30 mars 2018

Paysages résilients

Approche systémique de la ville post-effondrement, par Pierre Lacroix le 16 mars 2018

Changements climatiques, chaînes d’approvisionnements en flux-tendu, pollution, crise des intrants et des énergies, disparition de l’agriculture familiale, déconnexion urbain-rural… Nous semblons être face à une masse d’enjeux complexes, insolubles, interconnectés et difficiles à appréhender. Et si l’on considérait tous ces facteurs ensemble, et pas isolément ? Une approche systémique de l’accélération des crises environnementales, sociales et économiques permet de dégager une certitude : notre avenir n’est pas linéaire. Une hypothèse désormais réaliste est celle d’un effondrement systémique global dans les prochaines années. Des solutions existent, mais il faut encore les mettre en réseau, imaginer leur mise en œuvre à grande échelle. C’est pourquoi mes réflexions visent à dessiner, littéralement, un système complet post-effondrement, pour mettre en marche nos imaginaires et penser d’ores et déjà la résilience. Je m’attaque à la question, tellement importante : « à quoi pourraient ressembler nos paysages, après l’effondrement du système industriel ? »

Pour tenter d’y répondre, j’ai développé une bande dessinée qui propose d’emballer un tel système d’une trame narrative. Lors d’un itinéraire fictif en territoire résilient, le lecteur est emmené dans une visite guidée en territoire résilient, où des solutions locales travaillent, en paysage urbain comme rural, à reconstruire la sécurité alimentaire. Cette immersion en quatre dimensions dans le futur permet d’en avoir une compréhension globale et intuitive. Ces paysages sont les phénotypes d’un modèle systémique développé dans un mémoire de fin d’études : Paysages résilients. Approche systémique du territoire post-effondrement.

Il y a beaucoup d’outils qui permettent de penser la ville de demain. Certains projets urbains socialement ou écologiquement innovants, des lieux de partage, de culture, ou même les friches et les espaces à usage informel ou ponctuel, me semblent être des points-clé de la ville. Souvent, ils ne sont même pas reconnus par la ville elle-même mais ils me donnent l’impression d’être des émergences de la ville de demain.

Par contre, penser la ville de demain dans sa totalité est une autre affaire. On connaît des images de la ville écologique et high-tech à la Vincent Callebaut, ou les smart cities qu’on nous présente de plus en plus souvent comme étant notre seul avenir possible et souhaitable. Ces visions ne tiennent pas compte du socle physique sur lequel sont fondées nos villes. Comment imaginer une ville globale, construite sur la ville d’aujourd’hui avec les initiatives locales de demain ? Et comment relier ces initiatives pour que cette ville fasse système ?

Les villes, points de concentration de la consommation de ressources, sont en première ligne face aux risques liés à l’approvisionnement, de par leur haute dépendance à leur hinterland et à l’énergie. Un effondrement pourrait fortement ébranler et remettre en cause leur fonctionnement : on peut raisonnablement considérer que sans pétrole, les environs directs des villes ne parviendront pas à alimenter celles-ci, surtout pour les plus grandes et les plus denses d’entre elles. De fait, la question de la taille est cruciale pour la sécurité alimentaire d’une ville : au-delà d’une certaine taille et densité, les réseaux deviennent extrêmement complexes et la ville est contrainte de perdre en résilience. Ce phénomène de stade critique dans la taille d’un système est similaire à celui de tout organisme vivant.

Enfin, si l’on considère que les grandes villes sont fragiles et difficiles à approvisionner, contrairement à de petites entités plus résilientes, on peut conclure qu’elles connaîtraient probablement une désurbanisation partielle au profit des campagnes, au profit d’entités urbaines plus petites. Ces entités seraient plus résilientes, alors que les espaces ainsi libérés en ville libèrent une série de niches creuses (friches, bureaux vides, voies de communication, etc.) qui peuvent être exploités par la population restante (par exemple en développant l’agriculture urbaine pour améliorer la sécurité alimentaire). En outre, les infrastructures en place (excédentaires en cas de désurbanisation) pourraient servir dans un premier temps de matières premières de réemploi.

J’imagine donc la ville de demain comme une entité qui, arrivée aux limites de sa complexité et de sa productivité, se réinvente. Dans un contexte de descente énergétique, la ville subit des chocs. La toile dont elle fait partie se brise pour partie, et elle doit s’y adapter. Les initiatives locales y fleurissent alors que l’ordre et la productivité s’effondrent. La ville de demain est un rude désordre où il fait bon vivre.

La ville post-effondrement pourrait être avant tout constituée d’un tissu urbain discontinu. Certaines zones, vidées par un exode urbain massif ou jugées trop inhospitalières ou mal approvisionnées, y constituent autant de dents creuses où le milieu artificiel est en déprise. L’on peut y voit des décharges, des ruines, mais aussi des espaces dégagés pour y développer des micro-projets d’agriculture urbaine. C’est en en effet là, au milieu d’une ville en ruine, que se rebâtit une résilience locale, au plus près des habitants. Entre déprise et reprise, la ville se reconstruit sur elle-même, en un large chantier permanent où s’établissent des projets éphémères.

Les infrastructures vieillissent et tombent en ruine. Les voitures individuelles ont disparu, libérant l’espace public de leur bruit, leurs odeurs, leur encombrement. Les mobilités qui les remplacent se partagent des rues sans qu’on mode prenne l’ascendant sur un autre. Le paysage urbain, en mutation progressive, s’apprécie lors de trajets à pied, à vélo, en charrette, en tram, toujours à vitesse modérée sur un sol irrégulier et dégradé.

La rue est un espace de passage mais aussi de vie, de travail, de commerce, de sociabilité. On y voit des marchés, des matières premières, des étalages, mais aussi une végétation spontanée qui s’incruste dans les interstices d’une ville qui n’est plus bétonnée. Les arbres y ont un rôle prépondérant, grâce aux nombreux services qu’ils rendent. Il n’est pas rare de passer dans une rue végétalisée, via un chemin central à l’ombre d’arbres fruitiers et entouré de petites parcelles potagères desservant les commerces et habitations. Dans ce réseau-là de rues, on chemine et on flâne. Sinon, l’on emprunte des avenues plus larges et praticables, où circule un charroi plus important.

D’un point de vue de la sécurité alimentaire ou énergétique par exemple, on peut supposer que la taille et la population des villes sera directement dépendante des capacités de production et d’acheminement de son hinterland, ou de sa « biorégion ». La ville y est fortement liée pour son approvisionnement.

Un enjeu majeur est l’utilisation des sols de la ceinture urbaine. Or ces terres sont généralement couvertes d’un habitat pavillonnaire (urban sprawl) : un ensemble de maisons individuelles, généralement à quatre façades et jardin, issu de l’étalement urbain résidentiel (souvent en tentacules le long des axes de circulation et dans la périphérie des villes, donc des surfaces gagnées souvent au détriment des exploitations agricoles ou des zones naturelles). Ce type d’habitat dépend des centres d’activités économiques des villes proches, et compose souvent des quartiers-dortoirs : la densité urbaine y est en effet très faible, avec peu de services, ce qui en fait des zones peu habitées et peu souvent peu conviviales. La voiture est à la fois une cause et une conséquence de l’existence de l’habitat pavillonnaire, qui pourrait subir particulièrement un effondrement, mais aussi y contribuer. Une des solutions envisageables serait de reconvertir l’habitat pavillonnaire en zone d’agriculture urbaine intensive : puisque ces habitats sont généralement proches des villes, dans une ceinture censée nourrir ces dernières, et comprennent une densité moyenne d’habitat, une agriculture intensive en main d’œuvre et peu intensive en intrants et énergie y serait appropriée. La permaculture, par exemple, semble toute indiquée. Transformés en lieux de production et non plus de dépendance, les habitats pavillonnaires contribueraient ainsi à améliorer la sécurité alimentaire des villes en jouant un rôle important dans le métabolisme urbain par une production en circuits courts.

Aux territoires ruraux, il incombe de produire de l’énergie pour leur propre approvisionnement et celui des villes. Il en va de même pour la production alimentaire. Relever ce double défi, sans pétrole, sous-tend une refonte totale des systèmes d’approvisionnement, où la diversité des sources joue un rôle crucial.

Un effondrement est donc à la fois un bouleversement total de nos modes de vie, notre mobilité, nos paysages… Et une merveilleuse opportunité de recréer un nouveau système, à échelle naturelle.

Pierre Lacroix

Pierre Lacroix est architecte paysagiste. Sensible depuis toujours à des notions de décroissance et d’écologie radicale, c’est à la fin de son Master en architecture du paysage (Gembloux Agro-Bio Tech & Université Libre de Bruxelles, Belgique), qu’il met en pratique son approche semi-sensible et semi-technique du territoire pour parler de collapsologie et de Transition. Ce mémoire de fin d’études intitulé “Paysages Résilients. Approche systémique du territoire post-effondrement” et partiellement réalisé en BD, est un outil de communication remarqué. Aujourd’hui, Pierre travaille sur plusieurs projets de recherche-action au Centre d’Écologie Urbaine asbl à Bruxelles, pour mettre en pratique ces idées de résilience en milieu urbain.