8 août 2011

Dans les entrailles de la machine à expresso mondiale

Philippe Bihouix

Seuls les plus obtus écolo-sceptiques nient encore le risque d’effondrement environnemental qui guette nos sociétés : du changement climatique en cours à la sixième extinction de masse, en passant par l’épuisement des énergies fossiles et des métaux, la pollution généralisée ou la destruction de la terre arable (par érosion et par artificialisation), tous les clignotants sont désormais au rouge.

Rétroactions positives et accélération

Pire, ces facteurs de risque interagissent entre eux dans une logique systémique, dans de puissantes boucles de rétroaction positive : la pénurie énergétique engendrera celle des métaux, tandis que la disponibilité en métaux pourrait limiter par exemple le développement des énergies renouvelables ; nos pratiques agricoles épuisent la terre et entraînent le défrichement des dernières forêts primaires ; le changement climatique va accélérer l’érosion de la biodiversité et la chute de rendements agricoles dans certaines zones ; etc.

En l’espace d’une ou deux générations, nous devrons affronter l’ensemble des ces facteurs concomitamment, et c’est bien le problème : comment relever à la fois tous ces défis, dont chacun pourrait suffire à mobiliser toute notre énergie ?

N’idéalisons pas la période qui a précédé notre entrée dans l’anthropocène. Les dommages environnementaux, pour la plupart irréversibles, y furent nombreux. La chasse excessive conduisit, à la fin du paléolithique et au néolithique, à un véritable écocide (qui se souvient de l’hippopotame de Chypre ?) La forêt de feuillus méditerranéenne finit par disparaître sous les coups de hache des puissants, de Salomon à Xerxès (un pont de bateaux en bois pour traverser le Bosphore !), ou ceux des nationalismes naissants (les batailles navales entre Athènes et Sparte, entre Rome et Carthage). Pendant ce temps, les sols fragiles s’épuisaient, transformant une grande partie de l’Afrique du Nord, un des greniers à blé de l’antiquité, en région stérile. Plus tard, nos ancêtres ne furent pas en reste, et les forêts d’Europe occidentale payèrent leur tribu au défrichage, à l’industrie naissante, aux besoins de bois d’œuvre (de l’ordre de 3000 chênes centenaires pour fabriquer un bateau de guerre). La France n’est quasiment couverte que de forêts artificielles.

La différence avec notre situation actuelle est pourtant de taille : l’échelle est incomparable (pour ne prendre que le cas de l’énergie sur le dernier siècle, une multiplication par 4 de la population et par 7 de la consommation par individu…) et l’effet d’emballement indéniable : compte-tenu de la croissance passée, on prévoit d’extraire de la croûte terrestre plus de métaux en une génération que pendant toute l’histoire de l’humanité. Nos entrées de ville en sont les témoins, on a artificialisé 1% du territoire – soit un département français – en l’espace de 10 ans, puis encore 1% en 7 ans seulement !

Qui croit encore au discours du développement durable, développé à partir du rapport Brundtland de 1987, et tellement ânonné, déformé, détourné, usé jusqu’à la corde depuis lors ? On n’a jamais autant produit, consommé, jeté – et de plus en plus vite. Les abeilles se réfugient dans les villes, préférant les suies des moteurs diesel aux molécules innovantes de notre industrie chimique. Nos poubelles sont toujours plus pleines (ou quand le poids baisse, c’est la nocivité qui augmente) et les taux de recyclage progressent péniblement.

Certains ont beau jeu alors d’accuser le « décollage » des pays émergents, Chine en tête. Après tout, pourquoi le cinquième de la population mondiale ne pourrait-il pas continuer à consommer sans vergogne 86% des ressources mondiales ? Mais n’oublions pas que le développement de la consommation de ressources en Chine est aussi tiré par son rôle d’ « usine du monde ».

Dans les entrailles de la machine à expresso mondiale

Face aux défis, l’utopie technologique a la vie dure. « On a toujours trouvé une solution » reste l’horizon indépassable : jusqu’à présent tout va bien, se dit, rendu au premier étage, le fou qui a sauté du haut de l’immeuble. Effectivement, juste à temps pour sortir l’Europe du Peak Wood de la deuxième moitié du 17ème siècle, la machine à vapeur de Thomas Newcomen, couplée à la pompe de Thomas Savery, permet l’exploitation du charbon de terre sous le niveau de la nappe phréatique et fait entrer l’humanité dans la civilisation thermo-industrielle.

Autre exemple connu, à la fin du 19ème siècle, le pétrole arrive à point nommé pour remplacer l’huile de baleine dans les lampes, tandis que les compatriotes de Moby Dick rendent leur dernier souffle (auparavant, d’autres innovations techniques – moteurs, harpons explosifs, treuils, etc. – avaient permis de décimer rorquals et cachalots après la quasi-extinction des baleines franches). Au passage, contrairement à la représentation collective d’un progrès technique forcément linéaire, le pétrole n’a pas remplacé le charbon : la consommation de charbon n’a jamais baissé (hors crises passagères), et avec 3 milliards de tep – tonnes équivalent pétrole – par an, il reste la deuxième source d’énergie après le pétrole (4 milliards de tep). D’ailleurs le pétrole ne venait pas remplacer un charbon en pénurie : mais le triplement de la production pétrolière États-Unienne dans une nuit de 1901, suite au forage d’un puits éruptif à Spindletop, obligea à trouver rapidement quelques débouchés… ce fût chose faite dès 1908 avec le modèle Ford T.

Mais cette fois, les équations et les limites physiques risquent d’être plus têtues.

Indéniablement nous pouvons, et devons, développer les énergies renouvelables. Mais ne nous imaginons pas qu’elles pourront remplacer les énergies fossiles et nous permettront de maintenir la débauche actuelle. Certes, un carré de quelques centaines de kilomètres de côté dans le Sahara pourrait fournir toute l’électricité mondiale (multiplier par 7 la surface pour l’énergie mondiale) : mais cela représente 1500 ans de production mondiale de panneaux solaires (et ce, tous les 40 ans au maximum, puisque les panneaux ont une durée de vie limitée) ! Au-delà du défi industriel, quelle consommation de métaux et de matériaux synthétiques, issus du pétrole et difficilement recyclables ? Qui passera le balai à chaque tempête de sable sur les dizaines de milliers de km2 ? Plus sérieusement, le déploiement généralisé d’un mix d’énergies renouvelables reste à penser et ne pourra répondre que difficilement à certains usages. La question des transports et celle du stockage (et donc de la capacité à adapter la production à la demande très variable) n’ont pas de réponse satisfaisante, avec un besoin en métaux irréaliste. Qu’on se le dise, il n’y a pas assez de lithium ou de cobalt sur terre pour équiper un parc de plusieurs centaines de millions de véhicules électriques, et pas assez de platine pour un parc équivalent de véhicules à hydrogène.

Bien sûr, il faut augmenter très fortement le recyclage et s’orienter vers une « économie circulaire ». On parle même d’ « écosystèmes industriels », formidable oxymore qui démontre encore une fois, s’il était besoin, la capacité de détournement et de violence sémantique du système. Or malheureusement, le recyclage a ses limites et l’économie circulaire est utopique, ne serait-ce qu’en vertu du second principe de la thermodynamique. Mais surtout, la complexité des produits, des composants et des matières (milliers d’alliages métalliques différents, mélanges de plastiques et d’additifs, matériaux composites) nous empêche d’identifier, de séparer et de récupérer facilement les matières premières.

Sans compter les usages dispersifs (métaux utilisés comme pigments dans les encres et les peintures, fertilisants, additifs dans les verres et les plastiques, pesticides…) ou rendant le recyclage très compliqué (zinc de la galvanisation, étain des soudures…). On touche parfois dans ce domaine à l’absurde : que diront nos descendants de notre société qui extrayait de l’argent des mines pour l’utiliser, sous forme nanométrique dans des chaussettes, comme technologie anti-odeurs ?

Bref, les technologies salvatrices que nous espérons ne feront qu’accélérer jusqu’à l’absurde le système. Les « technologies vertes » sont généralement basées sur des métaux moins répandus et contribuent à la complexité des produits, donc à difficulté du recyclage. En basant la lutte contre le changement climatique sur le tout-technologique, on utilise par exemple des aciers alliés toujours plus complexes dans les voitures – pour gagner un peu de poids et quelques grammes de CO2 émis par kilomètre – alors qu’il suffirait de réduire la vitesse maximale à 90 km/h pour gagner 30 ou 40% ! Sans parler d’enfourcher un vélo…

Ralentissement et relocalisation

Si l’on veut éviter aux générations futures un environnement invivable ou un retour à l’âge du fer – soyons optimistes, l’âge du fer et non pas l’âge de pierre, puisque la croûte terrestre est composée à 5% de fer, et 8% d’aluminium ! – il faut abaisser drastiquement la pollution et la consommation « nette » de matières premières non renouvelables, la quantité que nous extrayons chaque année du sous-sol. Puisque le recyclage a ses limites (à chaque « cycle » de consommation on perd une partie des ressources et on génère des déchets), le salut passe donc par un ralentissement de la vitesse des cycles, c’est-à-dire une augmentation considérable de la durée de vie des produits.

Il ne faut plus concevoir que des objets réparables, réutilisables, modulaires, plus faciles à recycler en fin de vie, n’utiliser qu’avec parcimonie les ressources les plus rares, bannir les objets jetables s’ils ne sont pas entièrement à base de ressources renouvelables. Littéralement un virage à 180°, contre l’obsolescence programmée, la différentiation marketing – à l’inverse des besoins de standardisation –la dévalorisation des métiers manuels, la logique du tout jetable, le remplacement des métiers d’accueil et de service par des machines bourrées d’électronique, donc de métaux rares…

La solution de « l’économie de la fonctionnalité » – avec l’exemple ressassé ad nauseam des photocopieurs et des imprimantes professionnelles, qui n’échappent pourtant pas à une obsolescence technique assez rapide –  est sans doute une piste, par exemple pour les moyens de locomotion, le gros électroménager, ou l’électronique grand public. Mais avec des limites, étant donné qu’on imagine difficilement louer son rasoir, ses chaussures ou ses meubles.

Parallèlement, la relocalisation d’une large part de l’économie est nécessaire. Naturellement, certaines productions et activités resteront en dehors des territoires (ne serait-ce que les productions minières ou certaines productions agricoles) : il n’est pas question d’interrompre les échanges mais de les focaliser uniquement sur ce qui ne peut pas être produit localement, se rapprochant, d’une certaine manière, du commerce au loin des siècles passés.

La relocalisation est nécessaire et souhaitable pour des raisons énergétiques (baisser les besoins de transport) et sociétales (redonner du sens au travail et faire société à l’échelle du village, de la ville, de la région…). Mais elle est également indispensable du point de vue social et environnemental : nous devons apprendre à gérer localement les fameuses externalités négatives.

Au bout de la chaîne, les conséquences de la production d’objets échappe au consommateur, même doté des meilleures intentions. J’achète un téléphone portable en France, et ce faisant j’ai exploité des mineurs du Congo, détruit des forêts primaires de Papouasie, enrichi des oligarques russes, pollué des nappes phréatiques chinoises, puis, 12 à 18 mois plus tard, j’irai déverser mes déchets électroniques au Ghana ou ailleurs. Le monde est devenu semblable à une immense machine à expresso, le modèle si pratique où la capsule de café vide disparaît dans les entrailles de l’appareil. C’est la femme de ménage philippine qui passera avec discrétion vider le bac de récupération et sortir les poubelles…

Cet éloignement entre nos actes (consommer) et leurs conséquences environnementales et sociales (produire) vient bien sûr de l’abondance en pétrole et des coûts de transport faibles. Egalement de certaines évolutions technologiques, comme le déploiement de l’électricité comme vecteur énergétique à la fin du 19ème siècle. Edison permet de s’éclairer et de se chauffer sans l’odeur et les traces de suie du charbon, du pétrole ou du gaz. Pourtant la pollution est bien là – les centrales à charbon sont de très loin la première source mondiale d’électricité et de chaleur –  mais délocalisée à l’extérieur du tissu urbain. Les véhicule électrique ou à hydrogène tiennent du même mythe : ceux-ci seraient « propres » car inodores et sans rejets à l’utilisation. C’est naturellement faux, puisqu’il faut bien produire l’électricité ou de l’hydrogène, et – quand bien même l’énergie serait-elle facilement disponible – fabriquer les véhicules, consommer des batteries, des pneus, etc. qui génèreront toujours des déchets en partie ingérables.

Enfin, relocaliser permettra d’augmenter la résilience du système, sa capacité à résister aux perturbations économiques et sociales qui seront nombreuses. Elle est quasi-nulle aujourd’hui, tant le système industriel et financier est devenu imbriqué et ingérable. Les grandes entreprises assemblent des sous-systèmes fabriqués sur l’ensemble de la planète, avec des matières premières en provenance de dizaines de pays différents.

Formidables opportunités de la transition

Les boucles de rétroaction positive entre les différents facteurs de risque constituent certes une menace sans précédent. Mais aussi de formidables effets de levier, puisqu’on peut choisir de littéralement « renverser la vapeur » : la baisse de la consommation et le recyclage accru réduisent mécaniquement le besoin en matières premières, et dans la foulée le besoin énergétique ; les pratiques agricoles permettant de lutter contre la dégradation des sols, comme l’agriculture biologique et la permaculture, réduisent les besoins en intrants, donc en énergie. La réduction des besoins de transport rend des espaces disponibles pour d’autres activités, baissant la pression sur les espaces agricoles et naturels ; et encore bien d’autres qui nous restent à découvrir et à construire.

La transition de modèle économique, indispensable pour éviter l’effondrement environnemental, est aussi éminemment souhaitable d’un point de vue social. « La croissance, c’est l’emploi » martèlent prétendus experts, médias et puissants. Orwell aurait pu ajouter cette sentence à ses célèbres oxymores  War is peace et Freedom is slavery. Cette croissance, celle de la grande distribution, de l’agroalimentaire et de leur corollaire l’agriculture intensive, de la machinisation systématique, de la concentration maximale des activités pour jouer les effets d’échelle, des arbitrages territoriaux en temps réel, détruit naturellement beaucoup plus qu’elle ne crée d’emplois.

Pis, la compétition de tous contre tous nous empêche de répartir équitablement le travail, et la course à la consommation de profiter sous forme de loisir des gains de productivité… tandis que la compétition entre territoires – sous forme de dumping fiscal, social et environnemental – rend obsolète toute stratégie de relance keynésienne (toute augmentation du pouvoir d’achat se transformant en consommation extraterritoriale de produits qui ne sont pour la plupart plus fabriqués sur place).

Au contraire, le retour à une consommation plus locale et fondée sur des objets réparables se base sur des circuits économiques ancrés localement, créant de nombreux emplois, par exemple d’artisanat et de commerce de proximité. Bien sûr, cette transition devra s’accompagner d’une revalorisation forte des métiers manuels : le responsable marketing est aujourd’hui socialement plus reconnu (à tous les points de vue) que le cordonnier ou l’éboueur. Pourtant, d’un point de vue purement utilitariste, seul ces derniers produisent réellement une valeur pour la société.

Travailler sur la transition, c’est aussi redonner un espoir et un projet de vie, notamment aux plus jeunes, ceux qui sont nés après Tchernobyl (découverte de la fragilité de la puissance) et Thatcher (There is no alternative), qui se sont mithridatisés au rythme des rubriques société et environnement – une annonce catastrophique chasse l’autre : lundi, les phtalates, mardi, les OGM, mercredi, la montée des eaux, jeudi les pluies acides, vendredi, disparition du thon rouge (le vendredi c’est poisson). A quoi bon passer son Bac avant la fin du monde ?

Halte au fatalisme : la transition est nécessaire, elle est surtout possible. Nous en avons les moyens techniques, financiers, sociaux, organisationnels… Notre vieille planète est fatiguée, mais elle en a vu d’autres et nous pourrions être surpris par ses capacités de récupération, dès que l’on commencera à inverser les tendances actuelles. Il ne tient qu’à nous de prendre notre destin en main.

Philippe Bihouix, mai 2011.

 


Auteur: Philippe Bihouix



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