8 août 2011

Dialogue avec Jacques Grinevald

Jacques Grinevald est chercheur transdisciplinaire, philosophe et historien du développement scientifique et technologique. Professeur à l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID) et à l’Université de Genève, en Suisse, auteur de La Biosphère de l’Anthropocène, traducteur du bioéconomiste Nicholas Georgescu-Roegen, il se fait le chroniqueur de deux siècles de transformation fulgurante de l’histoire humaine récente, l’Antropocène.

Quelle est la singularité de l’époque actuelle ?

Cette question est d’abord une affaire de point de vue, d’échelle d’observation et d’intelligibilité. Selon un point de vue scientifique de longue durée, disons naturaliste ou géologique, il ne fait aucun doute que l’époque actuelle de la Terre est marquée par l’importance du « Phénomène humain », pour parler comme le géologue et paléontologue Pierre Teilhard de Chardin, mort en 1955, l’année de la première conférence des Nations Unies, à Genève, sur les applications pacifiques de l’énergie atomique.

Pour apprécier l’importance du phénomène humain, il faut l’inscrire dans le « temps profond » de l’histoire de la Terre et de la vie. Mais l’époque actuelle se singularise par la fantastique accélération, quoique très inégale, de l’évolution démographique et technique de l’espèce humaine. Depuis un ou deux siècles, le nombre des êtres humains a littéralement explosé. Le nombre, la puissance et l’ingéniosité de nos machines ont connu une croissance encore plus fantastique. Toutes les courbes numériques illustrant cette accélération du phénomène humain soulignent le fait qu’il y a bien, de nos jours, « quelque chose de nouveau sous le soleil », pour reprendre le beau titre de l’histoire environnementale du XXe siècle de John McNeill.

Les moteurs de la révolution thermo-industrielle nous ont donné une puissance capable de transformer le monde, au sens propre du terme. Dans le même temps, nous avons découvert que le monde avait une histoire, que l’histoire des sociétés humaines s’inscrivait dans une histoire de la Terre, à l’échelle géologique. L’Univers lui-même a une histoire. Notre habitat cosmique, la Terre, plus précisément sa Biosphère, c’est aussi notre histoire. La science de la Biosphère a été créée par le grand savant russe Vladimir Vernadsky dans l’entre-deux-guerres. Lui aussi était en avance sur son temps, et nous commençons à peine à le redécouvrir avec l’exploration de l’espace, la planétologie comparée, la théorie Gaïa, l’astrobiologie et l’écologie globale !

Dans cette longue histoire des transformations de la nature, la révolution thermo-industrielle constitue bien une discontinuité, une rupture, dont on commence à peine à mesurer les conséquences planétaires. C’est dire que nous sommes devenus une grande force de la nature, qui bouleverse l’équilibre ou l’économie de la Biosphère. Et ce qui frappe le plus, c’est l’accélération de ce processus sans précédent.

D’où la nécessité de forger une nouvelle appellation, l’Anthropocène, pour différencier l’époque industrielle des ères précédentes ?

L’Holocène est, ou plutôt était, une période interglaciaire relativement chaude par rapport au climat froid du Pléistocène. Cette période relativement stable de l’histoire a vu l’essor des grandes civilisations agraires et religieuses. Depuis moins de deux siècles seulement, nous sommes entrés dans l’Anthropocène. Dans la longue durée de l’histoire humaine de la Biosphère du Quaternaire, l’Anthropocène se distingue par une fulgurante « accélération de l’Histoire ». La continuité des traditions culturelles et des vieilles structures quasi féodales brouillent souvent la perception des choses qui nous séparent du passé et nous précipitent à toute vitesse dans cette terra incognita de l’Anthropocène.

L’époque géologique actuelle, c’est-à-dire l’Anthropocène, s’identifie avec la civilisation thermo-industrielle, née avec la montée en puissance du méga-système technique des « machines à feu », de la machine à vapeur à la centrale nucléaire et à l’accélérateur de particules. Cette approche jette une lumière puissante sur la thermodynamique du développement économique moderne, qui se nourrit de combustibles fossiles – pétrole, gaz, charbon. Cette nouvelle « géologie de l’humanité », pour reprendre le terme forgé par le chimiste Paul Crutzen, s’illustre aussi par l’augmentation soudaine de la concentration atmosphérique des gaz à effet de serre. S’ouvre, à l’aube du XXIème siècle, une nouvelle période géologique humainement surchauffée.

Les économistes – hormis Nicholas Georgescu-Roegen, pionnier de la bioéconomie* – et les sciences sociales en général n’ont pas voulu voir le basculement du monde provoqué par la révolution thermo-industrielle qui bouleverse le délicat équilibre instable de l’histoire humaine de la Biosphère de l’Holocène. Le débat sur l’Anthropocène ne fait en réalité que raviver la problématique du tournant des années 1960-70 sur « les limites à la croissance » et « la fin de l’abondance », la fin de l’âge de l’univers infini et le retour au « monde clos », celui des « frontières planétaires » qui sont plus précisément biosphériques.

La notion de Biosphère peut-elle nous aider à changer de focale, à percevoir les transformations en cours ?

La notion écologique et planétologique de Biosphère, que j’écris avec une majuscule pour ne pas la confondre avec d’autres usages de ce terme, me semble capitale, essentielle, pour reconstruire une cosmologie sociale sans laquelle l’individu et la société ignorent leur situation réelle d’êtres vivants dans ce lieu extraordinaire qu’est la surface de la Terre dans le système solaire – peut-être même dans tout l’Univers, à cette échelle d’ailleurs, notre ignorance est totale. L’astrobiologie est, de nos jours, associée à l’écologie globale en tant que science de la Biosphère.

La découverte de la singularité et de la fragilité de notre Biosphère dans le cosmos, en même temps que le caractère éphémère de notre « joie de vivre », un clin d’oeil dans l’immensité de l’histoire biogéologique de la Terre, c’est peut-être cela la plus grande révolution intellectuelle et spirituelle de notre prise de conscience de la Biosphère de l’Anthropocène…

Y’a t-il une politique possible de l’Anthropocène ? Une politique de la modération par exemple ?

L’Anthropocène ranime certainement la question géopolitique, mais avec un sens entièrement nouveau : il ne s’agit plus de se partager le globe entre grandes puissances, mais de coopérer pour changer de cap globalement, avant qu’il ne soit trop tard. L’élément accélération souligne l’urgence et met en lumière des échéances que l’on commence à estimer de manière assez précise, comme, par exemple, le pic des matières premières minérales et notamment le pic du pétrole. L’accélération de la dérive anthropogénique de l’effet de serre est également bien documentée à présent, après quatre gros rapports de l’IPCC (GIEC en français, Groupe intergouvernemental d’études sur le changement climatique). Les menaces et la fréquence des catastrophes dites naturelles font désormais la une de la presse et des réunions internationales. Mais il manque encore une véritable science et une authentique conscience de la Biosphère et de notre interaction avec le système Terre. La spécialisation et la division des disciplines académiques ont certaines vertus, mais l’interdisciplinarité et la transdisciplinarité deviennent aussi une nécessité. Sans cela, il ne peut y avoir de politique de la Biosphère, au sens de la sauvegarde de l’habitabilité globale de la Terre durant l’Anthropocène.

La relative stabilité de l’Holocène constitue un modèle naturel, pas trop perturbé par les activités humaines, qui peut et doit nous servir de feuille de route, non pour revenir en arrière mais pour bifurquer et ralentir notre course folle, avant qu’il ne soit trop tard pour éviter le naufrage irrémédiable. Cela demande toute une nouvelle éducation, une réforme de l’entendement et de la conscience bien plus radicale qu’un changement de régime politique et de système politico-éoconomique. Ces derniers changements n’ont d’ailleurs aucun sens s’ils ne sont pas préparés par une réforme des esprits et de la perception du temps et du devenir, que Jean-Pierre Dupuy a très justement appelé le catastrophisme éclairé.

Il me semble que le nouveau discours sur l’Anthropocène fait partie de ce catastrophisme éclairé. C’est aussi un message de prudence, comme dans la signalisation de la sécurité routière : après une longue ligne droite, sans problème, soudain un triangle, avec le logo virage dangereux. Tout le monde sait ce que cela signifie : ralentir, adapter sa vitesse et accroître sa vigilance. Si on couple cette métaphore avec celle du pic du pétrole, on réalise facilement que la montagne nous masque la descente après le virage et que la route risque d’être plus sinueuse et plus dangereuse de l’autre côté. On se casse la figure plus facilement dans la descente que dans la montée, tous les cyclistes le savent bien. Ralentir, c’est la première décision à prendre, non ? Il y a d’ailleurs un joli paradoxe : prendre son vélo pour traverser la ville, Genève par exemple, surtout aux heures de pointe, c’est aller plus vite que les automobilistes !

Le développement durable est-il une forme de dépassement de l’Anthropocène ?

L’idée de dépasser l’Anthropocène ne me semble pas à l’ordre du jour, et certainement pas dans les Agenda 21 qui se voulaient les feuilles de route du nouveau développement durable. Malheureusement, sous l’étiquette du développement durable, on trouve maintenant le meilleur comme le pire, de sorte qu’il est devenu très difficile de parler du développement durable sans au préalable se mettre d’accord sur la terminologie et les concepts qu’on utilise. Le développement durable, en tant que politique publique, par exemple, n’est pas incompatible avec l’Anthropocène. Ces deux notions peuvent s’accommoder de différentes options de changement de mode de vie et de technologie, soit dans le sens de la géoingénierie, soit dans le sens d’une décroissance technologique aboutissant plus ou moins rapidement à l’abandon des mégapoles et des macro-systèmes techniques au profit de genres de vie plus modestes.

J’aime la formule du défenseur des éléphants, le héros de Romain Gary dans Les Racines du ciel : « Le temps de l’orgueil est fini ». J’ai lu pour la première fois ce livre lorsque j’étais coopérant au Tchad, en 1970. Ce livre et mon expérience africaine m’ont plus marqué encore que les premiers livres d’écologie politique de cette époque.

Dialogue avec Agnès Sinaï
Paru dans le magazine Ecologik, juin 2011.
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* bioéconomie : approche forgée par l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen (The Entropy Law and the Economic Process, Harvard University Press, 1974), qui intègre l’activité économique dans la Biosphère, considère que la loi de l’entropie, second principe de la thermodynamique de Carnot, s’applique non seulement aux organismes vivants et à tout le processus de l’évolution biologique, mais encore au processus économique des sociétés humaines, et surtout à la société industrielle.


Auteur: Agnès Sinaï



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