d’André Gorz incarnent donc le croisement subtil et complexe d’une perspective décroissanciste et d’un positionnement fondamentalement anticapitaliste ; un mariage fructueux, mais toutefois problématique aux yeux d’une partie au moins des écologistes, comme l’illustre sa « technocritique » dans ses différentes facettes, tout particulièrement sa version personnelle du post-industrialisme, sur laquelle nous ne conclurons pas, tant les questions que son œuvre laisse ouvertes demeurent nos questions :

Il se réclamait d’Illich pour asseoir sa thèse selon laquelle les techniques industrielles, caractérisées à son sens par une extraordinaire productivité, ne sauraient être systématiquement rejetées mais doivent être choisies en fonction de leur capacité à épargner de la peine et à faciliter une plus grande autonomie des individus et des communautés.

Ceci signifie que la question de savoir dans quelle mesure et à quelles conditions une société vivant dans les limites de la planète devrait accepter une réduction des gains de productivitén’a pas été posée par André Gorz.

Dans ses dernières années, il a été fortement influencé par le courant marxiste dit de la « critique de la valeur » (Robert Kurz, Moishe Postone, Anselm Jappe) selon lequel la productivité démultipliée des techniques de production contemporaines conduit directement à une richesse sociale inouïe. Cette abondance matérielle fonctionne cependant sous le capitalisme comme une forme abstraite de richesse — la valeur (marchande pour le capital) — qui a à voir avec un modèle de développement incontrôlé et destructeur socialement et écologiquement.

C’est sur cette contradiction entre valeur (marchande) et richesse (non économique) que Gorz a bâti la dernière version de son utopie d’une sortie du capitalisme. La lutte engagée pour les « logiciels libres » participait selon lui de la résistance à la marchandisation des « communs » ou « richesses premières » dont la valeur est intrinsèque et non marchande – la terre, les semences, le génome, les biens culturels, les savoirs et compétences communs, etc. Postulant une ambivalence fondamentale des technologies numériques, il avait ainsi foi en la possibilité d’usages détournés des outils numériques et de l’Internet autorisant une sortie high-tech du capitalisme ; proposition peut-être difficilement conciliable avec une série de solutions low-tech vers lesquelles penchent naturellement nombre de critiques radicaux de la technique.

Françoise Gollain