Penser la décroissance. Politiques de l’Anthropocène.

9782724613001

Penser la décroissance. Politiques de l’Anthropocène, ouvrage de l’institut Momentum, est paru aux Presses de Sciences Po en avril 2013 avec le soutien de l’institut de recherche de la Caisse des Dépôts et Consignations.

Depuis les débuts de l’époque industrielle, il y a deux cents ans, les activités humaines ont profondément modifié les cycles de la nature, d’où le terme d’Anthropocène pour qualifier la période contemporaine. Alors que les stocks de combustible s’épuisent, la dissipation exubérante d’énergie liée aux économies fondées sur la croissance touche à sa fin. Quelles seront les répercussions politiques, économiques et sociales de cette nouvelle donne sur un système fondé sur une soif sans limites de ressources naturelles ? Ère d’accélération, l’Anthropocène brille de ses derniers feux. Le XXIème siècle sera celui de la « descente énergétique ». Face à cette rupture profonde dans l’histoire des temps, adopter un autre modèle que le productivisme s’impose d’urgence.

RESUMÉ :

À l’heure où tous les clignotants de notre planète sont au rouge, il n’est pas illégitime d’interroger la validité de nos représentations. Comment, en effet, la mutation du monde qui nous entoure continue-t-elle de demeurer à ce point extérieure à nous ? Comment, malgré notre malaise, sommes-nous devenus à ce point clivés qu’aucune vision politique, aucune conférence internationale de l’environnement n’est parvenue, au cours des vingt dernières années, à engendrer des mesures proportionnées à la crise de la nature ? Le cortège de solutions technologiques et les promesses d’un retour à la croissance sont autant de mirages qu’on aimerait prendre pour des réalités afin d’éviter d’affronter un futur sans avenir. Dans la sidération générale et la fabrique du déni qui l’accompagne, l’Anthropocène sonne comme un fracas. Ce néologisme, forgé par le géochimiste Paul Crutzen au début des années 2000, opère une brèche dans nos visions continuistes. En donnant la mesure de l’accélération de la transformation de la Terre causée par les sociétés industrielles, il suggère un changement d’échelle temporelle. Les glaciologues mesurent au fond des glaces polaires un surdosage de gaz à effet de serre apparu depuis les débuts de l’industrialisation, d’une ampleur inédite par rapport aux 800 000 années précédentes. Les conditions climatiques actuelles, bouleversées, ne sont plus seulement naturelles. Jamais les éléments n’ont connu de transformation si rapide. L’énergie tirée du charbon, du pétrole et de l’uranium a conféré à Homo faber une capacité accélérée d’exploitation et de destruction de la nature. Alors que l’ère interglaciaire de l’Holocène s’illustrait par une remarquable stabilité des conditions naturelles et techniques, l’ère de l’Anthropocène est marquée par la modification des cycles de la biosphère, par le machinisme et le productivisme, alimentés par une nouvelle et gigantesque puissance : celle des énergies fossiles.

Comprendre cette rupture dans l’histoire des temps requiert tant une nouvelle focale qu’un nouveau vocabulaire. En moins de deux cents ans, les conditions de vie sur la Terre, âgée de 4,5 milliards d’années, auront été modifiées à une vitesse jamais connue. Quels seront les sédiments du futur légués par notre époque ? Des strates plastifiées au fond des océans ? Des gisements de déchets radioactifs ? L’énergie nucléaire est d’un autre ordre temporel que la force tellurique des plaques tectoniques ou le feu des volcans. Au Japon, sur les rivages de l’île de Honshu le 11 mars 2011, le déchaînement des éléments a révélé la démesure autant que la fragilité des machines thermo-industrielles. La catastrophe de Fukushima ne nous intime-t-elle pas de déployer une forme d’éveil non tributaire du rythme des machines ?Le volume des objets électro-industriels excède la capacité de compréhension de notre imagination et de nos sentiments, écrit le philosophe Günther Anders. Ce débordement des perceptions et de l’expérience immédiate, le philosophe le nomme « supraliminaire ». Notre entendement ne saisit pas les changements en cours. Que comprenons-nous du présent ? Presque rien. Scientifiques et lanceurs d’alerte nous envoient des signaux, mais notre appréhension du réel demeure limitée au local, au connu, au continu. Parce qu’il en va de même des catégories politiques, nous avons décidé de fonder un lieu de pensée autour de la question de l’Anthropocène, l’institut Momentum, dont cet ouvrage collectif est l’une des premières expressions. Choc des représentations, l’Anthropocène pourrait induire, outre une nouvelle ontologie des modes d’existence chère à Bruno Latour, une refonte des valeurs et des leviers de pilotage de nos sociétés.

Dans les chapitres à suivre, nous avons tenté de faire émerger de nouvelles perspectives. Dans une première partie, nous posons le décor, la genèse des sociétés de croissance : l’Anthropocène a une origine historique, matérielle et technique qui se joue dans l’Angleterre charbonnière des années 1750. Son emblème est la machine thermique, son énergie, le charbon, sa géopolitique, de forme coloniale (chapitre I). Comme le montre Yves Cochet (chapitre II), le productivisme demeure à l’origine de la plupart des représentations continuistes de nos sociétés, marquées par une projection du passé vers le futur, alors que d’autres modèles, non linéaires, intiment l’anticipation d’un effondrement possible. Le pic du pétrole conventionnel, l’hyperconnectivité des systèmes, l’interaction spéculaire des individus et des politiques, l’inflexibilité des valeurs sociétales sont autant de vulnérabilités et de facteurs d’inertie. L’entropie pourrait bien être le cheval de Troie de la croissance, expose François Roddier (chapitre III). L’astrophysicien compare les sociétés à des structures dissipatives qui engendrent du chaos à mesure qu’elles se développent, jusqu’à atteindre un seuil critique, à moins de parvenir à l’équilibre en révisant leurs modes d’auto-organisation.

Dans le présent ouvrage, François Roddier remonte aux origines de la science de la thermodynamique pour éclairer la crise de notre civilisation. La croissance repose non seulement sur de l’énergie, mais aussi sur des métaux qui connaîtront également un pic, écrit Philippe Bihouix (chapitre IV). Cet ingénieur a à cœur de dissiper quelques illusions, comme celles de la croissance verte et du recyclage, qui demandent un continuum énergétique que l’avenir ne garantit pas. A contrario, propose-t-il, il faudrait commencer à penser low tech plutôt que high tech. Dans une seconde partie s’ouvrent des bifurcations vers d’autres modèles que notre modèle productiviste. S’il ne s’agit pas de solutions clés en main, si aucune ne propose le remplacement miraculeux du pétrole par une autre énergie, l’ensemble pourrait concourir à de nouveaux standards mondiaux. Si l’énergie est au cœur des inégalités, comme l’avait compris Ivan Illich dès les années 1970, Mathilde Szuba propose des outils de justice énergétique et de sobriété conviviale en situation de pénurie, parmi lesquels la carte carbone (chapitre V). Certains territoires ont déjà commencé à mettre en œuvre des politiques locales de décroissance, dont l’épicentre d’avant-garde est la petite ville de Totnes, dans le Devon, en Angleterre. Dans cette ville et dans des centaines d’autres, des groupes de citoyens sont parvenus à se représenter la réalité imminente d’un effondrement énergétique des sociétés, explique Luc Semal (chapitre VI). Ils ont surmonté leur dissonance cognitive et se sont projetés dans un avenir postcroissant. À travers des pratiques de délibération, ils ont fait émerger des plans locaux de décroissance énergétique et de sustentation alimentaire. Ils ont pensé la résilience de leur territoire aux chocs climatiques, sociaux, énergétiques. Au cœur des catastrophes, ce concept de résilience a été investigué par Hugo Carton (chapitre VII), qui met en garde contre le risque d’une banalisation du désastre. La résilience, elle aussi, a ses limites. Pour éviter le délitement des sociétés, il faut renouer avec les biens communs et mettre en place des cadres favorables à leur émergence, afin que l’altruisme devienne une forme de sécurité collective, comme l’écrit Alice le Roy (chapitre VIII).

On l’aura compris, à l’ère de l’Anthropocène, le développement durable aura permis des actions à la marge, sans mettre en question le moteur du productivisme. C’est ce qu’exprime en conclusion de cet ouvrage le visionnaire Dennis Meadows qui tire, quarante ans plus tard, le bilan de The Limits to Growth, rapport d’alerte paru en 1972, et en appelle à préparer le déclin inéluctable des sociétés de croissance.


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