1 juin 2016

Un aménagement permaculturel des territoires

Agnès Sinaï - Séminaire du 25 mars 2016

La permaculture, au-delà du design d’un lieu, peut-elle devenir un instrument d’aménagement des territoires ? Si on assume que le fait la descente énergétique est inévitable, que nous allons vers l’effondrement, que nous sommes confrontés à une liquéfaction des métropoles… toute cette dégradation catabolique des territoires… la « tempérance permaculturelle » peut-elle nous servir à envisager cette transition à l’échelle des biorégions ?

  1. Fresque d’Ambrogio Lorenzetti à Sienne

Fresque d’Ambrogio Lorenzetti à Sienne : elle s’interroge sur la manière de conjurer le chaos en opposant l’image d’une cité en paix à celle d’une cité en guerre. Ici, le bon gouvernement n’est pas le fait d’hommes vertueux, mais celui qui permet de vivre dans des conditions d’harmonie territoriale, qui rend libre, qui assure une sécurité non sécuritaire (sécurité lorsqu’on se déplace en liberté, etc.).

Dans cette fresque, une allégorie du bien commun : une procession participative, avec un rabot pour raboter les inégalités. Tout un ensemble de vertus qui devraient orienter le bon gouvernement d’une cité. Cette cité est conjointe à la campagne. La fresque est décrite comme un espace aristotélicien, au sens d’un lieu occupé par des corps. Le lieu est le contenant premier de chaque corps.

Ambrogio Lorenzetti, Les Effets du bon et du mauvais gouvernement , 1338-1339, Palazzo Publico, Sienne.

Ambrogio Lorenzetti, Les Effets du bon et du mauvais gouvernement , 1338-1339, Palazzo Publico, Sienne.

Et dans la ville, une ambiance festive, divers ateliers, etc. L’harmonie et la concorde règnent dans cette ville idéale. Mais on note aussi que Lorenzetti accorde une place importante aux activités agricoles dans cette représentation de la ville idéale : une projection de l’urbanité au-delà des murs de la cité. Une représentation savante, détaillée et holistique. Cette harmonie est le fruit du bon gouvernement, qui épargne les corps.

Un ouvrage sur cette fresque : Conjurer la peur. Essai sur la force politique des images (Seuil, 2013). Ville et campagne ne s’excluent pas. Selon Braudel, jusqu’à récemment, la campagne devait toujours porter la ville si cette dernière voulait vraiment connaître la sécurité. Seules de très rares villes pouvaient tirer l’essentiel de leur richesse non pas de la campagne, mais du commerce.

  1. Liquéfaction des métropoles vs. cités-jardins

Selon Zygmunt Bauman, cette époque qui est la nôtre est un interrègne. Dissolution de la souveraineté territoriale de l’État, et de la capacité de l’État à répartir cette souveraineté. On en arrive avec l’anthropocène à une forme de modernité liquide. Discontinuité des systèmes, du système-Terre et des systèmes humains qui habitent ce système-Terre. Dans cet interrègne, les guerres minières se multiplient pour accéder aux ressources, et ces guerres minières reflètent l’entropie négative qui règne sur cette planète métropolisée.

Alors peut-on passer de cet interrègne de la liquéfaction, de la dissolution, à une « échelle humaine », selon l’expression de Kirkpatrick Sale ? Selon ce dernier, plus un État est grand, plus le bon gouvernement devient improbable, sinon impossible. Il y a une exacerbation de l’entropie parce que les territoires et les systèmes sont trop vastes.

Lewis Mumford, dans La Cité à travers l’histoire : il imagine un retour à un paysage jardiné, en opposant le verger et la mine. Il enjoint la marche du temps à passer de la puissance à la plénitude, en revenant à l’agriculture sous la forme de cités-jardins.

[Diapo : Letchworth, cité-jardin « mumfordienne » inspirée des principes d’Ebenezer Howard].

  1. Permaculture et descente énergétique

Selon Lewis Mumford, tout dépassement de la limite appelle « une forme plus complexe et plus spiritualisée » : relier l’humain à une dimension cosmique dont il est coupé par l’industrialisme et la méga-machine. Est-ce que ça peut être la permaculture et la cité-jardin ?

La permaculture de Holmgren est plus théorique que celle de Mollison, car il développe la vision holiste de la permaculture dans la descente énergétique (tandis que Mollison fait plutôt des listes de plantes vivaces, concrètement utiles sur le terrain).

Guide de co-évolution des humains sur leur territoire : dans un système résilient, chaque élément accomplit plusieurs fonctions, et chaque fonction peut être assurée par plusieurs éléments. La permaculture propose de sortir du fonctionnalisme mécanique (dont le paroxysme est marqué par Le Corbusier) pour penser des territoires multifonctionnels. Cela signifie revenir sur la séparation moderne entre villes et campagnes, pour plutôt penser des cités-jardins permaculturelles.

Holmgren décrit la situation vers laquelle nous devrions tendre dans Future scenarios : réduire massivement la mobilité de masse, et surtout organiser un exode urbain doux, puisque celui-ci sera inévitable. Le choc de l’exode est amortissable dans les pays récemment développés, dit-il, mais c’est beaucoup plus problématique dans les pays industrialisés de plus longue date, car là les urbains n’ont souvent absolument aucune compétence manuelle que ce soit. Son scénario permaculturel repose donc sur l’idée qu’il faut accompagner l’autonomisation (le re-empowerment) des individus dans un contexte de simplification progressive des méga-systèmes.

D'après David Holmgren, Futures Scenarios. How Communities can adapt to peak oil and climate change, 2009.

D’après David Holmgren,
Futures Scenarios. How Communities can adapt to peak oil and climate change, 2009.

  1. Les biorégions de Magnaghi

« Une biorégion est un territoire dont les limites ne sont pas définies par des frontières politiques, mais par des limites géographiques qui prennent en compe tant les communautés humaines que les écosystèmes. »

Selon Magnaghi : il y a des fondations cognitives de la biorégion. Une conscience du lieu, une conscience relocalisée de la complexité.

(Quelques échanges sur la question des flux migratoires : effectivement, si on pense en termes de capacité de charge du territoire, la question des immigrants se pose différemment. On rappelle qu’Alain de Benoît s’empare de cette notion de biorégion. Mais en même temps, Magnaghi ne cesse de citer le poète : « l’universel, c’est le local moins les murs ».)

(Christophe Laurens rappelle que Magnaghi travaille beaucoup sur l’Italie du Nord, où la frontière entre ville et campagne est effectivement plus floue, avec de fortes interpénétrations. Et ailleurs en Italie, on a encore la matrice des cités-États. Ce n’est pas du tout le même contexte que le Grand Paris…)

Extrait du projet "Marseille, Capitale de l'agriculture". Ecole nationale supérieure d'architecture de Marseille. 2014.

Extrait du projet « Marseille, Capitale de l’agriculture ». Ecole nationale supérieure d’architecture de Marseille. 2014.

Alors le scénario, est-ce que ça pourrait être ce que l’architecte Yona Friedman appelle les architectures de la survie, multifonctionnelles, qui en projettent dans un monde pauvre, confronté aux pannes et aux pénuries incessantes. Allers vers des bidonvillages, qui ne sont pas réductibles à la pure misère des bidonvilles : il y a une capacité à s’organiser dont nous pourrions nous inspirer. Et l’architecture de survie ne laisse pas de trace. [Remarque de Christophe Laurens : NDDL est un bidonvillage.]

  1. Questions, réponses, remarques et autres échanges verbaux

Julie : Magnaghi fait très peu référence aux origines étatsuniennes du concept de biorégion, où ce sont plutôt des écologistes radicaux qui portent cela. Inspiration de la deep ecology et de la beat generation. La Planet’s drum foundation : ils se déclarent contre les environnementalistes, dans le sens où eux-mêmes se présentent comme écologistes. + les diggers (en référence au mouvement politique du temps de Cromwell).

Gaspard D’Allens : il y a des gens d’extrême-gauche à NDDL qui se réclament explicitement des « bêcheux » ou diggers (il y a eu un documentaire à ce sujet, qui a pas mal été diffusé dans les réseaux militants).

Mathilde Szuba : il était question de « taille de groupe critique », quèsaco ? C’est une notion de Yona Friedman, pour définir le seuil au-delà duquel un groupe n’est plus en mesure d’assurer sa propre résilience.

Blaise Desbordes : et les « espaces ouverts », quèsaco aussi ? Inventer des espaces ni publics, ni privés, mais des espaces tiers. Problème cependant de la rareté du foncier.

[La discussion s’oriente ensuite vers l’incapacité à produire des scénarios de transition pour les métropoles : imaginer une cité-jardin pour 10 000 personnes, on sait faire, mais pour un million de personnes, on ne sait pas.]

Françoise Gollain : Molly Scott-Cato a écrit un ouvrage sur le biorégionalisme.

Stéphane Cochet : architecte pratiquant. On va vers une population mondiale de + en + urbaine, mais en même temps c’est de la rurbanisation. Vers 2050, on arriverait vers 80% de la population mondiale vivant en ville, et principalement dans des bidonvilles rurbains (Mike Davis). Or c’est dans ces milieux qu’il y a l’agriculture maraîchère la plus intensive. Et le retour à la campagne, c’est aussi Pétain et compagnie, alors hein. [Blaise Desbordes et Agnès Sinaï : mais là on n’est pas dans une nostalgie, on est dans la prospective écologique de ce qu’il va falloir gérer, donc si on en reste à Pétain on est coincé.]

Julien, géographe et urbaniste : il y a aussi une réflexion à avoir sur la pénibilité des efforts physiques que réclame le retour à la terre. Donc il ne faudrait pas en rester à Marshall Sahlins.

  1. Enquête sur les néo-paysans, avec Gaspard D’Allens

Une nouvelle vague de retour à la terre qui a une profondeur historique.

Petit retour sur l’idée de Pétain : il y a une très forte instrumentalisation idéologique de cette notion, « la terre », sous Vichy. Dans les faits, cette période a plus été marquée par les débuts de la mécanisation de l’agriculture que par le retour à la terre.

Jules Méline, Le Retour la terre, 1905 : plutôt conservateur.

Donc l’idée de retour à la terre est fréquemment instrumentalisée au service d’idéologies très différentes : parfois conservatrices, parfois fascistes… mais aussi, et plus souvent, dans le cadre d’idéologies plus libertaires ou écologistes.

30% des installations aujourd’hui en France sont le fait de gens qui ne sont pas fils ou petits-fils des agriculteurs ; et en 2020 ce sera un tiers des agriculteurs qui seront dans cette situation. Donc c’est loin d’être anecdotique numériquement, et pourtant soit c’est invisibilisé (on n’en parle pas), soit c’est folklorisé (« elle a tout plaqué pour élever ses alpagas »). Ce faisant, on invisibilise aussi la charge politique et subversive de cette décision.

Le livre visait à montrer en quoi ces expériences néo-rurales peuvent être vues comme autant d’incarnations des transitions qui nous attendent.

L’attrait pour la terre est assez universel : il ne concerne pas que des élites. Les auteurs sont allés dans des coins qui ne sont pas spécialement réputés pour leurs néo-ruraux, et le profil n’est pas le même sociologiquement que dans des endroits comme le Larzac, etc. Pour certains qui étaient ouvriers ou qui enchaînaient les CDD, c’est une manière de regagner de l’autonomie : il y a de l’effort mais aussi de la satisfaction à regagner de la liberté. Donc des gens aussi issus de classe populaire, qui n’allaient pas formuler la chose de la même manière bien sûr, mais qui sont là tout de même.

Des gens qui fantasment la campagne, et qui arrivent dans la réalité de la campagne aujourd’hui, sous forte pression d’urbanisation : plusieurs d’entre eux étaient confrontés à des grands projets d’aménagement, ou –plus simplement– sont perdus au milieu des grandes monocultures céréalières et industrielles. Les néos dénoncent la prolétarisation des agriculteurs, avec un taux de suicide très élevé, avec une quantité non négligeable d’éleveurs qui vivent avec moins de 10 000 euros par an, etc. Ils mettent en avant l’objectif de regagner de l’autonomie.

Il y a aussi la volonté de lutter contre la dévalorisation des produits, qui sont devenus des saloperies industrielles dont on ne peut tirer aucune fierté.

Circuits courts, valorisation du produit et autonomie sur la ferme deviennent alors les trois mots-clés de ces nouveaux installés. Ils le font souvent aussi en collaboration avec des fils et des petits-fils d’agriculteurs qui, eux aussi, veulent faire différemment : il n’y a pas nécessairement un clivage aussi fort qu’on le croit.

Problème foncier : le remembrement fait que la plupart des petites fermes ont été absorbées par les plus grandes, qui deviennent trop grandes pour être abordables pour les néo-ruraux. Ceux-ci sont donc contraints à aller vers des micro-installations dans les marges.

On les définit administrativement de manière négative, par défaut, par ce qu’ils ne sont pas : les NIMA, « non issus du milieu agricole ». On parle aussi de « hors cadre familial ».

Problème aussi d’accaparement de terres, grignotées notamment par les grands projets, mais aussi par de petits projets type ZAC, et aussi par les fermes-usines (qui à la fois prennent les terres, mais cassent aussi les prix grâce aux subventions obtenues au titre de la production d’énergies renouvelables).

Donc, les néo-paysans sont comme contraints de s’installer sur des micro-terrains, et bien souvent sur des micro-terrains trop petits pour obtenir des subventions : ils doivent donc se débrouiller sans les aides, d’autant plus qu’ils ont des projets atypiques (exemple de la culture de safran). Xavier Beulin de la FNSEA continue d’ailleurs à parler des « vrais professionnels » de l’agriculture, manière de dire que ceux-ci sont des rigolos.

Mais alors comment ces gens-là peuvent-ils « faire système » ? C’est pas sûr qu’ils y parviennent, car il n’y a pas de conscience de classe, et pas de capacité de mobilisation (pas de capacité à faire grève, par exemple). Éclatement géographique, méfiance à l’égard des syndicats (même la Confédération paysanne), dépolitisation (contrairement à mai 68), tendance individualiste à vouloir se construire son petit oasis (« on se sauve nous-mêmes »).

Pour l’instant, la FNSEA, au mieux, les accepte comme une niche pour produits écolos : peut-on imaginer que ce ne soit plus seulement une niche, mais quelque chose de vraiment important dans l’agriculture française ? C’était un objectif de ce livre que de soulever ce débat.

Questions réponses et autres :

Françoise Gollain : prolétarisation, est-ce le bon mot ? Non, car le prolétaire est celui qui ne possède pas ses moyens de production. Ce n’est pas tant une question de revenus qu’une question de sécurité financière : sont-ils locataires, sont-ils endettés, etc. ?

Julie : pourquoi ne peuvent-ils pas la toucher la PAC ?

Mathilde : pas vraiment de retour à la terre sous Vichy, mais qu’y at-il eu exactement ? Parce qu’on pourrait comparer avec ce qui s’est fait au Royaume-Uni pendant la même époque : il y a eu un retour à la terre organisé à ce moment sans les problèmes idéologiques que cela posait.

Réponses de Gaspard : 1) Ce sont les agriculteurs classiques qui sont nettement prolétarisés, car ils sont surendettés, perdent le contrôle de leur vie et de leur exploitation. Pour les néo-ruraux, il y a une nette perte de revenus dans les premières années, certains vivent alors des allocations chômage, mais leurs dépenses diminuent également. La vie sociale est compliquée, au moins à certains moments de l’installation : paysan, ce n’est pas un métier, c’est un mode de vie que ces gens font le choix d’embrasser. 2) La PAC n’est pas accessible, souvent, parce qu’ils n’acceptent pas certaines des techniques industrielles, dont l’exemple emblématique est le puçage des brebis : si on ne le fait pas, on perd ses aides. 3) Sur Vichy, il y a les travaux de l’historien Pierre Cornut, mais aussi Jacques Rémy (d’après ce dernier, il y a quelques centaines de personnes seulement qui ont fait leur retour à la terre sous Vichy ; on a beaucoup exalté le retour à la terre mais ça n’a jamais vraiment marché, sauf un tout petit peu dans les années 1970 où il y a eu une très courte et très légère inversion de l’exode rural).

Alain Gras : il y a eu un véritable génocide culturel des paysans depuis plus de quarante ans. Il n’y a vraiment aucune politisation ; en revanche, ils existent en tant que contre-culture, avec des réseaux, ils se reconnaissent et se connaissent, donc ça existe en gestation).

Julien : pour l’instant on est dans une forme de radicalité, mais est-ce qu’on peut imaginer aller vers des formes d’hybridation moins idéologiques ? D’ailleurs en ville aussi on a besoin de lieux communs et il y a un problème de foncier. (La rente foncière est un phénomène important en France, plus sans doute que dans d’autres pays voisins.)

Réponses de Gaspard : oui, ils s’appuient beaucoup sur des réseaux, et notamment sur le réseau des Amaps, qui joue un rôle TRES important : beaucoup de néo-paysans ont eux-mêmes été amapiens avant. C’est un peu abusif de parler de « retour à la terre », vu qu’il n’y a pas de retour dans la mesure où le lien a été rompu, eux n’ont pas connu la terre. Donc ils y vont plutôt qu’ils n’y retournent. Sur l’hybridation, c’est essentiel, beaucoup cherchent à ce que leur ferme reste pédagogique, ou ouverte sur des activités culturelles, etc. Ce sont des gens multiples. Certains parviennent à s’organiser pour conserver leurs semaines de vacances ; et certains aussi ont aussi un conjoint qui conserve un emploi non agricole, ce qui leur assure une certaine ouverture vers autre chose en plus d’une certaine sécurité.


Auteur: Agnès Sinaï



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