7 juin 2012

De Stockholm à Rio+20 : le tabou des limites de la croissance

Par Jacques Grinevald

Né au sein du mouvement international pour la conservation de la nature, le concept de « développement (écologiquement) soutenable », adopté par la Commission Mondiale sur l’Environnement et le Développement, a connu une fortune ambiguë mais aussi fantastique que l’équation de l’après-deuxième guerre mondiale : développement = croissance économique moderne = industrialisation. Dans le rapport Brundtland, le développement durable était présenté comme la solution pour une « nouvelle ère de croissance de l’économie mondiale », plus efficace et tenant compte de l’environnement. La critique écologique se trouve relancée à présent, à l’échelle du système Terre, par le débat sur l’Anthropocène et les « frontières planétaires ». Dans cette perspective, le paradigme bioéconomique de l’économie écologique est le seul à inviter à se réconcilier avec l’écologie globale et la science du système Terre (Earth System Science). Rio+20 devrait, hélas, se cantonner dans la révérence à un développement plus viable, gentil avec l’environnement. 


From Stockholm to Rio +20 : the sustainable development and the Earth system in the epoch of the Anthropocene

Born within the international movement for conservation of nature, the concept of « (ecologically) sustainable development », adopted by the World Commission on Environment and Development, gained an ambiguous fortune, but as fantastic as the post-WWII equation : development = modern economic growth = industrialization. In the Brundtland report, sustainable development was presented as the solution for a « new era of world economic growth », more efficient and environmentally-friendly. The ecological critique is today revived, on the Earth system scale, by the debate on the Anthropocene and the « planetary boundaries ». In this context, the bioeconomic paradigm of ecological economics is the only one which invites to come to terms with global ecology and Earth System Science. Rio +20 should unfortunately be confined in reverence to a viable and, hopefully, environmental-friendly developme

 

L’expression « développement soutenable » ou « durable » est, dit-on généralement, une création de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement [CMED (1987)], dont le fameux « rapport Brundtland »[1] a été présenté en décembre 1987 à l’Assemblée générale des Nations unies. La genèse de cette notion n’est évidemment pas aussi simple, elle possède plusieurs identités et actes de naissance. Depuis la première conférence des Nations Unies sur l’environnement, organisée à Stockholm, en juin 1972, elle a non seulement fait du chemin, mais s’est aussi durablement égarée dans les méandres de la politique internationale, de la guerre pour les ressources, de la logique du « consensus de Washington » [Damian M. et J.-C. Graz, éds. (2001)] et de la montée en puissance des firmes multinationales. Ce nouvel habillage de la doctrine internationale du développement, que certains présentent comme révolutionnaire, prétendant concilier écologie et croissance économique, environnement et développement, a surtout permis, ou masqué, jusqu’à présent, la poursuite – voire l’accélération – du modèle occidental du développement industriel et de l’expansion du commerce international. L’expression de développement soutenable, ou durable, a été largement popularisée, comme on sait, par la Conférence des Nations Unies sur l’Environnement et le Développement, le flamboyant « Sommet de la Terre » de Rio de Janeiro, en juin 1992. A la veille de « Rio+20 » (juin 2012), il me semble utile de rappeler que, dans l’esprit même de Maurice Strong[2], le Secrétaire-général des conférences de Stockholm et de Rio, Rio 92, c’était Stockholm+20. Le Sommet mondial de Johannesburg sur le « sustainable development », en 2002, présenté comme Rio+10, était en fait « Stockholm+30 » [Grinevald J. (2001)]. Donc, Rio+20, c’est Stockholm+40.

Dans cette chronologie (qui n’est d’ailleurs pas encore assez longue pour une véritable perspective historique), le bilan de l’évolution de notre Monde, inséparable des transformations anthropogéniques de notre Biosphère, est bien plus grave qu’on ne le croit, car l’accélération de la coévolution de la croissance économique mondiale, avec ses inégalités et injustices, et de l’environnement global, se mesure de manières de plus en plus précises, et les résultats sont de plus en plus alarmants [Wackernagel M. et al. [2002] ; Rockström J. et al. (2009) ; Steffen W. et al. (2011)]. Rétrospectivement, le contexte du rapport Brundtland semble davantage celui du « Droit au développement », adopté par l’Assemblée générale des Nations unies le 4 décembre 1986 (Résolution 41/128)), que celui de la crise écologique planétaire. Il serait temps, pourtant, de comprendre que la nouvelle époque géologique de l’Anthropocène [Crutzen P. et Stoermer E. (2000)], qui a récemment fait la une de la grande presse, y compris la couverture du très sérieux magazine The Economist (28 mai 2011), implique un changement radical de perspective, à commencer par l’abandon de l’illusoire statut d’extraterritorialité de l’espèce humaine en général et de l’économie mondiale en particulier vis-à-vis du système Terre, de son fonctionnement et de son évolution actuelle [Steffen W., Grinevald J., Crutzen P. et McNeill J. (2011)].

I. De Stockholm (1972) à Rio (1992)

La fortune du rapport Our Common Future de la CMED [1987] a été considérable, bien plus importante que celle du rapport Only One Earth, son ancêtre de la Conférence de Stockholm [Ward B. et Dubos R. (1972)]. Entre ces deux rapports, il y a pourtant une filiation évidente, via Maurice Strong. Le Secrétaire-général de la Conférence de Stockholm, qui devint le premier Directeur exécutif (1973-75) du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), fut aussi l’un des vingt-deux membres de la Commission Brundtland, avant d’être à nouveau le grand manitou du Sommet de la Terre de Rio, en 1992. C’est M. Strong qui avait fait appel à Barbara Ward et René Dubos pour préparer le rapport non-officiel pour la Conférence des Nations unies sur « l’environnement humain ». Ce rapport de 1972 exprimait déjà la thèse selon laquelle les problèmes de l’environnement global sont inextricablement liés avec les problèmes du développement international. Ce n’était pas une idée évidente ou qui plaisait à tout le monde à l’époque. Elle faisait même scandale dans certains milieux plus préoccupés par l’expansion industrielle et commerciale, l’urbanisation et la croissance économique des Etats-nations (les membres souverains de l’ONU), que par la conservation de la nature et la prise en compte des conditions écologiques et des limites de la Biosphère.

Maurice Strong, qui venait alors de l’Agence du développement international du Canada, avait organisé, avec Marc Nerfin, son chef de cabinet pour Stockholm, le fameux séminaire de Founex, Environment and Development, du 4 au 12 juin 1971, pour trouver (avec des représentants de pays « moins avancés ») un compromis, nullement déjà acquis à l’époque, entre la protection de l’environnement (considérée comme l’affaire des pays industrialisés et des riches) et les impératifs du développement (pour l’immense masse des pauvres). Edward Goldsmith, militant écologiste de la première heure[3], avait une formule décapante : « le développement (le progrès, la croissance économique) n’a pas résolu le problème de la pauvreté, il l’a modernisé ». Le développement n’était pas la solution, c’était le problème [Goldsmith E. (1985)]. Mais les intellectuels critiques de la mouvance écologiste et pacifiste qui développaient ce genre d’analyse étaient ignorés ou déconsidérés comme des catastrophistes, des utopistes farfelus, voire de dangereux hérétiques [Georgescu-Roegen N. (1995)].

Le succès de M. Strong à Stockholm a été spectaculaire. Au niveau international, dans le sillage de la « révolution de l’environnement » [Nicholson M. (1973)], il s’agit surtout d’un compromis politique : entre représentants de pays industrialisés soudain préoccupés par les conséquences environnementales de la croissance économique mondiale et représentants de pays « en voie de développement » pour qui le développement économique, le « rattrapage », était la priorité incontestable. On ne doit pas oublier que certaines idées du mouvement environnementaliste anglo-saxon, surtout nord-américain, étaient fortement marquées par un néo-malthusianisme [Hardin G. (1968) ; Ehrlich P. et A. Ehrlich (1970)] que les « pays pauvres » considéraient comme particulièrement intolérable.

Ce conflit Nord-Sud, pour faire court, se retrouvait aussi dans l’histoire de l’Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources (UICN), la principale organisation du mouvement international pour la protection de la nature, dont les origines coloniales étaient difficiles à effacer. Grâce à certains écologistes, comme Raymond Dasmann, un laborieux cheminement mène de l’ouvrage intitulé Ecological Principles for Economic Development [Dasmann R.F. et al. (1973)] au remarquable document qui lance la Stratégie mondiale de la conservation [UICN, PNUE, WWF (1980)], qui introduit explicitement le concept de sustainable development (« développement durable » dans la version française), en définissant  « le développement » comme « la modification de la biosphère », définie en l’occurrence comme « cette mince couche superficielle de notre planète qui abrite et entretient la vie ».[4]

Dans les années 1970 et surtout 1980, les questions de « soutenabilité » (écologique) à l’échelle planétaire de la Biosphère [Grinevald J. (1990, 1991) ; Ayres R. et Simonis U. (eds) (1994)] commencèrent à être étudiées sérieusement dans le cadre de la coopération scientifique internationale qui se mobilisait autour des problèmes de la transformation anthropogénique de l’environnement planétaire de l’humanité [Polunin N. (ed.) (1980) ; Malone T. et Roederer J.G. (eds) (1985) ; Clark W. et Munn R.E. (eds) (1986); GIEC (1990)]. Cependant, le monde politico-économique, poursuivant le business-as-usual, avait plutôt tendance à refouler les enseignements et les avertissements des sciences de l’environnement. La croissance de l’économie mondiale était l’objectif prioritaire, incontestable. Au niveau des Etats, les relations internationales poursuivaient – comme si la Terre n’avait pas changé ! – la tradition occidentale classique des « temps modernes » (disons, depuis Grotius et les traités de Westphalie). Certes, à la suite de la Conférence de Stockholm, se développa toute une « diplomatie environnementale », dont l’importance n’a fait que grossir depuis le milieu des années 1980 et l’affaire de l’ozone stratosphérique, mais si la problématique mondiale de l’environnement et du développement a donné un élan incontestable au droit international de l’environnement, le statut du concept ou du principe de « développement soutenable », invoqué partout, est resté étrangement flou et contradictoire [Gillespie A. (2001) ; Zaccaï E. (2002) ; Maréchal J-P. et Quenault B. (éds.) (2005) ; Vivien F.-D. (2005) ; Aubertin C. et Vivien F.D. (éds) (2010)].

Il faut se souvenir que, quelques mois avant la Conférence de Stockholm, la publication retentissante du rapport Meadows sur « Les limites à la croissance » [Meadows D. et al. (1972)] avait été un véritable coup de théâtre (avant le choc pétrolier d’octobre 1973). Son instigateur, le Club de Rome (créé discrètement autour d’Aurelio Peccei en avril 1968), avait fait soudain la une de la presse internationale. La polémique fut virulente. Oser mettre en question la sacro-sainte croissance : on cria au blasphème ! Meadows, Peccei, le Club de Rome, étaient coupables d’hérésie, condamnés à rejoindre l’infâme Malthus dans les flammes de l’enfer. Il était de bon ton de ne pas sombrer dans le catastrophisme.

Pourtant, la Dynamique des systèmes de Jay Forrester, appliquée par ses collaborateurs (Dennis Meadows et son équipe du MIT), n’avait rien de farfelu, y compris au regard de la prestigieuse Economics transformée en « science mathématique » et pratiquée comme une ingénierie sociale [Armatte M. (2010]. Il est vrai que la simulation numérique sur ordinateur était relativement nouvelle ; les termes d’écosystème mondial, biosphère ou écosphère aussi. Ce qui semblait nouveau, en effet, c’était la modélisation (encore rudimentaire) de la dynamique du très complexe système socio-écologique mondial (une entité close à l’échelle du globe qui n’a rien à voir avec l’entité étatique ouverte de la comptabilité nationale de la croissance économique !). La représentation graphique du comportement contre-intuitif de la dynamique de ce système complexe planétaire frappait par son allure catastrophique : à savoir, après la phase de croissance exponentielle, le déclin et l’effondrement de « l’écosystème mondial » au cours du XXIe siècle… si aucune bifurcation majeure n’intervenait dans la dynamique de cette croissance exponentielle à l’intérieur du « monde fini » de la Biosphère[5]. Ce scénario était un impensé de la science économique et des stratégies de croissance économique et de développement. Malgré le tollé qui accueillit The Limits to Growth chez les économistes néoclassiques et marxistes, rien, de nos jours, ne permet d’affirmer que cette étude de prospective était le comble de la bêtise [voir Georgescu-Roegen N. (1995, chap. 2 : « L’énergie et les mythes économiques »)]. On ne peut pas en dire autant de certaines réactions qui jetèrent l’anathème sur le Club de Rome, les Meadows et l’écologie globale. Le rapport Meadows fut d’ailleurs mis à jour en 1992 et en 2004 sans susciter d’aussi vives réactions [Meadows D.H. et al. (1992, 2004) ; Bardi U. (2011)].

Curieusement, face aux découvertes dramatiques des sciences de l’atmosphère (pluies acides, « hiver nucléaire », dérive anthropogénique de l’effet de serre et perturbation du système climatique, destruction de la « couche d’ozone »…), face à l’accumulation des rapports scientifiques sur les problèmes de la transformation anthropogénique brutale de la Biosphère [Grinevald J. (1990)], et face aux critiques radicales qui mettaient en évidence le caractère non « soutenable » de la croissance exponentielle du développement économique mondial et de ses inégalités, le rapport de la CMED [1987] est passé comme chat sur braise à l’endroit des contradictions les plus criantes du débat « écologie et économie », commencé dans l’Amérique des sixties [Boulding K. (1966)]. Significativement, le rapport Brundtland ne mentionnait pas The Limits to Growth, ni bien d’autres publications scientifiques tout aussi pertinentes et radicales [Ehrlich P. et Holdren J. (1971) ; Commoner B. (1971) ; Georgescu-Roegen N. (1971) ; Odum H.T. (1971)]. Si le rapport de la CMED ne manqua pas de critiques [Hueting R. (1990) ; Lélé S. (1991) ; Glasby G.P. (1995) ; Reid D. (1995)], elles restèrent trop marginales (refoulées par l’establishment politico-économique et culturel) pour réussir à déranger l’ordre international de la raison d’Etat et des forces du marché.

Le rapport Brundtland, parce qu’il contenait des constats dramatiques – il se faisait l’écho des préoccupations scientifiques pour le climat de la Terre et la biodiversité –, encore relativement mal connus du monde politique et du grand public (mais non des spécialistes de l’environnement), et parce qu’il était malgré tout plutôt optimiste, est devenu la « bible » de cette curieuse révolution tranquille et harmonieuse du sustainable development, promettant une ère nouvelle de croissance pour tous, et l’alliance de l’écologie (les « systèmes naturels qui nous font vivre ») avec l’économie. Mais le rapport de la CMED restait assez confus sur la question des limites de la croissance économique à l’échelle de la planète[6].

Ouvrant la première réunion internationale de « l’après-Brundtland », la Conférence mondiale de Toronto sur « L’atmosphère en évolution : implications pour la sécurité du globe », en juin 1988 [Ferguson H., ed. (1989)], Madame Brundtland affirmait que « nous ne pouvons poursuivre les tendances et les politiques actuelles […] nous avons besoin de nouveaux concepts et de nouvelles valeurs […] une nouvelle éthique mondiale […] parce que la situation est plus grave et plus urgente que jamais […] », mais aussi que « la Commission ne voit pas de contradiction entre l’environnement et le développement […] Le principe du développement durable reconnaît qu’il y a des seuils imposés par la nature, mais qu’il n’y a pas de limite à la croissance […] Seule la croissance économique peut nous donner les moyens de résoudre nos problèmes environnementaux » [Brundtland G.H. (1989, p. 25)].

Le « Sommet de la Terre » de Rio de Janeiro (juin 1992) fut, en termes diplomatiques, médiatiques et culturels, un succès retentissant. La politique et le droit international de l’environnement semblaient sur la bonne voie du « développement durable », avec l’Agenda 21 et la signature des deux conventions, sur le changement climatique et sur la diversité biologique. Avec la fanfare de ce « Sommet de la Terre », l’effervescence autour de l’environnement et du développement durable prit des formes incroyables, comme la promotion, parrainée par l’Unesco, de « l’éducation à l’environnement », à l’instar de « l’éducation au développement » ! Si la rhétorique du développement durable a ses détracteurs, elle a malgré tout largement envahi les divers compartiments de la société civile et des administrations publiques. On ne compte plus les initiatives, plus ou moins sincères, qui rivalisent non seulement pour « défendre l’environnement » mais encore pour « sauver la planète » !

Brillant représentant de l’alliance de l’environnementalisme nord-américain (dans le style apocalyptique « sauver la planète ou la fin du monde » !) avec le nouveau management public-privé, éminence grise de la mondialisation voyageant beaucoup tout autour du globe, Maurice Strong illustre, dans les corridors du pouvoir du système des Nations Unies, la mainmise du monde des affaires sur la politique internationale du « sustainable development ». Significativement, pour préparer Rio 1992, il choisit comme conseiller personnel l’industriel suisse Stephan Schmidheiny, le créateur du Business Council for Sustainable Development (BCSD) [Schmidheiny S. & BCSD (1992)], devenu après Rio le W(world)BCSD[7], que « certains écologistes un peu critiques regardèrent comme le World sustainable council for business development » [Grinevald J. (2004, p. 115) ; Chatterjee P., Finger M. (1994, p. 115)].

Grâce notamment à M. Strong et son compère Schmidheiny, les firmes multinationales ont compris, au lieu de s’opposer stupidement à l’écologie, qu’il était plus profitable de couper l’herbe sous les pieds aux environnementalistes en hissant, au plus haut niveau de la rhétorique onusienne, le business mondial comme le plus efficace partenaire pour l’avenir du sustainable development, avec la bénédiction de la Banque mondiale, de l’OMC et de tout le système des Nations Unies – une nouvelle alliance pas toujours bien comprise par les ONG écologistes qui ne connaissent guère la logique financière de cet univers opaque des affaires mondiales. Les multinationales de la société industrielle avancée, responsables (mais rarement coupables) de la dégradation de l’environnement planétaire, ont ainsi assimilé, et pour ainsi dire génétiquement modifié, le concept du « développement durable » (écologiquement soutenable et socialement équitable), en faisant triompher une approche essentiellement économique et réductrice de la Biosphère découpée en « écosystèmes », et séparant la « biodiversité » du système climatique global, comme l’illustrent les études de The Economics of Ecosystems and Biodiversity [TEEB (2010)]. L’hégémonie de l’approche économique néoclassique, après avoir intégré la raréfaction des ressources non-renouvelables, prétend maintenant monétariser, commercialiser et gérer toute la Biosphère, sans même savoir au juste ce que signifie ce concept central de l’écologie globale [Jørgensen S.E. (ed.) (2010)]. Comme le mettent en lumière certains experts indépendants et nombre de petites ONG, la contradiction est flagrante entre ce « sustainable business » et les conséquences sociales et écologiques de l’activité industrielle et commerciale du monde des affaires.

En créant un important département de l’environnement, la Banque mondiale s’était, elle aussi, convertie au nouvel évangile du « développement soutenable » [Pezzey J. (1989) ; Rich B. (1994)]. L’économiste américain Herman E. Daly, environnementaliste de la première heure, disciple de K.E. Boulding et de N. Georgescu-Roegen, intègre dès 1988 ce département de la Banque mondiale, où les débuts semblent prometteurs [Munasinghe M. et Shearer W. (eds.) (1995)], en même temps qu’il contribue, avec l’écologiste américain Robert Costanza et d’autres, à la création de l’International Society for Ecological Economics (ISEE). Ce n’est donc pas un hasard si la première conférence de l’ISEE est organisée, en mai 1990, à Washington, à la Banque mondiale [Costanza R., ed. (1991)]. Comme l’avouera Daly lui-même, en démissionnant de la Banque mondiale en 1994, l’expérience de la greffe de l’écologie (en l’occurrence de l’économie écologique) à la Banque mondiale est un échec [Daly H.E. (1996)]. On assista au contraire au triomphe des prétentions universelles du modèle techno-économique du capitalisme du modèle occidental dominant sur les réalités sociales et écologiques de la Biosphère de l’Anthropocène [Grinevald J. (2007)].

II. La révolution thermo-industrielle ou l’entrée dans l’Anthropocène

A la veille de la Conférence des Nations Unies sur le développement durable qui doit se tenir à Rio de Janeiro en juin 2012, le rapport remis au Secrétaire-général des Nations unies par le High-Level Panel on Global Sustainability dit explicitement : « The Brundtland report was right then, and it remains right today » [Halonen T., Zuma J., eds., (2012)]. Comme on va le voir, de nombreux chercheurs spécialisés en sciences de l’environnement furent ou sont devenus nettement plus critiques à l’endroit de cette façon de faire croire que la poursuite de la croissance mondiale (démographique, technologique, économique…) serait compatible avec les contraintes, les limites et la stabilité du Système Terre [Grinevald J. (2007)]. Cette dimension géographique de la mondialisation doit se comprendre dans sa dimension géohistorique profonde, comme le rappelle le débat actuel sur l’Anthropocène, « cette nouvelle ère dont nous sommes les héros » [Lorius C.,  Carpentier  L. (2010)]. Le débat sur l’Anthropocène, qui commence à peine, ravive en fait la critique écologique radicale des années 1960-1970 et jette une lumière totalement différente sur cette « transformation du monde » qu’on appelle la Révolution Industrielle [Steffen W., Grinevald J., Crutzen P., et McNeill J. (2011)]. Peu importe ici que cette catégorie de l’Anthropocène (le concept et le phénomène qu’il désigne) ne soit pas (encore) officiellement adopté par les instances internationales des sciences géologiques qui font autorité dans le domaine de l’établissement et de la modification du calendrier (l’échelle stratigraphique) des temps géologiques [Zalasiewicz J. et al. (2008)]. Personnellement, j’ai vite adopté ce néologisme scientifique dans le cadre de mes réflexions socio-épistémologiques et historiques sur la révolution thermo-industrielle et son dramatique impact sur la Biosphère [Grinevald J. (2005, 2007)].

Comme certains économistes l’ont déjà fait [Vivien F.-D. (2005), Steppacher R. (2008)], il faut rappeler que l’idée de « soutenabilité » possède des racines historiques intéressantes dans la sylviculture de l’Europe agraire des physiocrates, avant donc l’industrialisation du XIXe siècle qui va bouleverser les rapports de l’homme avec la nature. Cette conception naturaliste de la « soutenabilité écologique » avant la lettre est en effet présente dans les civilisations agraires de l’âge néolithique (que les géologues appellent l’époque de l’Holocène). Elle est explicitement appliquée aux pratiques préindustrielles de l’exploitation forestière. On ne doit pas oublier que le bois est alors à la fois le principal combustible et le matériau de construction (notamment pour la marine de guerre et les techniques – notamment les moulins – du paradigme vitruvien de l’architecture hydraulique). Compte tenu de la démographie de l’époque et des limites énergétiques des ressources renouvelables, cette Europe agraire mais « industrieuse » (préindustrielle), qui connaît une « Révolution scientifique » et technologique sans équivalent dans le reste du monde, représente une « économie organique avancée » [Wrigley E. (2010)]. La problématique « énergie et civilisation » [Grinevald J. (1979)] offre une nouvelle manière de penser le développement économique moderne associé à ce que j’ai proposé d’appeler la « révolution thermo-industrielle » [Grinevald J. (1976, 1977, 1990)], pour des raisons à la fois historiographiques et épistémologiques liées à la « révolution bioéconomique » de Georgescu-Roegen [1966, 1971, 1995].

L’ouvrage de W. Stanley Jevons [1865], The Coal Question, est un signe des temps remarquable, bien connu, et toujours d’actualité (il suffit de remplacer le mot charbon par le mot pétrole), sans oublier le fameux « paradoxe de Jevons » à propos du progrès technique et de « l’effet rebond ». Ce que les économistes du développement et les historiens économistes nomment la Révolution industrielle anglaise est en grande partie un mythe historiographique et une illusion rétrospective qui masquent souvent l’essentiel, à savoir la révolution thermo-industrielle (concept qui implique un changement d’échelle, une modification conceptuelle et une nouvelle périodisation). Cette question, au cœur des « études du développement », à la base des illusions de la théorie économique de la croissance illimitée, est importante car elle se retrouve dans la problématique du « développement soutenable », qui doit dépasser le fossé séparant les sciences de l’homme (société) et les sciences de la nature (environnement). Elle implique une sérieuse réflexion socio-épistémologique, réellement interdisciplinaire, en même temps qu’une révision de l’historiographie de la « Révolution industrielle », désormais à l’échelle des transformations de l’histoire humaine de la face de la Terre [Grinevald J. (1991, 2005, 2007)]. A l’échelle de l’espèce humaine et des civilisations issues de ladite « Révolution néolithique », la « grande divergence », dont parle Kenneth Pomeranz [2001], n’est pas seulement une affaire d’histoire économique, ni même d’histoire tout court, c’est aussi tout l’enjeu des relations interculturelles, ou mieux, intercivilisationnelles (the West and the Rest, selon une expression simpliste mais qui donne à réfléchir). Et ce débat touche des questions essentielles associées au concept de « soutenabilité ».

Avec la révolution thermo-industrielle et la « révolution carnotienne » [Grinevald J. (1976, 1977, 1979)], c’est la notion même de machine (qui remontait à Vitruve) qui change de sens – qui devient moteur, après Thomas Newcomen et bien entendu le génial James Watt. Les économistes et les historiens du développement avaient négligé de lire les premières pages, fulgurantes, de cet extraordinaire petit ouvrage ultra-théorique, intitulé Réflexions sur la puissance motrice du feu et les machines propres à développer cette puissance, publié par Sadi Carnot en 1824. A vrai dire, à l’époque, l’Académie des sciences n’y vit que du feu et l’essor de la thermodynamique, la nouvelle physique de l’âge industriel, avec l’électrodynamique, suivra le même gradient de croissance, et pratiquement la même chronologie, que la Révolution Industrielle du XIXe siècle.

Il est remarquable que le fils aîné du célèbre Lazare Carnot (lui aussi ingénieur militaire de formation, mathématicien et spécialiste de la théorie des machines de son temps : les roues hydrauliques) utilise, à titre heuristique, une métaphore hydraulique pour décrire la production de travail mécanique à partir de la « chute du calorique »  dans les « machines à feu ». Dans cette perspective historico-critique qui souligne la filiation et la rupture entre Lazare et Sadi Carnot, c’est bien le fils qui tue Vitruve et détrône le paradigme de l’architecture hydraulique [Grinevald J. (1976, 1979)]. Horloge mécanique ou moulin à eau, la métaphore du monde des machines avait acquis, dans la civilisation chrétienne latine, un statut cosmologique, illustrant le « monde froid » et stable de l’âge classique, néolithique et religieux, auquel se rattache encore la modernité physico-mathématique de l’Univers newtonien. La « machine à feu » de Sadi Carnot est un concept très abstrait et plus général que celui de machine à vapeur. Le génie de Sadi Carnot, en 1824, est de dépasser la technologie de son temps, de chercher une nouvelle théorie physique applicable aux moteurs thermiques en général, dans la nature aussi bien que dans la société. Bien avant la révolution astrophysique du XXe siècle, et la découverte de l’expansion accélérée de notre Univers depuis le Big-Bang, la théorie de la « machine à feu » de Carnot propose une cosmogonie pour le « monde chaud » de l’âge thermo-industriel [Grinevald J. (1976, 1977, 1990)], autrement dit l’Anthropocène.

Ce n’est pas un hasard si on associe à présent l’époque de l’Anthropocène avec l’invention de la machine à vapeur et l’âge des combustibles fossiles, faisant de l’Homo sapiens faber une « nouvelle force géologique » [Crutzen P. et E. Stoermer (2000) ; Crutzen P. (2007)]. En 1873, l’abbé Antonio Stoppani, éminent géologue italien, parlait déjà de l’Homme (depuis la révolution chrétienne !) comme d’une « nouvelle force tellurique », marquant « l’ère anthropozoïque » [cité in Grinevald J. (1991, p. 56)]. Il y a d’autres précédents de ce genre dans la littérature géologique et naturaliste de la fin du XIXe et du XXe siècle. La civilisation thermo-industrielle se révèle comparable au volcanisme [Grinevald J. (1990, p. 21)], elle est même plus puissante (en termes d’émission de CO2 notamment), c’est un super-volcanisme ! C’est donc bien « l’histoire humaine de la nature », au sens de la théorie de Serge Moscovici [Moscovici S. (1968)], qui change de sens. La révolution thermo-industrielle abandonne la terre (land selon l’économie politique anglaise), la terre végétale, les sols, autrement dit la « matière vivante », au profit de la matière inerte, minérale (souvent biominéralisée !), de la croûte terrestre, cet « immense réservoir » (expression de S. Carnot) d’où la technique des ingénieurs arrive à extraire des matières premières minérales, c’est-à-dire des ressources géologiques concentrées (de basse entropie, ou de haute exergie [Georgescu-Roegen N. (1971, 1995)]) et notamment nos combustibles fossiles (que les moteurs thermiques transforment partiellement en travail mécanique, en chaleur, polluants et gaz carbonique dissipés). Ces derniers, qui fournissent la part décisive de la puissance (power) de la civilisation thermo-industrielle, sont des sources d’énergie rares, limitées, non-renouvelables, plus ou moins accessibles et utilisables et dont la localisation géographique est très inégale (ce qui est source de conflits géopolitiques).

Curieusement, la contestation (souvent d’inspiration post-marxiste) qui s’en prend au capitalisme néolibéral n’a jamais voulu analyser sérieusement ce qu’écrivait Adam Smith [Smith A. (1776)], dans le livre V de sa bible du libéralisme économique, à savoir que, pour une nation, la défense est encore plus importante que l’opulence. Si Fernand Braudel aimait dire que « le capitalisme ne triomphe que lorsqu’il s’identifie avec l’Etat, qu’il est l’Etat », j’aime dire pour ma part que la « main invisible » du marché ne marche bien que dans le prolongement du bras armé bien visible de l’Etat. On n’a pas suffisamment souligné le fait que The Wealth of Nations ne pouvait anticiper la Révolution Industrielle (malgré les anachronismes qui se méprennent sur la signification des relations d’Adam Smith avec son compatriote James Watt, dont la gloire est essentiellement posthume), mais que ce livre magistral est contemporain, et explicitement témoin, d’une « révolution survenue dans l’art de la guerre », récemment redécouverte par l’historiographie de « la révolution militaire » [Parker G. (1988)], sans oublier ses rapports intimes avec « la Révolution Scientifique » de l’Europe classique. C’est évidemment l’un des fondements de la civilisation thermo-industrielle qui ne se met en place que progressivement au cours du XIXe siècle, avec le charbon (le fer et l’acier), et qui triomphe au XXe siècle, lorsque le pétrole s’ajoute au charbon à l’échelle mondiale. La pensée économique et politique moderne eût évité bien des illusions si elle avait étudié plus sérieusement les rapports historiques entre l’avènement de la « science moderne », inséparable de l’art de l’ingénieur (militaire bien avant de devenir civil) et l’émergence, dans le monde du XIXe et du XXe siècle, de la « civilisation thermo-industrielle » par rapport au monde néolithique de l’Holocène. Malheureusement, les grandes conférences mondiales sur l’environnement et le développement, ou le développement durable (ou soutenable), ont toujours esquivé « l’aspect thanatocratique du génie de l’Occident et son rôle dans l’histoire humaine de la Biosphère » [Grinevald J. (1991)].

L’idéologie occidentale du progrès, de l’industrialisation et du développement [Grinevald, 1976, 1977 ; Rist, 2007], si typique de la civilisation européenne du XIXe siècle, dominée par la Pax Britannica, a masqué, et refoulé, la signification géologique, et proprement géochimique, de cette rupture socio-écologique qu’est la révolution thermo-industrielle. L’expansion outre-mer de la civilisation chrétienne et militaire de l’Occident a étendu son commerce et son processus d’industrialisation capitaliste à l’échelle du monde (Beaujard P. et al. (2009)], déclenchant une accélération sans précédent (et donc une discontinuité) dans les transformations anthropogéniques de la face de la Terre.

Toute l’histoire environnementale du XXe siècle [McNeill J. (2000)] nous oblige ainsi à un changement d’échelle spatio-temporelle. Cela est devenu évident au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale et de l’avènement du nouvel âge nucléaire. L’humanité passe alors de la terre à la Terre, de la biosphère (entendue comme l’ensemble des êtres vivants à une certaine époque géologique) à la Biosphère de la planète Terre dont dépend toute vie, y compris l’espèce humaine, qui ne fait pas exception [Vernadsky V.I. (1945) ; Osborn F. (1948)]. Cette prise de conscience, après Hiroshima, s’est développée dans le contexte de la Guerre froide, de la course aux armements nucléaires, mais aussi à la suite des découvertes scientifiques issues des recherches commencées durant l’Année Géophysique Internationale (1957-58), qui marque l’ouverture de l’âge de l’espace, illustré en 1969 par l’Homme sur la Lune, qui donne soudain à voir notre planète Terre comme une minuscule et fragile « Biosphère » dans le cosmos [Hutchinson G.E. et al. (1970) ; Grinevald J. (1987, 1998)], voyageant comme un « vaisseau spatial » solitaire dans le froid et les ténèbres de l’espace interstellaire [Boulding K.E. (1966)]. Cette nouvelle vision du Monde, au sens propre du terme, est aussi l’un des résultats du développement scientifique et technique de l’expansion de la civilisation occidentale et de ses multiples « révolutions ». Cet extraordinaire développement a radicalement transformé notre image de l’Homme dans la Biosphère. Ce changement d’échelle spatio-temporelle souligne bien l’incroyable accélération de la « transformation du monde » provoquée par le développement singulier de l’Occident et de ses relations avec le reste du monde.

La notion de « métabolisme industriel » [Ayres R. et Simonis U. (1994)] explicite parfaitement cette perspective bioéconomique esquissée par Alfred J. Lotka et développée systématiquement par l’économiste mathématicien roumano-américain Nicholas Georgescu-Roegen [Georgescu-Roegen N. (1971, 1995) ; Bonaiuti M. (ed.) (2011)]. Avec les années, la double menace du changement climatique et de la fin de l’âge d’or du pétrole est plus préoccupante et plus documentée que jamais [Grinevald J. (2007)]. La « courbe de Hubbert » [Hubbert M.K. (1969)] qui illustre le débat sur le Peak Oil, relancé par le géologue britannique Colin Campbell [Campbell C. et Laherrère J. (1998)] et l’Association for the Study of Peak Oil & Gas (ASPO), ravive significativement la pertinence heuristique des impressionnants graphiques du rapport Meadows [Hall C.A.S. et Day J.W. (2009) ; Bardi U. (2011)]. Le message essentiel de l’ASPO est grosso modo le même que celui de Georgescu-Roegen (qui n’ignorait pas M. King Hubbert) : le monde industriel doit prendre au sérieux l’inévitable déplétion du pétrole qui soutient l’économie mondiale actuelle. Mais ce n’est qu’une partie du problème entropique : l’autre aspect, peut-être plus dramatique encore, ce sont les conséquences environnementales, climatiques notamment, de cette économie thermo-industrielle qui remue ciel et terre sans compter, pour ainsi dire. Le réveil risque bien d’être brutal, après la transition du Peak Oil, et la déplétion, le déclin, c’est-à-dire « la décroissance », qui s’ensuivra [Grinevald J. (2002, 2007)].

Conclusion

A première vue, Rio+20 cherche à faire oublier le temps perdu, à savoir le fait, historiquement significatif, qu’il s’agit de « Stockholm+40 », mais à rebours pour ainsi dire. Ce n’est pas seulement le tempo qui est faux, c’est aussi la direction. A l’évidence, il manque une critique de la trajectoire historique contingente qui a servi de modèle à l’idée même de ce qu’on appelle « le développement ». On a fait du modèle dynamique de la modernité occidentale, c’est-à-dire de l’expérience historique de l’Europe des « temps modernes » et de son expansion mondiale, un modèle paradigmatique pour le Développement universel, comme si le développement des Etats-nations de la civilisation judéo-chrétienne de l’Occident faisait partie de la solution, et non pas du problème. Au-delà des critiques de l’ethnocentrisme de toute cette vision moderne de l’histoire universelle, et donc des fondements eurocentriques de cette conception historiciste des « étapes du développement » ou de la « croissance économique mondiale », il manque une périodisation réconciliant l’histoire naturelle des sociétés humaines et l’histoire humaine de la Terre. Pourtant, en un demi-siècle, la situation du monde, loin de s’améliorer, s’est considérablement aggravée, au triple point de vue social, économique et écologique. Ce ne sont pas les rapports d’experts alarmistes qui manquent ! Dans cette perspective, ce n’est cependant que depuis une dizaine d’années à peine que le débat sur l’Anthropocène, la soutenabilité globale, et les « limites planétaires » [Rockström J. et al. (2009)], propose une perspective historico-géologique qui invite la science économique (en l’occurrence le nouveau paradigme bioéconomique de l’économie écologique bien comprise) à se réconcilier avec les sciences de la nature, et plus précisément l’écologie globale et la « science du système Terre » (Earth System Science).

Rio+20 risque fort de n’être que le second carnaval onusien tropicalisé, ou plutôt réchauffé. L’importance (du point de vue des médias surtout) de ce second Sommet de Rio ne dépendra d’ailleurs pas tant du nombre de chefs d’Etat et de gouvernements qui y participeront ou y feront acte de présence, que de la multitude des activistes de la « société civile », de l’humeur festive des cariocas et des diverses ONG, bref du spectacle de la « contestation ». On peut sans doute faire confiance au sens de l’événement (selon les critères du journal télévisé de Globo ou de CNN) des militants écologistes de Greenpeace ou des altermondialistes. On parlera de beaucoup de sujets, sauf de ceux qui dérangent trop ou qui fâchent les fondamentalistes religieux de tous bords. Tout le monde parlera, bien sûr, d’économie verte, de croissance verte, des nouvelles technologies vertes, propres, durables, alternatives… qu’il faudrait développer, ou inventer. On évoquera avec une révérence plus ou moins convenue la « croissance verte » et le Développement, plus durable que jamais, soutenable ou viable, désormais gentil avec l’environnement. Mais les discours de cette tour de Babel modernisée qu’est l’ONU sont, ne l’oublions pas, dans des langues différentes, c’est-à-dire des visions du monde différentes, avec des grammaires ésotériques, des codes sémantiques plutôt confus, et des interprétations qui rajoutent encore quantité de malentendus et de contresens.

 

Article écrit par Jacques Grinevald de l’Institut de hautes études internationales et du développement, Genève.

jacques.grinevald@graduateinstitute.ch

 

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[1]  Il n’y avait pas de Français dans cette commission indépendante créée en 1983 par l’A.G. de l’ONU, mais les deux membres canadiens, Maurice Strong et Jim MacNeill (le secrétaire général et principal rédacteur), étaient bilingues. La version française traduit sustainable development par développement soutenable, mais utilise aussi les adjectifs viable et durable. L’édition commerciale de Notre avenir à tous fut publiée au Canada à l’occasion de la Conférence (bilingue) de Toronto, en juin 1988 [Ferguson H., ed. (1989)].

[2]  J’en ai retrouvé la trace dans sa correspondance avec Nicholas Polunin (1909-1997), le président, à Genève, du World Council For The Biosphere et des International Conference on Environmental Future.

[3]  Goldsmith E. et al. [1972], en relation avec le Club de Rome et l’équipe Meadows du MIT, avaient introduit « A Blueprint for Survival » par une formule mémorable : « The principal defect of the industrial way of life with its ethos of expansion is that it is not sustainable. »

[4]  Le terme de biosphère n’est pas toujours bien compris, car il est utilisé, depuis le début du XXe siècle, avec des sens très différents, voire contradictoires, et les malentendus ne sont pas de pure forme, mais trahissent souvent un véritable déficit épistémologique [Vernadsky V.I. (1945) ; Polunin N. et Grinevald J. (1988) ; Grinevald J. (1987, 1990, 1998, 2007)].

[5]  Contrairement au rapport Brundtland, le rapport Meadows cite le numéro spécial de septembre 1970 du Scientific American sur « the Biosphere » [Hutchinson G.E. et al., (1970)], mais préfère parler de l’écosystème mondial, sans doute à cause de la vogue du terme écosphère [Commoner B. (1971) ; Ehrlich P., et al. (1971)].

[6]  Dans le « survol » qui introduit le rapport, on peut lire : 1) « La notion de développement soutenable implique certes des limites. Il ne s’agit pourtant pas de limites absolues mais de celles qu’imposent l’état actuel de nos techniques et de l’organisation sociale ainsi que de la capacité de la biosphère de supporter l’activité humaine. Mais nous sommes capables d’améliorer nos techniques et notre organisation sociale de manière à ouvrir la voie à une nouvelle ère de croissance économique. » 2) « Pour que le développement soutenable puisse advenir dans le monde entier, les nantis doivent adopter un mode de vie qui respecte les limites écologiques de la planète. »

[7]  Le World Business Council for Sustainable Development, basé à Conches (Genève), a été créé en 1995 par la fusion du Business Council for Sustainable Development (BCSD) et du World Industrial Council for the Environment. Le WBCSD regroupe environ deux cents des plus puissantes entreprises multinationales.