23 juin 2014

L’Anthropocène : âge de l’homme ou âge des limites ?

Compte-rendu de lectures par Christophe Bonneuil

Compte-rendu de

Agnès Sinaï (dir.), Penser la décroissance. Politiques de l’Anthropocène, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2013.

Christian Schwägerl, L’Age de l’Homme. Construire le monde de main à l’ère de l’anthropocène. Paris, Manifesto, 2012.

 

L’Anthropocène. Nous y sommes déjà, autant apprivoiser le mot et ce dont il est le nom. C’est notre époque. Notre condition. C’est le signe de notre puissance, mais aussi de notre impuissance. Cette nouvelle époque de l’histoire géologique de la Terre, débutant avec la révolution thermo-industrielle et succédant à l’Holocène, a été proposée en 2000 par le prix Nobel Paul Crutzen. Depuis, le concept d’Anthropocène est devenu une plateforme de ralliement entre scientifiques (géologues, écologues, spécialistes du climat, etc. se réclamant d’un nouveau champ interdisciplinaire autour de l’étude systémique du globe, les « sciences du système terre »), chercheurs des sciences humaines et sociales, et organisations politiques et associatives, pour penser cet âge dans lequel les humains sont (différentiellement) devenus une force tellurique, à l’origine de dérèglements écologiques globaux et profonds qui les touche (inégalement) en retour.

En termes d’extinction de la biodiversité, de composition de l’atmosphère, de cycle de l’eau, l’azote ou le phosphate ou de bien d’autres paramètres, nous sortons en effet, depuis deux siècles, avec une accélération depuis 1945, de la zone de stabilité que fut l’Holocène pendant 11 500 ans. Dans l’hypothèse (optimiste ?) de +4° en 2100, la Terre n’aura jamais été aussi chaude depuis 15 millions d’années. Quant à l’extinction de la biodiversité, elle s’opère actuellement à une vitesse 1000 fois plus élevée que la moyenne géologique, et correspond à une 6e crise extinction depuis l’apparition de la vie sur terre, la précédente étant celle qui fit notamment disparaître les dinosaures il y a 65 millions d’années.

Bref, l’agir humain opère désormais en millions d’années, échelle pour laquelle nous ne disposons d’aucune transmission culturelle d’expérience sur ce que peut signifier habiter la Terre dans ces conditions-là, puisque le genre humain n’est apparu qu’il y a deux millions et demi d’années. La temporalité longue de la terre et la temporalité de l’histoire humaine se télescopent, créant une situation inédite et imprédictible qui questionne nos façons de voir le monde et de l’habiter. Ce qui nous arrive n’est pas une crise environnementale, c’est une révolution géologique d’origine humaine. Il y a quelques décennies encore, l’ « environnement » était compris comme ce qui nous entoure, le lieu où l’on va prélever des ressources ou larguer des déchets ou que l’on se doit en certains points de laisser « vierge ». Les économistes parlaient des dégradations environnementales comme des « externalités ». Le discours du « développement durable » affirmait mettre en négociation l’économique, le social et l’environnement vus comme trois pôles bien identifiés. Bref l’environnement était reconnu comme « en crise » mais séparé de nous. Le concept d’Anthropocène met à bas cette séparation. Au lieu de « l’environnement », il y a désormais « le système terre » (comme machinerie complexe) voire « Gaïa » (comme altérité qui fait retour, comme histoire et devenir). Les humains ont fait irruption dans le devenir géologique de la planète tandis que les processus globaux et de longue durée de la Terre ont fait irruption dans la scène politique et dans nos vies quotidiennes.

D’où un nouveau regard sur la nature de la crise écologique que nous vivons. Le problème n’est pas seulement que notre « environnement » se dégrade, que les « ressources » (catégorie qui postule un caractère extérieur et statique aux éléments et processus de la Terre) s’épuisent, creusant les inégalités sociales et menaçant d’une nouvelle barbarie géopolitique[1]. Ensuite il ne s’agit pas d’une crise passagère mais d’un dérèglement durable : la Terre s’engage vers des états qu’elle n’avait pas connus depuis des millions d’années et que la sortie de l’Holocène est probablement irréversible. Même si nous parvenions à entrer dans une nouvelle civilisation de sobriété (si possible heureuse et équitable), la Terre mettrait des dizaines de milliers d’années au moins à retrouver son régime géobioclimatique de l’Holocène. Quant aux traces de notre âge urbain, industriel, consumériste, chimique et nucléaire, elles resteront pour des milliers voire des millions d’années dans les archives géologiques de la planète.

Ce constat d’un basculement de la Terre vers une nouvelle époque est partagé par deux ouvrages : Penser la décroissance, dirigé par Agnès Sinaï, et L’Âge de l’homme de Christian Schwägerl. L’anthropocène, c’est  un monde plus chaud et plus lourd de risques et de catastrophes, avec un couvert glaciaire réduit, des mers plus hautes, des climats déréglés; c’est un tissu vivant appauvri et artificialisé.

Mais au-delà de ce constat partagé, les deux ouvrages adoptent des perspectives radicalement opposées. Journaliste scientifique au Spiegel, Schwägerl croit à un salut par la technologie, tandis que le collectif d’auteurs de l’institut Momentum emmené par Agnès Sinaïinvestit politiquement l’anthropocène pour pointer les impasses d’un modèle de développement qui s’est globalisé (avec le concours actif des sciences et techniques), et ouvrir des perspectives vers une descente équitable vers la sobriété. La notion de « descente », déjà mise en œuvre  dans des « plans de descente énergétique » locaux, est un « mot obus » comme celui de « décroissance » tant il est difficile de proposer à la société d’aller vers le « moins » de consommation matérielle et énergétique, et tant cela touche des représentations profondes du monde et du temps. La contribution d’Yves Cochet à Penser la décroisance distingue ainsi trois modèles du monde : le « modèle productiviste » ou progressiste, plaçant l’avenir comme continuation indéfinie du passé en mieux, le « modèle augustinien » où le déclin succède à la croissance, et le « modèle discontinuiste » des sciences de la complexité fait de bifurcations, catastrophes et réarrangements. De ce point de vue,  Christian Schwägerl reste dans le premier modèle. Ce qu’il met en avant en invoquant l’Anthropocène, c’est la puissance de l’agir humain. S’il nous fait peur quelques instant devant cette puissance géologique, c’est pour mieux bomber le torse puisque « l’ère de l’homme-créateur débute, une ère dans laquelle l’être humain crée le monde du vivant grâce au pouvoir de sa pensée » (p. 30-31). Si quelques pages sont consacrées au « vivre simplement », c’est la théologie scientiste et productiviste de Teilhard de Chardin (auteur du Phénomène humain, 1955, élogieusement cité plusieurs fois dans le livre), actualisée par les bidouillages biotechnologiques et brevetés de Craig Venter, forme la colonne vertébrale du livre. « L’Homme » domine le monde nous répète-t-il. Et la responsabilité associée de « gérer rationnellement la planète » sert surtout de légitimation au projet cornucopien et géocratique d’ingénierie technoscientifique de la planète entière, à la manière dont le « fardeau de l’Homme blanc » légitimait le colonialisme. Nous serions ainsi « une communauté de jardiniers de la planète » (p. 290), une planète dont « tous les êtres vivants sont vus comme les animaux domestiques de l’homme » (p. 288), un homme (toujours au masculin dans le livre) qui peut se réjouir de « l’élargissement massif du pouvoir de prévision » : grâce « à la transformation des réseaux informatiques en systèmes intelligents, à la fusion du savoir mondial et au recouvrement de la planète par un dense réseau de capteurs, il est de plus en plus facile de comprendre l’avenir » (p. 290-91). Pour Schwägerl qui multiplie les métaphores biologiques pour parler du rôle de la science, c’est dans les tubes à essais des laboratoires que germe cette humanité nouvelle : « une civilisation à la fois nouvelle et meilleure grandit dans des centaines de centres de recherche à travers le monde » (p. 245). Le travail journalistique de l’auteur pour repérer les diverses innovations émergentes qui promettent de résoudre les problèmes environnementaux est remarquable, mais on reste sceptique devant son optimisme technocentré. Non seulement les scientifiques trouveront les solutions techniques à nos problèmes, mais ils sont aussi pour Schwägerl notre modèle moral. Ils sont les héros de la civilisation du future qui consomme (un peu) moins et qui sait et recherche plus. L’éthique de la connaissance de Monod, posant la science comme valeur supérieure à toute autre valeur humaine, complète chez Schwägerl l’éthique baconienne de la maîtrise du monde.

La contribution de l’ingénieur Philippe Bihouix dans Penser la décroissance apporte un démenti documenté à la thèse de Schwägerl. Il montre en effet que nous sommes en train d’extraire, en une seule génération, autant de métaux qu’en toute l’histoire de l’humanité, et, pire, que tous les matières premières vitales aux technologies des énergies dites renouvelables (les aimants pour les d’éoliennes, le sélénium et autres métaux rares pour les panneaux photovoltaïques, etc…) pourraient se faire rares et chères. Qui plus est, les hydrocarbures conventionnels et les minerais les plus concentrés étant en recul, extraire de l’énergie et des métaux requiert de plus en plus d’énergie. Les « solutions » « High-Tech » (inflation énergétique du numérique, smart-grid, etc.) semblent donc soumises, elles aussi, à la perspective de rendements décroissants. Plutôt qu’une foi béate dans les nouvelles technologies prétendument vertes, on ne peut donc éluder la question de la nécessaire baisse de la consommation nette de matières premières non renouvelables, et du ralentissement des « innovations » intensives en ressources non renouvelables, notamment dans les NTIC.

Pour les auteurs de Penser la décroissance l’avènement de l’Anthropocène est donc bien autre chose qu’un problème à résoudre par des innovations technoscientifiques. Il questionne plus profondément le modèle de développement industrialiste, capitaliste (puisque le bloc socialiste a échoué dans la concurrence productiviste avec l’Ouest), et consumériste né en Occident et qui s’est désormais imposé à toute la planète. Plutôt qu’une rhétorique du salut par la science, il prolonge les réflexions de Hans Jonas, Jean-Pierre Dupuy et Harald Welzer (Les guerres du climat) en regardant en face l’imminence de catastrophes environnementales qui seront indissociablement des catastrophes sociales (on compte d’ores et déjà 32 millions de réfugiés climatiques par an). La contribution de Luc Semal  montre qu’envisager l’implosion du modèle de développement insoutenable actuel et définir des plans d’action territoriaux pour s’y préparer dans la résilience solidaire, loin d’être vecteur d’un totalitarisme éco-technocratique (le « technofascisme » dénoncé par Gorz), peut au contraire renouveler et renforcer la démocratie. C’est notamment le cas avec les initiatives de transition qu’il a étudié de près en Grande-Bretagne et en France. Mathilde Szuba, elle, discute l’intérêt de politiques de rationnement dans le passé et l’avenir et présente les débats britanniques autour du projet d’un quota individuel de carbone. Elle montre que le rationnement constitue un moment de reprise en main du marché par le politique et permet l’inscription des limites environnementales dans des politiques publiques plus égalitaires et efficaces à la fois, car elles agissent sur les quantités et non sur les prix. Certes la régulation par les prix exclut les moins aisés de l’accès aux ressources, mais le modèle de quotas individuels échangeables de carbone n’est pas non plus sans problèmes : individualisation qui ne peut faire l’économie de politiques structurelles, échange inégal permettant aux riches d’acheter des crédits carbone au simple coût d’opportunité des pauvres. La contribution d’Hugo Carton discute d’ailleurs des cadrages « néolibéraux » qui imprègnent le concept en vogue de « résilience », tandis que celle d’Alice Le Roy discute la notion de biens communs et les travaux d’E. Ostrom, à la fois plus pratique et plus politique – en ce qu’elle reconnait des divergences d’intérêts et les travaille par la combinaison de différents régimes de propriété -publique, privée, collective, à différentes échelle – que la notion de « développement durable » qu’elle critique comme « mythe pacificateur ». Dennis Meadows conclut d’ailleurs sur la « faillite du développement durable ». Un livre essentiel.

[1] Harald Welzer, Les guerres du climat, Paris, Gallimard, 2009.


Auteur: Christophe Bonneuil



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