12 juillet 2017

La Biorégion comme forme politique du milieu

Séminaire du 19 mai 2017 par Isabella Tomassi

Vassily Kandinsky, Cercles dans un cercle, 1923.

L’école territorialiste italienne réhabilite le territoire qu’elle préconise de traiter comme « une œuvre d’art », c’est-à-dire comme un objet qui a la particularité de ne pas résulter d’un façonnement par l’homme de matériaux inanimés mais d’être le produit d’un dialogue poursuivi entre des entités vivantes, l’homme et la nature, dans la longue durée de l’histoire. Elle pose la jonction entre action humaine et lieu de sa naissance, la Natura.

Dans la théorie politique d’Hannah Arendt sont posées trois conditions fondamentales de notre existence1.

  1. L’environnement organique et inorganique dans lequel vit l’humain : la Terre. L’activité fondamentale est le travail pour la survie, le type humain est l’animal laborans ;
  2. L’ensemble des artefacts dont l’homme s’entoure pour donner une permanence à sa vie sur la Terre. C’est le Monde humain, son activité est l’œuvrer et son type humain est l’homo faber ;
  3. L’espace public ou polis dans lequel les êtres humains peuvent entrer en relation les uns avec les autres et conserver la mémoire de leurs actes par le biais du discours. L’activité correspondante est l’agir en commun (politeia) et le type humain correspondant est « l’animal social ».Ces trois activités composent la vita activa.

L’espace politique ne se réfère pas seulement au champ de l’action imprévisible, mais aussi à l’espace de la mémoire et du discours et, de cette manière, à la tradition et à la conservation des artefacts (monuments, œuvres, invariants structurelles).

Le monde des hommes

La consommation du monde, soit comme destruction de la Terre , soit comme subordination aux supposées satisfactions matérielles, nous concerne ici en tant que choix éminemment impolitique. Une des conséquences de l’action non politique de la modernité est la perpétuation de la production et reproduction du métabolisme entre homme et nature. Si le monde des artéfacts est la conjonction entre humanité et nature, sa destruction peut amener à la mise en danger de la zone de vie sur laquelle les humains trouvent leurs appuis et du milieu, de manière imprévisible et irréversible.

La position écologiste ante litteram de Arendt ne vient pas d’études spécialisées mais d’une réflexion sur le sens de l’agir humain. Le concept de Nature, ici se réfère en premier lieu à la naissance et à la nouveauté qu’elle représente. Il s’agit ici de la destruction des lieux de la naissance, des habitations construites par l’homme pendant le cursus de son développement culturel, de la Terre ou de ses éléments constitutifs ; de cette manière l’homme détruit les conditions de sa naissance et donc de sa liberté.

De là, la nouveauté se définit comme archein de l’agir en commun alors que l’innovation est un acte insensé, uniforme, sans début ni fin, imprévisible, en dehors de l’espace humain, du cosmos ; l’innovation est une action sur la nature qui ne connaît pas une parole publique qui puisse en arrêter les conséquences par la décision et l’œuvre politique ; c’est l’imperium de la technique déployée, dernier stade de l’expropriation du monde.

La pollution due à cette course à l’innovation, devient la possibilité de la mort de la Nature, qui est contraire à sa propre nature puisqu’elle (comme les dieux) est immortelle, pure vie sans mort.

Les dévastations des écosystèmes et la prise de conscience de la finitude de la planète Terre, de sa vulnérabilité comme de celle des hommes, conduisent à s’interroger sur les rapports à la recherche de la voie du milieu, à établir entre nature, techné et société.

Le Milieu comme substitut du Monde

En réhabilitant le concept de territoire au sein de l’école territorialiste italienne, qui préconise de le traiter comme « une œuvre d’art », c’est-à-dire comme un objet qui a la particularité de ne pas résulter d’un « façonnement par l’homme de matériaux inanimés » mais d’être « le produit d’un dialogue poursuivi entre des entités vivantes, l’homme et la nature, dans la longue durée de l’histoire »2, on trouve cette jonction entre action humaine et lieu de sa naissance, la Natura.

De ce point de vue le territoire sera un néo écosystème vivant d’une haute complexité. Le fait que le territoire soit un système vivant (en tant que néo écosystème) en dénonce la nature mortelle : comme tous les êtres vivants il a des cycle de vie – croissance-décadence-mort -, qui correspondent aux différentes civilisations ; mais à la différence des autres êtres vivants, la renaissance (la reterritorialisation) se passe sur le même espace physique du cycle précèdent ; donc le nouveau cycle de naissance, croissance-mort utilise, en plus des nouveaux actes territorialisants, le recyclage /réutilisation des éléments vivantes du cycle précèdent au travers de nouvelles médiances culturelles, en référence au travaux de Raffestin et Berque.

Ces considérations viennent du fait de l’urgence qui, comme le dit Sloterdijk, est la précondition pour qu’une véritable pensée se mette en marche. Son projet illustre la nécessité de passer de la philosophie à la biosophie (Sphères, vol. 3, Ecumes), chose qu’il fait par le biais de cette énorme narration de l’état de l’humain, dans le milieu qui lui est plus familière : la maison bulle/globe/écume.

La Sphère est le concept anthropologique par excellence de la condition humaine et il s’articule dans une multiplicité de caractères : topologique, immunologique, anthropologique, sémiologique. La sphérologie comme théorie des systèmes immunitaires, nous permet un excursus et plusieurs digressions, sur l’histoire de l’homme comme histoire, désormais finie, d’une réappropriation de la sphère utérine, tout d’abord, dans une dimension intimiste ovoïdale pré-subjective. En passant ensuite par l’assujettissement de la dimension individuelle à Une grande sphère de dimension globale, on arrive au blocage de l’histoire (Francis Fukuyama) comme impossibilité d’expansion ultérieure d’une bulle en ruine ; avec la révolution de la communication, une écume fragile remplit les espaces creux entre les monuments de la modernité.

Le discours de Sloterdijk est ici important parce qu’il met en évidence le fait que la condition humaine n’est pas donnée naturelle. Il explicite la techno-genèse du phénomène humain, produit hybride hypercomplexe, immergé dans un système-monde, tout aussi complexe. Aucune simplification violente et inutile comme celles qui ont caractérisé les réflexions de la logique binaire et de l’ontologie pure, ne sera désormais capable de rendre compte de cette complexité. L’anthropotechnique, ou l’art de cultiver l’Homme, est un des concepts clé pour la compréhension des modalités au travers desquelles les pré-humains ont créé les conditions – serre pour être ce qu’ils sont aujourd’hui dans leurs serres-institutions, serres-assurances, serres-langues. Les conditions de possibilité de cette sortie au monde artificiel ne peuvent qu’être onto-anthropologiques. Le milieu ou Umwelt constitue l’horizon d’influence de l’action. Ce milieu est constitué par la force qui lie la relation basique de la méta-biologie sociale à l’état moléculaire. On introduit ici une « poétique médiale » de l’existence. Les parois subtiles des sphères, les membranes protectives psychologiquement réfléchissantes, architecturalement climatisées, ontologiquement dévoilées ou explicitées ne sont que le medium par excellence qui permet à l’homme, non seulement de survivre en tant qu’espèce, mais le constituent en tant qu’être-du-milieu ou de la technique.

Pour résumer le fait que l’homme est son milieu – milieu au sens de (fûdo 風土) que Watsuji prend en compte : c’est quelque chose qui n’existe pas en soi parce que, justement, l’on n’en abstrait pas l’existence humaine. Au contraire, celle-ci est structurée par sa relation avec le milieu, comme celui-ci l’est en retour par l’existence humaine. Pas question de faire de ce milieu un pur objet, puisqu’il est, de ce fait, nécessairement empreint de notre subjectivité. « Il y a, en quelque sorte, co-suscitation entre l’humain et son milieu », un moment structurel de l’existence humaine qui pose un problème logique. Comment faire coexister des logiques différentes, l’une n’excluant pas l’autre, et toutes se composant dans une logique moyenne : une « méso-logique » ?

Le concept de biorégion peut contribuer à apporter une réponse à cette nécessité si on l’associe à une épistémologie du milieu. Dans ces termes on peut parler de la nature en tant que milieu de vie, la tectonique en tant que milieu des connaissances, la société en tant que milieu culturel. La biorégion serait ainsi l’expression du milieu politique à partir des résistances et des ressources des milieux, de leurs potentialités et de leurs intensités de vie.

« Le principe de la voie du Milieu est l’un des fondements du bouddhisme. Du point de vue du concept de nyaya (cf. Amartya Sen : nata, l’éthique et nyaya, la jurisprudence), cela implique une attention constante et scrupuleuse à l’impact de nos actions sur les autres, avec la question du bonheur ou du malheur humain comme critère primordial. » Daisaku Ikeda, Proposition de paix 2017

Biorégion comme être politique

La biorégion peut être considérée comme le découpage minimal de la scène publique contemporaine où l’authentiquement humain, ne pouvant pas s’atteindre dans l’isolement, mais « uniquement », nous dit Arendt, « par une personne qui a projeté sa vie et son être dans l’aventure du domaine public », consiste à « tisser notre fil dans un réseau de relations3 » inter-humaines et infra politiques.

Le concept de biorégion urbaine tel qu’il est décliné par l’école territorialiste italienne de Magnaghi et de son groupe de recherche de l’Université de Florence, devient aussi l’arène de la réflexion politique active. Sur la base de ce concept, il a été possible créer de nouvelles fondations de gestion collective de l’espace et de mise en valeur ses invariances systémiques, paysagères, écologiques par l’élaboration de nouveaux Plans Paysagers régionaux (voir l’exemple de la Toscane et des Pouilles) aussi bien que, quand il l’a fallu, défendre des résidus déjà existants d’équilibres millénaires écosystémiques. Il ne s’agit pas simplement d’inventer de nouveaux instruments législatifs ou d’appliquer correctement l’existant mais plutôt d’un travail de longue haleine de construction de confiance, de co -construction de savoir sur « l’identité locale » avec les habitants, d’immersion dans les territoires concernés, sans le regard surplombant typique des représentations classiques du territoire en tant que découpage administratif.

« La biorégion urbaine […] est le référent conceptuel approprié pour traiter d’une manière intégrée les domaines économiques (système local territorial), politiques (autogouvernement), environnementaux (écosystème territorial) et de l’habiter (lieux fonctionnels et lieux de vie dans un ensemble de villes, bourgs et villages) d’un système socio-territorial qui cultive un équilibre de co-évolution entre établissement humain et milieu ambiant, rétablissant sous une forme nouvelle les relations de longue durée entre ville et campagne pour atteindre l’équité territoriale. » 4

Certains des territorialistes n’hésitent pas à parler de « génocide du monde rural »5 que deux siècles d’urbanisme industrialiste ont en effet favorisé par la croissance des métropoles, en faisant du modèle centre-périphérie une règle d’or en matière d’organisation de l’espace. Le réseau de petites villes et le maillage polycentrique, caractéristiques d’un territoire tardivement constitué en État ont ainsi été menacés de décomposition par la diffusion d’un modèle métropolitain facteur de forte hiérarchisation territoriale.

Magnaghi oppose à cette « topophagie métropolitaine6 » un modèle de développement fini, qu’il qualifie d’« auto-soutenable ». Il emprunte l’idée de « ville compacte » aux travaux fondateurs des Américains Newman et Kenworthy (1998) sur le nouvel urbanisme dans une perspective de réduction de la dépendance à l’automobile.

Il apparaît que la technique nous a permis de domestiquer l’espace, mais maintenant il nous faut réorganiser connaissances et espaces dans une sorte de science de l’habitat, qui soit capable d’un buon governo à partir de forme d’organisation et d’aménagement endogènes (indigène) et éco -centrée.

Tous en admettant l’incertitude du résultat – « ce que qu’il en ressort, nous l’ignorons » – Arendt exprime sa confiance, « (cette) aventure n’est possible que quand il y a une confiance entre les gens ; une confiance, difficile à formuler mais fondamentale, dans ce qu’il y a d’humain en chacun. Sans cela, ce type d’aventure ne serait pas réalisable »7.

Isabella Tomassi, Université de Lyon2, UMR Triangle ENS Lyon.

1cf. Hannah Arendt, Condition de l’Homme moderne, Pocket, 2002 (1958). H. Arendt, Vita activa. La condizione umana, Milano, Bompiani, 1991.

2 A. Magnaghi, Le projet local, Liège, Mardaga, 2003, p. 7

3 H. Arendt, ibid, p. 10.

4 Lucile Garçon et Aurore Navarro, « La Société des territorialistes ou la géographie italienne en mouvement », Tracés. Revue de Sciences humaines [En ligne], 22 | 2012, mis en ligne le 21 mai 2014.

5 G. Ferraresi, “Entretien avec Giorgio Ferraresi”, Valori, dossier « Il valore della terra », no 11, février 2011.

6 Magnaghi, Il progetto locale, Turin, Bollati Bolinghieri, 2010, p. 29.

7 Ibid.