9 juin 2012

Quatre avatars de l’Anthropocène

Par Agnès Sinaï

Depuis quatre milliards et demi d’années, la vie sur Terre évolue selon des rythmes dont la lenteur n’a d’équivalent que la vitesse actuelle des processus industriels. Dans l’immensité des durées, éons, ères, périodes se chevauchent en d’immenses ellipses temporelles, scandées par des accidents cosmiques, des alternances de réchauffements et de glaciations. Pour les stratigraphes*, l’ère géologique actuelle, le Cénozoïque, a commencé il y a quelque 66 millions d’années. Soixante-six millions d’années, voilà la mesure du « récent » en géologie. Plus récente encore est l’apparition de bipèdes de forme humaine, il y a seulement deux millions d’années. Ces nomades chasseurs-cueilleurs cherchant à échapper aux continents refroidis des grandes périodes glaciaires n’étaient pas encore équipés pour transformer les sols et construire des villes. Pendant des centaines de milliers d’années, les premiers humains ont erré depuis les steppes gelées en direction des terres plus chaudes de l’Afrique, continent riche en berceaux de l’humanité. Ce n’est qu’au Néolithique, à la faveur du réchauffement de l’interglaciaire caractéristique de l’Holocène, il y a quelque 12 000 ans, que les nomades ont commencé à se sédentariser par la pratique du pastoralisme et des premières implantations agricoles. De grandes civilisations ont émergé, comme celle des Hittites, apparue en Asie Mineure cinq millénaires avant Jésus-Christ. Et, avec elles, les premières cités, et les premiers textes cunéiformes, les premières civilisations complexes chères à Joseph Tainter, archéologue américain qui a déchiffré les causes d’effondrement des sociétés[1].

Que ces implantations humaines des premiers temps aient eu une influence sur les écosystèmes locaux n’est pas ce dont nous voulons débattre ici. Ce qui nous intéresse, c’est d’explorer la singularité du sujet de l’Anthropocène, ses strates matérielles impensées, son caractère destructeur, et finalement sa relativité historique par rapport à la longue durée en raison de sa dépendance vis-à-vis des matières premières. L’Anthropocène ne sera qu’une période courte, qui va bientôt se décliner au futur antérieur. La grande panne a commencé, et son emblème, c’est Fukushima.

Pour ce qui concerne l’avènement de l’Anthropocène en tant qu’époque, il ne fait pas de doute qu’il s’agit d’une ère beaucoup plus récente que l’apparition des premières sociétés humaines organisées. Elle est bien plus récente dans le récent, comme le souligne Jan Zalasiewicz, professeur de géologie à l’université de Leicester et président du groupe de travail sur l’Anthropocène au sein de la Commission internationale de stratigraphie. Des traces de pollens et de pollution atmosphérique datant de l’époque gréco-romaine et au-delà ont bien été enregistrées par les stratigraphes, et le taux de dioxyde de carbone du milieu de l’Holocène (il y a 6000 ans) était effectivement plus élevé qu’au début de l’interglaciaire en raison des premières déforestations du Néolithique. Pour autant, écrit Zalasiewicz dans un article paru dans la revue de la Geological Society of America, « l’humanité de l’Holocène n’a pas crée de modifications inédites et globales de l’environnement qui se traduise par un signal stratigraphique fondamentalement différent »[2].

Ce n’est qu’au tournant des années 1800 que les signaux s’emballent. Ce sont des signaux stratigraphiques fondamentalement différents qui caractérisent un nouveau type de l’emprise humaine sur la biosphère. L’accélération de l’érosion, la perturbation du cycle du carbone et de la température, dont la hausse prévue au XXIème siècle n’a pas eu d’équivalent depuis l’ère tertiaire, se produisent dans un laps de temps extrêmement court, soit depuis moins de deux cents ans. S’il est vrai que l’humanité a provoqué des extinctions d’espèces animales et de plantes dès le Pléistocène tardif, ère glaciaire précédant l’Holocène et qui a débuté il y a quelque 2,5 millions d’années, le signal biostratigraphique contemporain décolle en raison de phénomènes combinés et globalisés : non seulement les extinctions elles-mêmes, mais aussi les migrations des espèces et l’artificialisation des sols à grande échelle. Tous ces phénomènes sont décodés par l’impressionnant tableau de bord de l’overshoot planétaire établi par l’Australien Will Steffen en 2004, où tous les clignotants de la biosphère sont au rouge au tournant de la grande Accelération qui marque la période de l’après Deuxième Guerre Mondiale à partir de 1950 jusqu’à nos jours : concentration atmosphérique de dioxyde de carbone, d’oxyde nitreux, de méthane, accélération de la dégradation de la couche d’ozone au-dessus de l’Antarctique, anomalies de températures dans l’Hémisphère Nord, fréquence des catastrophes naturelles, déplétion des stocks de pêche, hausse de la production des crevettes et dégradation des mangroves, hausse des flux de nitrates et altération des zones côtières, pertes de forêts tropicales, artificialisation des sols, taux de perte d’espèces vivantes.

Paul Crutzen, à travers le concept d’Anthropocène qu’il a contribué à diffuser dans le milieu scientifique, a voulu mettre en lumière cette accélération des transformation de la biosphère par l’humanité industrieuse. Ce chimiste néérlandais est connu pour ses travaux sur la couche d’ozone, qui lui ont valu le prix Nobel en 1995. Il a ressenti la nécessité de nommer cette époque, la nôtre, en observant les anomalies systémiques signalées par le taux élevé de carbone dans l’atmosphère depuis 1800, et en vérifiant l’hypothèse de la dégradation de la couche d’ozone au-dessus d’une région inhabitée, l’Antarctique, à une échelle sans précédent : « La destruction de la couche d’ozone a été découverte principalement au-dessus de l’Antarctique. C’était un exemple fantastique : c’est là que nous nous y attendions le moins que nous découvrions la plus nette déplétion de l’ozone, au-dessus de l’Antarctique, personne ne l’avait prédit. Lorsque cette découverte a eu lieu, nous avons pensé que les instruments étaient déréglés, mais il s’est avéré que ce n’était pas le cas, l’humanité était vraiment capable de détruire l’ozone très loin de là où les gaz avaient été émis dans l’atmosphère. Parfois la science emprunte d’étrange détours », nous confiait Paul Crutzen lors d’un entretien, en février 2011[3].

La découverte de la déplétion de l’ozone posait la question de l’interaction des activités industrielles avec une couche gazeuse stratosphérique formée il y a quelque trois milliards d’années, sans laquelle la vie n’aurait pas pu se développer sur Terre en dehors des océans. Ce télescopage inédit des temporalités déclenché par une humanité devenue force géologique méritait appellation. Quel nouveau sujet humain faisait surgir le vertige de l’Anthropocène ? La conscience de déclencher une ère géologique était-elle susceptible de catalyser, à l’acmé de l’industrialisme, un nouveau sujet politique ?

Avatar #1 : l’Anthropocène fossile, impensé de l’histoire industrielle

Dans une fresque en forme de saga de l’Anthropocène, l’historien post-colonial, Dipesh Chakrabarty s’interroge sur le tabou de l’humain comme espèce dans l’historiographie classique et les sciences sociales contemporaines. « On peut comprendre que l’invocation de l’espèce, aux sonorités biologisantes, préoccupe les historiens. Ils s’inquiètent de ce que leur sens affûté de la contingence et de la liberté dans les affaires humaines ait à céder du terrain devant une vision plus déterministe du monde », note Chakrabarty dans un essai dont nous publions des extraits dans ce numéro. La modernité n’a pas conscience de la puissance géologique des êtres humains. Or n’est-ce pas cette puissance géologique impensée par la Raison des Lumières qui est fondatrice de la liberté chère à l’individu de l’époque moderne ?

Des civilisations néolithiques aux grands empires de l’Antiquité, les évolutions des premiers systèmes énergétiques humains sont inséparables de la complexification extraordinaire des sociétés. Source de chaleur et de lumière, auxiliaire pour la cuisson des aliments, le feu est un élément constitutif de la croissance même de l’humanité, dans sa vie quotidienne, matérielle et symbolique. L’ère énergétique inaugurée par ses usages est celle du bois, matériau qui, pendant des dizaines de millénaires, est resté, sous forme de chaleur, une source d’énergie thermique irremplaçable pour l’homme. Paradoxalement, l’exubérance énergétique de nos sociétés a pour contrepartie la pauvreté des représentations de sa genèse et de son devenir. Il résulte des machines à feu apparues dans le contexte de la raison des Lumières et des débuts de l’extraction du charbon en Angleterre. La Révolution industrielle n’est alors pas un but en soi poursuivi de manière consciente, « elle n’avance pas vers un but, elle l’a rencontré au cours d’une montée de vie puissante, issue d’une multitude de courants croisés qui poussent en avant vers la Révolution industrielle, mais qui aussi en débordent largement le cadre proprement dit », note Fernand Braudel[4].

L’énergie demeure longtemps une frontière. Braudel retrace les discontinuités des poussées de croissance en Occident, qui, jusqu’à la Révolution industrielle, se sont heurtées à la « limite du possible», au plafond de la production agricole, ou des transports, ou de l’énergie, ou de la demande du marché. Si la croissance ne se maintient pas du XIIIè au XIVème siècle, c’est que les moulins qui ont permis son démarrage ne lui ont donné qu’un élan mesuré et qu’aucune source d’énergie n’a ensuite pris le relais ; c’est aussi et plus encore que l’agriculture n’a pu suivre le mouvement de la démographie et qu’elle s’est trouvée en proie aux rendements décroissants[5]. L’énergie hydraulique est requise pour actionner souffleries, rouleaux de laminage et marteaux, mais le manque de puissance et de régularité de la force motrice se fait sentir.

L’Angleterre à partir de 1750, c’est l’épicentre du premier Anthropocène. Dès le XVIème siècle en Angleterre, la raréfaction du bois impose le recours massif au charbon de terre. La production anglaise de charbon de terre passe de 35 000 tonnes vers 1560 à 200 000 tonnes au début du XVIIème siècle principalement extraits du bassin de Newcastle. La première machine à vapeur est commandée pour les forges de Wilkinson, en 1775, pour actionner un marteau de 60 kilogrammes à 150 coups par minute. La production de fer britannique passe de 125 000 tonnes en 1796 à plus de 2,5 millions de tonnes en 1850[6]. « Vienne la vapeur, et tout sera en Occident accéléré comme par magie. Mais cette magie s’explique : elle a été préparée, rendue possible à l’avance »[7]. La croissance moderne commence quand le plafond ou la limite s’éloignent.

L’industrialisme représente une rupture radicale avec tous les systèmes énergétiques que l’humanité a pu connaître jusqu’alors. Avec lui cesse le primat des énergies renouvelables – bois, moulins à eau et à vent – et s’instaure celui des énergies fossiles. A partir du XIXe siècle jusqu’au début du XXème, le capitalisme lie son sort au charbon anglais. Les grands réseaux énergétiques façonnés par la navigation et les chemins de fer structurent un nouveau marché mondial de l’énergie. La découverte, en 1859, à Titusville, dans l’Etat de Pennsylvanie, d’un gisement peu profond marque les débuts du pétrole. C’est à cette époque qu’entre en scène John D. Rockefeller. Dès 1870, il crée la Standard Oil, qui entreprend d’organiser le premier réseau pétrolier mondial. En 1900, la Standard Oil contrôle à elle seule plus de la moitié des ventes de pétrole dans le monde.

Avatar # 2 : l’Anthropocène, mégamachine en perte d’énergie

Mais voici que la limite se rapproche. Dès 1956, le géologue américain de la Shell, Marion King Hubbert, dessine sa courbe en cloche, qui annonce le déclin fatal de la production de pétrole aux Etats-Unis à partir de 1970. Mais la mégamachine ne s’arrête pas. Sa soif de pétrole et de matières premières la rend sourde et aveugle. Pour l’appareil industriel des pays développés et pour le confort extravagant auquel leurs habitants sont habitués, un approvisionnement en pétrole ample et continu constitue une question de vie ou de mort.

En 2011, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) et les géologues de l’Association for the Study of Peak Oil tirent la sonnette d’alarme dans une rhétorique presque convergente. Lors de son sommet ministériel au château de la Muette à Paris en octobre 2011, l’AIE reconnaît la réalité du pic pétrolier, notion à entrées multiples, au carrefour de la géologie, de l’économie et de la technologie. L’érosion des puits matures signifie que, chaque année, entre 2,5 et 3 millions de barils par jour viennent à manquer en raison du déclin des champs pétroliers arrivés à maturité. L’AIE prédit ainsi que quelque 38 000 milliards de dollars d’investissements seront nécessaires pour couvrir les besoins énergétiques du monde d’ici à 2035. Mais les investisseurs hésitent à lancer les colossaux financements qu’exigent de nouvelles prospectives pétrolières. Cofondateur de l’ASPO et géologue connaisseur de la déplétion des champs pétroliers, Colin Campbell annonce la fin de l’Age du pétrole : « L’énergie et l’économie ont connu une phase d’expansion rapide au cours de la première moitié de l’Age du pétrole. Mais la deuxième moitié de cette époque pourrait être marquée par une contraction de l’économie, à mesure que la fourniture de ressources cruciales va diminuer. La transition entre ces deux époques risque d’être une période de grande tension, ainsi que le confirment les événements récents »[8].

Tous les systèmes énergétiques sont entrés dans une crise durable. Les filières énergétiques des pays industrialisés fonctionnent sous le double signe de la domination et de la dépendance, sur fond de raréfaction. Domination financière, commerciale, technologique des grands réseaux électriques et surtout pétroliers, qui leur permet de plier la consommation à leurs propres intérêts. Dépendance à l’égard des ressources pétrolières et minières, prélevées dans d’autres régions du monde. La pléthore énergétique sur laquelle se bâtit la puissance des pays industrialisés a pour contrepartie la rareté et la pénurie dans la plupart des pays du Sud. Mais la croissance demeure un paradigme aussi illusoire qu’indépassable. Elle est justifiée comme un état de nature qui serait devenu extérieur à l’humanité et auquel il faudrait rendre un culte pour en perpétuer le mouvement. Nulle institution officielle n’ose encore questionner cette croyance collective, devenue une forme de théologie dominante[9].

Etrangement, les économistes n’ont, pour la plupart d’entre eux, pas encore pris la mesure de la connexion entre la crise et le prix du pétrole à trois chiffres, pour la première fois atteint en 2008 (147 $ courants en juillet 2008). Or, toutes les récessions économiques depuis les années 1970 ont été liées au prix du pétrole. C’est la thèse de Jeff Rubin, ancien économiste en chef de la Banque impériale du commerce canadienne, connu en Amérique du Nord pour ses anticipations sur le prix du baril. Les économies industrielles, dont la croissance est fondée sur le brut bon marché, vont-elles pouvoir s’adapter à la hausse du baril, renchéri par des pétroles et gaz non conventionnels de plus en plus difficiles à extraire ? Dans son ouvrage Demain un tout petit monde, comment le pétrole entraînera la fin de la mondialisation[10], il pronostique une crise énergétique systémique et une inflation galopante qui va entraîner toutes les économies dans la tourmente, et déclencher un processus de démondialisation.

Avatar #3 : la globalisation de l’entropie, maladie mortelle de l’Anthropocène contemporain

A ce tournant de son histoire, l’Anthropocène du XXIème siècle est gagné par la panne, mais l’automate continue de tourner à pleine vitesse, comme un organisme qui aurait perdu ses jambes tout en conservant la trace mentale de ses membres inférieurs : c’est le sydrome du membre fantôme. Au tournant du XXIème siècle, l’Anthropocène prend un nouvelle tournure : la Grande Accélération se globalise. La hausse de la demande pétrolière des grands pays du Sud et de la Chine représentera va pratiquement faire doubler la demande additionnelle d’ici à 2035. Les pays riches de l’OCDE n’ont plus le monopole de la soif d’énergie, nouvelle frontière du XXIème siècle. La fuite en avant bat son plein tandis que les signaux d’alarme de l’overshoot s’accumulent. Outre le pic pétrolier, le monde est au bord du pic de phosphore, élément clé, avec l’azote, des fertilisants qui ont permis la grande Accélération de la production agricole à partir des années 1950. La demande en fertilisants va continuer à augmenter jusqu’en 2050 au moins, sous l’effet de l’augmentation démographique mondiale et de l’évolution des habitudes alimentaires des classes moyennes chinoises et indiennes. Mais son pic pourrait survenir autour de 2030, bien avant que la demande ne s’infléchisse[11]. Ce qui augure une détérioration de la sécurité alimentaire et un ralentissement significatif de la Grande Accélération dans un futur proche[12]. A l’image de l’Ubu Roi de Max Ernst qui figure le roi Ubu tournoyant sur lui-même, jonché sur une toupie au milieu d’un désert, le système de l’Anthropocène et tous les systèmes connexes qui l’alimentent – énergie, finances et « ressources humaines » assujetties – singent un mouvement perpétuel.

A travers l’Anthropocène a émergé un nouveau sujet : le caractère destructeur. « Le caractère destructeur ne connaît qu’un seul mot d’ordre : faire de la place ; qu’une seule activité : déblayer », écrivait Walter Benjamin en 1931. Partout il lui faut percer des chemins, transpercer des montagnes. Le caractère destructeur considère le monde entier comme digne de destruction[13]. Deconnecté des limites, il manifeste sa liberté par sa toute-puissance. Et lorsqu’il est confronté à des signaux dérangeants, il fabrique du déni et des parades cognitives, qui lui proposent de travestir la réalité selon une fiction qui correspond à l’image qu’il veut en avoir. Parmi ces fictions, celle de « l’économie verte » est le remède ressorti à toutes les sauces, y compris au prochain Sommet de la Terre de Rio, ce mois de juin. Ce qui ne changera rien au fait que la croissance actuelle touche aux limites des ressources disponibles, et entraîne un monde inhabitable. Le caractère destructeur préfère se lancer dans la « contrebande » d’entropie pour repousser les limites : cette expression de Nicholas Georgescu-Roegen englobe les rêves des scientifiques qui cherchent à fabriquer de l’énergie libre, par catalyse de l’eau qui fabriquerait de l’hydrogène, par des surgénérateurs qui fabriqueraient plus d’énergie qu’ils n’en consommeraient, par la fusion nucléaire qui fabriquerait un soleil éternel, par des biocarburants de synthèse, nouveau Graal à base de microalgues remplaçant le pétrole… C’est le sophisme de la substitution perpétuelle. C’est aussi le tour de passe-passe de la géo-ingénierie et ses procédés de séquestration du carbone. L’Anthropocène ne pourra ralentir que sous l’effet de la panne qui le menace.

Avatar #4 : Fukushima, fin de l’Anthropocène ?

Peut-il y avoir une fin à l’Anthropocène ? La descente énergétique du monde va inéluctablement ôter aux humains une partie de leur puissance de destruction. La mégamachine devra s’amputer d’une partie de ses réseaux globaux. L’énergie  nécessaire à faire tourner le système sera de plus en plus coûteuse. Cette hausse des coûts va renforcer la spirale de récession. L’économie de croissance inhérente à l’Anthropocène va se trouver en panne de combustible. D’autres illusions seront démasquées, comme l’énergie nucléaire. Le nucléaire est la forme la plus représentative des énergies de l’Anthropocène au sens où il intervient à l’échelle subatomique pour provoquer des réactions en chaîne inspirées des forces de la physique, devenues autonomes dans le processus industriel. Fait sans précédent, le processus de production de l’énergie nucléaire s’accomplit par une action directe sur les structures constitutives de la matière. Ce procédé est confisqué à toute démocratie, car pour la première fois, c’est la science qui devient opératrice de la production énergétique, entre les mains d’experts issus des grands corps. Avec le nucléaire, l’appropriation de l’énergie par l’Etat atteint son degré de concentration maximal, du fait de l’ampleur inédite des investissements nécessaires. Au Japon, les Yakuzas, organisation criminelle infiltrée dans toutes les instances nationales, serait impliquée dans la corruption de la gestion de l’industrie nucléaire, selon un journaliste japonais, Tomohiko Suzuki.

Contrairement à la houille et au pétrole dont les usages sont multiples, le nucléaire de puissance n’est adapté qu’à la production massive d’électricité. En conséquence, ce n’est plus la production d’énergie qui répond à la consommation globale de la société, c’est la société qui doit obéir au mouvement de production. Le nucléaire oblige la société à l’exhubérance énergétique. Les accoutumances s’installent, et la croissance est là pour absorber ce déferlement d’énergie.

Dans un des pays les plus industrialisés du monde, mais singulièrement proche de la nature par ses cultes animistes, la catastrophe de Fukushima a déclenché la prise de conscience de l’insoutenabilité de l’énergie nucléaire, non seulement en termes de risques, mais de coûts de démantèlement. Au Japon, les réacteurs nucléaires sont mis à l’arrêt les uns après les autres, et aucune préfecture ne veut plus prendre la responsabilité de leur remise en service.  Aujourd’hui, l’explosion de la centrale de Fukushima nous dit que nous avons rendez-vous avec la sortie fracassante de l’Anthropocène. Au-delà de l’enjeu purement technique, Fukushima clôt l’ère de la Grande Accélération déclenchée en 1945 en même temps qu’Hiroshima. Les tentatives de banaliser cette catastrophe, comme les radiations qu’elle dégage, n’en effaceront pas les traces individuelles et collectives.

Reste le legs de l’Anthropocène. La température terrestre continuera d’augmenter même si les moteurs cessent immédiatement de tourner. Le carbone aujourd’hui dégagé par le milliard trois cents millions d’automobiles en circulation sur la planète durera entre 100 et 150 ans dans l’atmosphère. Les déchets de plutonium dégagés par la fission nucléaire dans les centrales resteront toxiques pendant plusieurs centaines de milliers d’années. Le Césium 137, vingt-quatre ans après Tchernobyl, continue se fixer dans l’organisme des enfants des territoires de Biélorussie et d’Ukraine.

La présente crise de l’énergie sera-t-elle résolue par un nouveau Prométhée ? Interroge l’économiste dissident Nicholas Goergescu-Roegen[14]. Le réacteur nucléaire n’est pas un don prométhéen, il ne procure pas une  énergie illimitée mais ne fait qu’élargir la source de chaleur comme l’a fait la découverte du pétrole autour de 1860. Pas plus aujourd’hui que quand Nicolas Georgescu-Roegen écrivait ces lignes, l’humanité n’a découvert la source d’une énergie illimitée et autoproduite. Si l’Anthropocène devait s’illustrer par un nouvel état de conscience, il adviendrait sous la forme d’un déclic à l’issue duquel les économistes et les dirigeants acéphales des sociétés industrielles comprendraient qu’il ne reste plus qu’à planifier la descente énergétique inéluctable d’une époque vouée à se terminer sous cette forme. Au lieu de se préoccuper exclusivement de croissance économique, les économistes chercheraient des critères optimaux pour planifier la décroissance, de telle sorte qu’elle soit supportable et équitable pour la société en cours de sevrage conscient et informé. A la fin d’une conférence prononcée en 1966, Nicholas Georgescu-Roegen se demandait : « l’humanité voudra-t-elle prêter attention à un quelconque programme impliquant des entraves à son attachement au confort exosomatique (dérivé des organes détachables) ? Peut-être le destin de l’homme est d’avoir une vie brève mais fiévreuse, excitante et extravagante, plutôt qu’une existence longue, végétative et monotone ». Certes il y a une crise de l’énergie, mais la vraie crise est celle de la sagesse humaine, concluait-il. Après tout, le futur n’est que l’envers de l’obsolète, comme l’écrivait Nabokov. Et la Grande Accélération une parenthèse de l’histoire terrestre, dont nous sommes les témoins privilégiés des premiers soubresauts de la fin.

Article publié dans Entropia, avril 2012.


 *    Géologues étudiant les couches de l’écorce terrestre en vue d’en établir l’ordre de superposition et l’âge relatif.

[1]    Jospeh Tainter, The Collapse of Complex Societies, Cambridge University Press, 1988.

[2]    Jan Zalasiewicz, « Are we now living in the Anthropocene ? », GSA Today: v. 18, février 2008.

[3]    Entretien d’Agnès Sinaï avec Paul Crutzen réalisé à Mayence (Allemagne), dans le cadre d’un documentaire pour Arte.

[4]    In Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Le Temps du Monde, Armand Colin, 1979, p.509.

[5]    Ibid., p. 512-513.

[6]             Jean-Claude Debeir, Jean-Paul Deléage, Daniel Hémery, Les servitudes de la puissance. Une histoire de l’énergie, Flammarion, Paris, 1986.

[7]    Fernand Braudel,  Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Les Structures du quotidien, p. 326.

[8]               Colin Campbell, exposé liminaire à la conférence internationale de l’ASPO, Bruxelles, avril 2011.

[9]             Sur ce point, voir Gilbert Rist, L’économie ordinaire entre songes et mensonges, Presses de Sciences Po, 2010, chapitre 10, « La science économique comme religion ».

[10]  Jeff Rubin, Why your World is about to get a whole lot Smaller, Random House, 2009.

[11]          Cordell, D., Drangert, J.-O. & White, S. 2009 The story of phosphorus: global food security and food for thought. Global Environmental Change 19, p. 292–305.

[12]  Cf. Will Steffen et alii, Philosophical Transactions of the Royal Society, « The Anthropocene : Conceptual and Historical Perspectives », n°369, février 2011, p. 842-867.

[13]  Walter Benjamin, « Le caractère destructeur », paru dans la Frankfurter Zeitung (1931), in Oeuvres II, Gallimard, 2000.

[14]  Nicholas Georgescu-Roegen, La Décroissance. Entropie-Ecologie-Economie, Présentation et traduction de Jacques Grinevald et Ivo Rens, Sang de la Terre, 1995.


Auteur: Agnès Sinaï



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