4 juin 2016

Faire société face à l’effondrement

Par Yves Cochet - Séminaire du 22 avril 2016

Traumatisme collectif. Myriam Dib. Gravure unique. 2013.

Après l’effondrement, en l’absence d’un État, les humains se regrouperont-ils encore pour faire société, et comment contiendront-ils la violence interne à ce regroupement ? La grande majorité des humains vit dans un État, si l’on désigne ainsi la réunion d’un territoire et d’une population soumise à un pouvoir politique unique capable de fixer les règles du vivre-ensemble, de garantir seul la sécurité par les armes, et de lever impôts et taxes. Quelle que soit la diversité historique et géographique de cette institution, elle paraît triompher dans la seconde moitié du XXème siècle lorsque le nombre d’États passe d’une cinquantaine à près de deux cents pendant cette période. Paradoxalement, ce succès est souvent synonyme de l’effondrement d’États antérieurs qui se sont fracturés : URSS, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, pour ne citer que trois exemples du continent européen. Cependant, le mot « effondrement » ne semble pas adapté à ces configurations-là puisque, assez rapidement, d’autres États sont nés de la partition des premiers. Il est donc nécessaire de préciser ce que nous entendons par « effondrement », jusqu’à distinguer cette notion de celle de « défaillance », très à la mode depuis trente ans.

En effet, un État failli ou défaillant (« failed state ») qualifie souvent un pays qui ne peut plus assurer le service de sa dette ou le financement de ses services publics, ou encore qui est rongé par des conflits internes, ou survit grâce à une aide externe. Ce dernier point différencie absolument cette « défaillance » de « l’effondrement » dont nous voulons traiter, et même de la notion courante d’État effondré (« collapsed state »). Dans notre perspective, l’effondrement concerne la planète entière, États et institutions internationales compris. Aucun État ne peut alors compter sur ses voisins ou amis pour lui venir en aide, tant la situation globale et la situation de chacun sont dégradées.

.I. Le bon et le mauvais gouvernement

Partons de la fresque de Lorenzetti sur le bon et le mauvais gouvernement, déjà évoquée par Agnès Sinaï lors du précédent séminaire. Nous allons parler de division et de violence dans la société, ce qui apparaît dans la fresque en question. Notre source principale est le livre de Patrick Boucheron, Conjurer la peur – Sienne, 1338 : essai sur la force politique des images, Le Seuil, 2015. Un livre difficile à lire mais d’une grande actualité.

Capture d’écran 2016-06-04 à 16.05.57

Précisons d’entrée quatre termes que nous allons fréquemment employer : Effondrement, sécurité, traumatisme, défection.

Aujourd’hui, l’effondrement est à la mode dans l’édition. Citons, bien sûr, le livre de nos amis Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Le Seuil, 2015 ; mais aussi les livres de Naomi Oreskes et Erik M. Conway, L’effondrement de la civilisation occidentale, LLL, 2015 ; Carolyn Baker, L’effondrement – Petit guide de résilience en temps de crise, Écosociété, 2015 ; Paul Jorion, Le dernier qui s’en va éteint la lumière – Essai sur l’extinction de l’humanité, Fayard, 2016. Yves Cochet : « L’objectif n’est plus de penser une société idéale, mais de limiter le nombre de morts. »

Qu’appelle-t-on effondrement ? Trois points de vue peuvent être distingués :

Un point de vue institutionnaliste (à la Max Weber) : Le monde est en cours d’effondrement lorsque, sur le territoire examiné, on n’aperçoit plus aucune possibilité de respect de la loi, aucun contrôle sur les armes, aucune capacité de lever des impôts, pendant une durée continue d’au moins un an.

Un point de vue stato-providentialiste : L’effondrement est un processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, mobilité, sécurité) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi. C’est plutôt une approche à la Cochet, Servigne et Stevens. On se concentre non pas sur les institutions, mais sur les individus.

Un point de vue thermodynamique : Un effondrement dans l’économie mondialisée se produira lorsque la chute du flux d’énergie deviendra beaucoup plus forte que la baisse du PIB (David Korowicz, 2012).

Aujourd’hui, nous allons travailler à partir de l’approche institutionnaliste, sur les questions de pouvoir et de sécurité.

Le Déluge. Antonio Caracci, 1616. Musée du Louvre.

Le Déluge. Antonio Caracci, 1616. Musée du Louvre.

Mais qu’est-ce que la sécurité ? Nous parlerons de sécurité publique intérieure à un territoire local, en écartant donc les questions d’accès à l’alimentation et à l’énergie, ainsi que celle de la défense contre un ennemi extérieur. Comment garantir un faible danger d’agression entre membres d’une société locale ?

Rappelons que nous nous plaçons dans un scénario de rupture plutôt que de transition. Tel est l’exercice de pensée : projetons-nous cinq ans après un effondrement brutal, il n’y a plus d’automobiles, plus d’électricité, plus de trains.

Les survivants à l’effondrement auront subi le plus grand traumatisme de leur vie, le plus grand traumatisme de l’histoire humaine : la mort de sœurs et de frères par centaines de millions qu’ils auront connu avant l’effondrement, par les média désormais disparus.

Qu’appelle-t-on traumatisme ? Selon l’expression de Günther Anders, ce traumatisme-là sera un phénomène « supraliminaire » qui excède l’expérience humaine ordinaire, qui dépasse les capacités neuronales forgées par l’évolution. Ce déni aggravera l’effondrement lui-même, faute de préparation. Les souvenirs des proches et des lointains disparus retentiront longtemps sur la santé physique et mentale des survivants. Quelques lumières nous viennent des études et rapports sur la reconnaissance du Trouble de stress post-traumatique (TSPT) par l’OMS après la guerre du Vietnam. Pour les survivants, ce sera peut-être la principale difficulté à gérer après l’effondrement : comment vivre après cela ?

Capture d’écran 2016-06-04 à 16.11.59

Qu’est-ce que la défection ? Ici, je diverge d’avec Servigne et Stevens, qui ont une lecture plutôt optimiste de la catastrophe de Katrina, par exemple, disant qu’il y a souvent beaucoup de solidarité au cœur du désastre. D’après les rapports que j’ai pu lire, non, il y a eu de nombreuses défections au moment de Katrina : 15% des membres de la police municipale, par exemple, soit qu’ils n’aient pas voulu y aller, soit qu’ils n’aient pas pu parce qu’ils étaient eux-mêmes bloqués. La situation a donc été très tendue alors même qu’il y avait des aides extérieures à La Nouvelle Orléans, qui seraient absentes dans un scénario d’effondrement général (global).

La Nouvelle Orléans après Katrina, 30 août 2005.

La Nouvelle Orléans après Katrina, 30 août 2005.

Un précédent est plus significatif : la peste noire en Europe (1347-1352), environ 50% de la population européenne mourut. En 1340, il y avait 17 millions d’habitants en France ; en 1440, 10 millions d’habitants (car la peste est ensuite revenue régulièrement, quoique moins intensément, tout au long du siècle suivant). Lire le livre de Boccace, Le Décaméron. Comme dans cet ouvrage, nous avons de nombreux récits des défections massives que l’épidémie de peste a entraîné au sein des familles, chez les aidants, chez les médecins, puis chez les religieux eux-mêmes.

II. L’état de nature

Comment naît une société, un gouvernement ? De nombreux auteurs se sont exercés à cette fable primordialiste, en tant qu’expérience de pensée anhistorique, purement conceptuelle. « Position originelle », « état de nature », « horde primitive », « voile d’ignorance », etc, sont quelques-unes des expressions utilisées comme germe de la réflexion sur l’origine de la socialité. Lorsque les humains se regroupent (et pourquoi le font-il?), y a-t-il des mécanismes, des règles, des tendances qui régulent alors les comportements des individus ?

Parce qu’il est injustement ignoré et parce que ses analyses sont originales, nous partirons des propositions du mathématicien et philosophe René Thom :

Une prégnance est une sorte d’énergie reçue ou émise par une entité, par un objet, une forme, une idée, et qui suscite chez un récepteur une réaction de grande ampleur. Cette perception de la prégnance est due à la diffusion de celle-ci hors de l’objet investi, un peu comme une source de chaleur est ressentie lorsqu’on s’en approche. Le récepteur – le sujet – peut alors localiser la source émettrice de cette prégnance et remonter le gradient de concentration pour l’atteindre afin de satisfaire son désir dans le cas des prégnances attractives (l’attirance sexuelle) ou au contraire s’en éloigner dans le cas des prégnances répulsives (la peur d’un prédateur en vue). Grossièrement, il existe trois grandes prégnances chez les animaux : la faim, la peur et la libido. Beaucoup plus chez les humains : tout concept peut se transformer en prégnance !

Une entité saillante, une saillance, est une forme qui se sépare de son fond. Une discontinuité, son bord, lui permet de se distinguer du fond dont elle se détache. Ce peut être le tintement d’une sonnette, l’émission de phéromones, l’apparition d’un beau garçon…, toute forme discernable.

Une saillance, c’est ce qui surgit ; une prégnance, c’est ce qui se répand.

Les prégnances humaines : beaucoup de penseurs affirment que les humains se rassemblent pour des raisons utilitaristes, par exemple pour chasser ensemble. Mais Aristote et d’autres pensent plutôt en termes de prégnance, les humains se rassemblent parce que ça les rend heureux : ils échangent des affects et ça leur plaît.

Picasso. "La Joie de vivre". Eté 1946.

Picasso. « La Joie de vivre ». Eté 1946.

On retrouve ce concept de prégnance sous différentes appellation : Mana (chez les Polynésiens), les affections (chez Spinoza), l’aura (chez Water Benjamin), le désir mimétique (chez René Girard), les interactions spéculaires (chez Jean-Louis Vullierme).

Venons-en à l’interaction spéculaire : pour René Girard et Jean-Louis Vullierme, malgré des approches différentes, ce qui fonde le monde, c’est le désir mimétique. Girard n’a vu que le côté négatif de l’interaction : les guerres sont le résultat de rivalités dans le cadre du désir mimétique. Chez Vullierme en revanche, il y a aussi un jeu de distinction spéculaire. Il faut compléter Girard par Bourdieu (la distinction).

Utilisons les prégnances, les saillances et les interactions spéculaires pour étudier une situation post-effondrement. Le beau film de Michael Haneke, Le temps du loup (2003), illustre une telle situation. Tout le monde est traumatisé, la prégnance principale est alors probablement la peur (éventuellement teintée de religiosité). La prégnance de la peur incite les humains restants à se rassembler pour asseoir la sécurité mutuelle des personnes et des biens. La peur de la violence et la violence demeurent, mais modérées par quelque institution.

Isabelle Huppert, Patrice Chéreau, Béatrice Dalle. "Le temps du loup", Michael Haneke, 2003

Isabelle Huppert, Patrice Chéreau, Béatrice Dalle.
« Le temps du loup », Michael Haneke, 2003

Distinguons deux types de peur : la peur de la violence d’autrui, et la peur de la violence de l’État. La violence interindividuelle est souvent maladroite, passionnée, irréfléchie, la violence d’État est froide, rationnelle, constante. Comment faire entre ces deux peurs ?

III. La sécurité dans un État simple local

Nous allons envisager trois réponses.

Premièrement, le care : La gentillesse est une interaction de guérison, le care est un moyen efficace de sécurité collective, la sophrologie politique est une protection contre le risque d’agression. Cette attention aux autres peut se propager aux formes saillantes non-humaines, s’étendre en une faculté à se mettre à la place des choses (cf. la permaculture).

Deuxièmement, le partage et le festoiement commun : La rareté absolue de certaines aménités perdues de l’industrialisme (électricité, produits exotiques, voyages lointains, etc.) et la rareté relative de l’alimentation et de l’énergie obligeront à ce partage pour réduire, à l’intérieur de la société, les inégalités. Et, par contraste, pour dépenser ensemble glorieusement en de joyeuses fêtes.

Troisièmement, la rotation des gardiens de l’ordre : Comme en permaculture, à chaque fonction plusieurs facteurs, à chaque facteur plusieurs fonctions. Ici, à chaque personne plusieurs fonctions, et à chaque fonction plusieurs personnes. Ceci est important pour limiter la violence de l’État, c’est-à-dire, concrètement, de la police professionnelle. Pour éviter la violence prédatrice d’une police permanente. Instaurer les conditions d’une interaction spéculaire, parce que toute personne assurant la police sait qu’elle se retrouvera ensuite de l’autre côté du fusil ou de la matraque. Le tourniquet de la fonction de maintien de l’ordre incite chacun à se mettre à la place de l’autre en imaginant ce qu’il adviendra lorsque les postes auront permuté (Spécularité et spéculation freinent la violence).

IV. Le terrorisme aujourd’hui

Roy ou Kepel ? Aujourd’hui, une guerre des tribunes a lieu entre les deux penseurs. Quelle est la matrice originelle du terrorisme islamiste, est-ce la violence ou la religion ?

Olivier Roy dit que c’est la violence : Il y a une islamisation de la radicalité. L’accroissement des inégalités sociales rend les gens plus radicaux, et l’exutoire de cette radicalité est la prégnance de la religion dans sa version islamiste.

Gilles Kepel dit que c’est la religion : Il y a une radicalisation de l’islam. Selon lui, l’islam n’a pas dénoncé le sacrifice comme quelque chose de mauvais, il n’a pas fait son travail girardien sur lui-même.

Je serai plutôt du côté d’Olivier Roy, mais d’où vient la radicalisation ? Du déchainement de la spécularité, encouragée plutôt que confinée par les prégnances basées sur la concurrence.

Que faire ? Réduire la propagation des prégnances négatives, des passions tristes, par l’éducation et la morale. Par exemple, réduire le libéral-productivisme et son idéologie absurde de la concurrence. Comment croire, dans une perspective d’effondrement, que la concurrence puisse être bonne pour la société ? Exemples de quelques prégnances négatives, basées sur la rivalité, extraites des composantes idéologiques du nazisme : Suprématisme racial, eugénisme, nationalisme, antisémitisme, propagandisme, militarisme, bureaucratisme, autoritarisme, messianisme politique, colonialisme, terrorisme d’État, populisme, jeunisme, etc.

Par contraste, augmenter la propagation des prégnances positives (passions joyeuses) : Liberté, égalité, fraternité, responsabilité, autonomie, partage, effort, solidarité, amour, respect, amitié, justice, altruisme, convivialité, démocratie, etc.

Questions-réponses

Agnès Sinaï : Est-ce que la descente énergétique ne va pas contribuer à pacifier tout ça ? YC : Il y a aussi des génocides low tech, malheureusement. C’est la prégnance de la peur qui est prédominante ici.

Mathilde Szuba : pour le partage et le festoiement, comment fait-on pour en faire un domaine d’éducation ? YC : Les SEL, les coopératives, les AMAP, etc. Il s’agit de rompre avec la concurrence mortifère. Le festoiement, c’est organiser des fêtes de dilapidation collective de la richesse (Cf. Georges Bataille).

Alice Canabate : On a parlé d’exit et de loyalty, mais ne peut-il pas y avoir aussi de la voice ? Cf. le livre d’Eugène Enriquez en psycho-sociologie, De la horde à l’État. Et peut-il y avoir de la défection et du care en même temps ? Est-ce un travail qui est fait en amont ? YC : En fait il y a deux époques dans la question, il y a au plus fort de la crise, puis ensuite. Imprudemment, je dis que l’effondrement est probable avant 2020, certain avant 2030. Jorion et Oreskes disent des choses comparables. Dans la première étape, c’est le chaos, avec des centaines de millions de personnes qui meurent (David Korowicz dit que ça peut se produire en quelques mois ; John Michael Greer dit un siècle) ; et il y a la suite. C’était l’exercice de pensée d’aujourd’hui : que peut-on dire cinq ans après le chaos. Si on est dans ce scénario-là, d’une société existant encore cinq ans après l’effondrement, c’est qu’il y a nécessairement eu du care, sinon il n’y a plus aucune société. Tout cela est très traumatisant, on l’a vu avec les deux guerres mondiales, mais aussi avec celle d’Algérie, celle du Vietnam… Donc si on se projette cinq ans après, on se demande pourquoi une société a pu survivre malgré ce traumatisme, et c’est nécessairement parce qu’il y a eu du care. Bref, il ne faut pas confondre avant l’effondrement, le temps du chaos, et le temps de l’après.

Benoit Thévard : Au Kerala (en Inde), on a réussi à avoir un bon niveau de santé avec très peu de moyens, justement grâce à des choses comme le care. Le problème est-il la rotation des gardiens de l’ordre, ou celle de ceux qui donnent des ordres aux gardiens de l’ordre ? Le plus important est-il la gouvernance du pouvoir ou les modalités de désignation des gardiens de l’ordre ? YC : Quand le monde entier est effondré, après quelques années il y a une forme de stabilisation. Cette idée de rotation peut effectivement s’appliquer aussi aux dirigeants (il y a souvent un chef qui émerge dans les romans et les films d’effondrement, mais ici on fait bien l’exercice de pensée de se projeter dans l’après-effondrement.)

Thierry Salantin : Concernant le livre d’Oreskes et Conway, il y a une forme de plagiat d’un autre bon bouquin publié vers 1995, qui s’appelle La grande implosion (par Pierre Thuillier). YC : Ah oui, c’était un grand bouquin, et la revue La Recherche a décliné depuis la disparition de Thuillier.

Alice Leroy : Surprise de ne pas voir le consumérisme dans les passions tristes. YC : Si, il y avait la surconsommation. AL :Une référence serait intéressante : Hirschman, les passions et les intérêts, un travail mené sur un temps relativement long. Cela aurait été intéressant de mieux avoir comment ça s’effondre ; certes ce n’était pas l’objet aujourd’hui mais cela a néanmoins une influence sur l’après. On n’a pas de contre-système à opposer au système industrialiste actuel, et on ne voit pas comment faire émerger un autre attracteur. Est-ce que l’honneur ne peut pas jouer un rôle là-dedans ? YC : Oui. Aujourd’hui les attracteurs sont l’argent et la consommation, et la religion qui gagne en importance. AL : Et il y a aussi la question des biens communs et la manière dont des groupes humains peuvent s’organiser pour ne pas les surexploiter ; ce sont des microsociétés avec de fortes désapprobations des passagers clandestins. YC : Tu as raison.

Sylvie Landriève : Le monde de la compétition et de la concurrence ne se réduit pas au monde économique capitaliste. YC : Oui, il y en a partout. Mais, pour réduire les tensions et la violence, mieux vaut avoir des institutions qui peuvent découragent la concurrence et la compétition.

Alain Gras : Platon, dans La République, pense qu’on peut s’organiser [… fin manquante…]. YC : Il y a aussi une question de taille : à 50 personnes, les interactions spéculaires sont directes, à 500 c’est déjà moins clair, à 5000 il faut nécessairement de la délégation. AG : Revenons sur la notion de horde : c’est un fantasme créé par ceux qui détiennent l’ordre aujourd’hui, purement occidental, qui décolle avec la modernité dans l’histoire de la pensée. Pour l’anthropologie moderne la horde n’existe pas, et il n’y a pas le passage de la horde à l’État. YC : En effet ! Je ne fait pas fait mienne cette expression de horde. C’est un fantasme des puissants de propager la croyance dans l’historicité de la horde. Après l’effondrement, on ne revient pas à la horde, mais à des regroupements sociaux, traumatisés par une histoire récente. AG : Il y a comme le présupposé que ce sont de très petites sociétés, genre Malville ou La Route, alors qu’il y a d’autres scénarios type Soleil vert. YC : Je ne crois pas du tout au type Soleil vert, parce que les inégalités sociales présentées dans le film ne peuvent pas être maintenues bien longtemps lorsque tout est effondré. Les riches ne peuvent pas s’abriter derrière une forteresse de prospérité : les matières premières leur manqueraient rapidement, ce n’est pas envisageable. AG : L’effondrement de l’empire mérovingien serait un bon exemple, car c’est de là que naît le féodalisme. YC : Oui.

Alice Canabate : Si on imagine cinq ans après… il faut réfléchir davantage à la distinction entre ce qui est de l’ordre du social et de l’ordre du naturel.

Ghizlaine Guessous : En quoi la notion de horde est-elle synonyme de désordre ? Et la rotation n’empêche pas celui qui a le pouvoir temporaire de vouloir le garder, comme Auguste pendant l’empire romain. YC : Bien sûr, ce n’est jamais acquis définitivement, on ne peut pas verrouiller.

Danielle : Une autre forme de prégnance dont on a peu parlé, celle de l’image. Et dans l’hypothèse post-effondrement, quel va être le comportement des sociétés dans la rareté et la privation d’abondance ?

YC : Ces dernières questions sont trop énormes pour qu’on y réponde rapidement avec quelques slogans. Il y a aujourd’hui un système qui accentue la prégnance de l’argent, la compétition, la concurrence, la rivalité, etc. Il y a d’autres formes de prégnance, par exemple la réputation, mais ce n’est pas stable. Avec les interactions spéculaires, il n’y a ni fin, ni finalité.

Yves Cochet. Séminaire du 22 avril 2016. 


Auteur: Cochet



Tous les articles de Cochet :

L’effondrement, catabolique ou catastrophique ?
Transition de phases
Consommation et coûts énergétiques
Trois modèles du monde
Faire société face à l’effondrement