22 octobre 2012

Microfermes en permaculture

Par Jérôme Dehondt

Une nouvelle génération de paysans s’installe actuellement pour pratiquer une forme innovante d’agriculture biologique, peu mécanisée et appliquant les principes de la permaculture. De toute petite taille (de l’ordre d’un hectare environ), très productives, leurs fermes pionnières apportent des réponses à de nombreux problèmes contemporains. Appelées ‘fermes Terra vitae’, du nom de l’association créée pour porter ce concept, elles permettent d’envisager des coopérations à l’échelle de territoires en transition vers un autre modèle agricole plus solidaire.

Jérôme Dehondt est l’un des co-fondateurs et actuel coordinateur de l’association Terra vitae, association qui s’intéresse à l’application des principes de la permaculture à l’échelle d’une ferme. Paysan en cours d’installation dans le Maine-et-Loire (comme maraîcher bio), il est issu du militantisme associatif agricole (AMAP) dont il a été l’un des porte-parole au niveau national (MIRAMAP) et international (trésorier d’Urgenci).

Dans l’entretien suivant, il est interrogé par la Revue des Livres.

Dans un premier temps, on aurait aimé vous poser des questions sur la constitution du projet. Qui est à l’initiative de la fondation de la ferme du Bec Hellouin ? Quel était leur objectif au départ en fondant la ferme, et sur quoi s’appuyaient-ils (en termes aussi bien d’expériences pratiques que de connaissances théoriques) ?

Charles et Perrine Hervé-Gruyer ont initialement fondé la ferme afin de créer un lieu en mesure d’accueillir leur famille, et où ils pourraient produire de quoi la nourrir sainement. « Non issus du monde agricole » (selon l’expression consacrée), ils ne possédaient pas les codes et les usages de ce milieu, ni par ailleurs de connaissances acquises lors de formations professionnelles, mais ont appliqué les enseignements de leurs vies passées et de leurs nombreuses lectures. Ainsi Charles était-il fortement inspiré par son expérience aux côtés des peuples premiers, rencontrés à l’occasion de ses voyages à bord de Fleur de Lampaul. Le petit jardin vivrier initial, au pied de la longère familiale, s’est rapidement agrandi lorsque Charles et Perrine ont acquis un terrain agricole attenant, de l’autre côté du petit canal nommé le Bec. Charles souhaitait alors devenir un véritable agriculteur, et produire des légumes de qualité au-delà de sa propre famille. Aux difficultés initiales, notamment dues à un terrain inadapté au maraîchage (fond de vallée n’ayant jamais accueilli que des pâtures pour l’élevage), ils ont réagi en commençant à appliquer les principes de la permaculture que des proches leur avaient fait découvrir et sur laquelle ils avaient beaucoup lu (Perrine est plus tard allée se former en Grande-Bretagne). La petite ferme très vertueuse qu’ils avaient alors réussi à créer était ainsi pour eux la réponse, à leur échelle, aux grands enjeux écologiques et sociaux de notre société, comme la raréfaction des terres agricoles ou encore la forte dépendance de l’agriculture aux énergies fossiles.

Quel rôle joue dans le projet la permaculture ? Si j’ai bien compris, ce n’était pas l’inspiration au départ, ça l’est devenu ensuite, pourquoi ? Est-ce que tu pourrais expliquer en quoi consistent ses grands principes, à quels problèmes elle prétend répondre et de quelle façon (tu parlais de raréfaction des terres mais aussi de dépendance aux énergies fossiles) ? La question qu’on se pose aussi est celle de savoir comment cette « science » s’est constituée : est-ce une branche dissidente de l’agronomie, quel rapport a-t-elle avec les principes de la culture (voire de l’habitat) traditionnelle ? C’est assez loin de la simple « agriculture biologique », manifestement, mais pourriez-vous dire en quoi ?

La permaculture a permis à Charles et Perrine de donner une assise conceptuelle à leur démarche, au départ très intuitive et appliquée en réaction aux difficultés rencontrées. Ainsi, pour illustrer et donner un exemple, le fait de n’avoir qu’une vingtaine de centimètres de sol avant d’atteindre la roche-mère calcaire (ce qui est très peu), les a amenés à pratiquer la culture sur buttes et à gagner ainsi de précieux centimètres de substrat. Mais, au-delà des techniques utilisées par les tenants de la permaculture, il faut noter que la permaculture est avant tout une méthode de conception innovante, qui s’inspire des écosystèmes naturels et des principes qui les régissent. A partir d’une éthique universelle (prendre soin de la terre, prendre soin de l’humain, partager équitablement), les permaculteurs déclinent un certain nombre de principes directeurs qui vont constituer un mode de pensée, une vision et une compréhension du monde.
Ce sont eux qui vont permettre de structurer une méthode de conception qualifiée de design. Si la permaculture ne se place pas spontanément comme allant contre une forme d’agronomie dominante, elle a néanmoins été fortement influencée par des scientifiques comme Masanobu Fukuoka (auteur de La révolution d’un seul brin de paille), prônant une agriculture naturelle où l’homme travaille avec la nature plutôt que contre elle. C’est à partir de cette forme d’agriculture du non-agir qu’est née l’idée de permanent agriculture (Bill Mollison), ou permaculture (le terme a rapidement recouvert la culture au sens large, tant les aspects sociaux se sont avérés essentiels à la durabilité d’un système efficient). Pour ce qui est de l’agriculture biologique, on peut en fait dire que les deux termes ne parlent pas de la même chose. L’agriculture biologique est une méthode de production agricole basée sur le respect du vivant et des cycles naturels. Ainsi, il est évident qu’une personne appliquant les principes de la permaculture pour concevoir son système agricole pratiquera une agriculture biologique, technique agricole au service d’une approche conceptuelle. (…)

Retrouvez la suite de cet entretien dans le n°7 de la Revue des Livres (RdL), qui publie dans le même numéro un article d’Alice Le Roy : “Survivre au désastre”.

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