9 décembre 2016

Les biorégions, nouveaux territoires de la décroissance

Par Julie Celnik. Séminaire du 9 décembre 2016

La crise écologique contemporaine incite les sociétés occidentales à repenser leur rapport à la nature et à envisager de nouveaux référents politiques. C’est ce que propose le biorégionalisme, doctrine politique qui repose sur le concept scientifique de biorégion, et qui vise à substituer aux frontières administratives actuelles des limites naturelles. Si l’idée de biorégion commence à émerger en France, notamment par le biais des travaux de l’urbaniste italien Alberto Magnaghi, il faut noter qu’elle est apparue dès les années 1970’s aux États-Unis. Portée par des militants de la contre-culture san franciscaine des années 1960’s, l’idée de biorégion se mue rapidement en projet politique, théorisé notamment par Peter Berg, fondateur de Planet Drum Foundation. Aujourd’hui, la doctrine biorégionale s’est diffusée en dehors de son berceau san franciscain, mais occupe une place marginale dans le champ politique. Elle est cependant portée par un mouvement social à travers la région du nord-ouest américain – la biorégion des Cascades, ou Cascadia. L’élection d’un climato-sceptique à la tête du gouvernement étatsunien a d’ailleurs intensifié le discours sécessionniste des biorégionalistes cascadians, qui revendiquent la création d’une biorégion politiquement autonome.

Bien que le mouvement degrowth soit très marginal aux États-Unis, on retrouve les principes et valeurs de la décroissance ancrés dans un certain nombre de mouvements écologistes outre-Atlantique, notamment au sein du mouvement biorégionaliste, apparu dans les années 1960-1970 à San Francisco, et diffusé depuis sur la côte ouest de l’Amérique du Nord. Le biorégionalisme est un courant de pensée qui repose sur l’idée d’une réorganisation de la société à l’échelle d’un territoire défini par des frontières naturelles, appelé biorégion. Cette notion est apparue depuis 2014 dans le monde francophone, par le biais des travaux de l’École des Territorialistes italiens, et en particulier ceux de l’urbaniste Alberto Magnaghi. Cependant, cette pensée biorégionale « latine » se démarque de sa version nord-américaine en plusieurs points. Le biorégionalisme américain est écocentré et se rapproche fortement de la philosophie de l’écologie profonde. Par ailleurs, les idées biorégionalistes sont portées par des militants qui identifient les biorégions qu’ils habitent et qui souhaitent mettre en place, localement, les principes du biorégionalisme.

C’est notamment le cas de la biorégion de Cascadia, située sur la côte pacifique nord-ouest, à cheval sur les États-Unis et le Canada. La Cascadia n’existe pour l’instant que sur les cartes hydro-biogéographiques, et ses frontières ne sont pas clairement délimitées. Cependant, la Cascadia possède un drapeau (orné d’un pin d’Oregon), un hymne « biorégional », un tournoi de football (la Cascadia Cup) et de nombreuses associations, telle Cascadia Now!, qui cherchent à sensibiliser l’opinion publique à cette biorégion spécifique. De fait, parmi les 15 millions d’habitants de la Cascadia, un certain nombre revendique cette appartenance régionale, ou plutôt biorégionale. Certains y voient la possibilité d’amorcer une transition écologique et de créer un territoire résilient, d’autres y voient une inévitable et profitable sécession des États-Unis et du Canada pour former une nation indépendante, autosuffisante et écologiste.

La suite à lire dans Gouverner la décroissance. Politiques de l’Anthropocène, tome III, à paraître en juin 2017 aux Presses de Sciences Po, sous la direction de Mathilde Szuba et Agnès Sinaï.

Julie Celnik est doctorante en géographie au Centre d’études sur la mondialisation, les conflits, les territoires et les vulnérabilités (CEMOTEV, Université de Versailles). Titulaire d’un Master en Géographie de l’environnement (Université Toulouse II) et d’un Master en Études Comparatives du Développement (EHESS), ses recherches portent sur le mouvement biorégionaliste étatsunien, notamment dans la région de Cascadia (pacifique nord-ouest). Elle a participé à plusieurs ouvrages universitaires sur les États-Unis : Amérique du Nord au XXXème siècle : enjeux, défis et perspectives (Ellipses, 2012) et Les États-Unis : Géographie d’une grande puissance (Armand Colin, 2016).