7 août 2011

Se réconcilier avec le vivant

Vision uniformisante de la biodiversité et uniformisation culturelle convergent. L’agriculture industrielle ne fait pas que normaliser les champs, elle normalise et uniformise aussi les pratiques culturelles dans les campagnes. Elle érode toutes les diversités, qu’elles soient biologiques ou culturelles.

Mais aujourd’hui, dans certains laboratoires, dans quelques champs et arènes d’expression pour la société civile, se développent d’autres perspectives en matière d’innovation agricole et de biodiversité. Nouveaux fondements éthiques, mobilisation d’autres disciplines scientifiques plus intégratives, reconnaissance de la légitimité d’autres savoirs – savoirs paysans, savoirs profanes des consommateurs-, recherche d’une alliance inédite entre ces différents savoirs… Ces démarches, qui se développent dans les marges de la recherche académique et de l’agriculture conventionnelle, sont riches et novatrices.

Une nouvelle éthique

La réflexion critique écologique a longtemps prôné, en réaction aux années de guerre ouverte de l’homme contre la nature, une protection de la nature par exclusion de l’homme, ravageur impénitent. Aujourd’hui, la vision des choses évolue. Comme nous y exhorte Catherine Larrère : « Il s’agit d’essayer de penser la coexistence homme-nature dans des systèmes les plus riches possibles. Le conflit homme-nature n’est peut-être pas le plus important. Le plus important est peut-être de nous réconcilier avec la nature »[1].

Par exemple, il n’y pas de raison d’opposer une bonne diversité sauvage et une mauvaise biodiversité cultivée. La diversité est une caractéristique du vivant. Elle signe sa capacité d’adaptation et de récupération après un traumatisme, autrement dit sa résilience, cette capacité d’un écosystème ou d’un organisme à récupérer un fonctionnement ou un développement normal après un traumatisme.

A la vision d’une biodiversité comme « stock de ressources génétiques », se substitue « une pensée de flux, d’échanges permanents. Le vivant est appréhendé comme un tissu sans coutures, sans compartimentation préétablies »[2]. « Envisager la biodiversité comme un système dynamique, c’est montrer que le travail humain n’est pas nécessairement un facteur nocif d’érosion de la biodiversité, mais qu’il peut y avoir une coévolution. Ainsi, en Europe, la biodiversité des forêts est relativement faible. Par conséquent, le retour à la forêt équivaut à une diminution de biodiversité au regard de certaines pratiques pastorales ou agricoles. De même, les espaces naturels conservés, en figeant l’état des lieux, s’opposent éventuellement à une vision dynamique de la biodiversité. »[3]

« On est allé au bout de la normalisation ! »

Les semences paysannes ne rentrent pas dans le moule du catalogue officiel. Elles ne sont ni homogènes génétiquement, ni stables. Chercher à adapter le terroir à la plante, a longtemps été impensable pour les paysans. C’est la plante qui devait être adaptée au terroir. Comme il n’existe pas deux terroirs identiques, des centaines voire des milliers de variétés différentes étaient utilisées. Mais plus encore, un terroir est vivant. Il évolue avec le temps, avec le climat. Pour répondre à cette nécessité d’adaptation continuelle, une variété paysanne n’était pas homogène. Au contraire, chaque variété était en fait une population de graines qui n’étaient pas strictement identiques d’un point de vue génétique. Selon la situation, telle ou telle graine était plus apte à donner de bons résultats. Cette diversité était l’outil d’adaptation aux changements du terroir. Mais le paysan devait tout de même s’y retrouver au moment de la récolte. S’il cultivait des plantes, c’était avant tout pour leurs caractères agronomiques particuliers. Autrement dit, la diversité devait être accompagnée. Trouver l’équilibre entre stabilité et diversité est une opération délicate, au cœur des savoirs paysans accumulés pendant des millénaires. « Ces savoirs n’ont pas été construits avec les schémas scientifiques classiques d’expérimentation reproductible qui se veulent universels. Leur validité est associée à un moment, à un lieu et à une communauté humaine donnés. Pourtant, ces savoirs sont opérationnels. C’est ce que Jean Pernès[4] a illustré à partir de la parabole du bon grain et de l’ivraie. Les paysans palestiniens arrachaient les plants d’ivraie (une forme de blé sauvage) des champs de blé juste avant la récolte et non dès que l’ivraie était visible, c’est-à-dire après la floraison. En laissant blé cultivé et blé sauvage (ivraie) se croiser, c’est une partie des caractères de la plante sauvage qu’on autorisait à être ramenés à petite dose dans la variété cultivée, renforçant ainsi par exemple la résistance de la variété aux maladies ou à la sécheresse. »[5] . Ces savoirs paysans étaient articulés autour de la vie dans les communautés paysannes. Pendant longtemps « des échanges de graines entre communautés avaient lieu lors des mariages. Ces pratiques permettaient d’imprimer un rythme d’évolution des variétés suffisamment lent pour conserver les caractères importants tout en important de la nouveauté »[6].

 

Mais aujourd’hui, comme le déplore Jean-François Berthellot, paysan sélectionneur de blés, « il est impossible d’inscrire une  “semence population” au catalogue et de pouvoir la diffuser librement autour de soi afin qu’elle se propage. »[7] Pour lui, « il ne faut plus qu’il y ait ces fameuses normes, qui ne correspondent plus à rien. On est allé au bout de la normalisation ! ». Dans sa ferme du Lot et Garonne, il mène depuis 2000 avec sa femme Cécile, une expérience de collection vivante de blés, à partir de variétés qu’il est allé chercher au Centre de Ressources Biologiques de l’INRA à Clermont-Ferrand[8]. Il raconte ainsi avoir observé au-bout de quelques années, l’apparition de barbes sur une variété de « blé du Lot » qui n’en avait pas.  Faisant part de sa découverte à un vieux paysan du coin, ce dernier lui a confié « qu’avant, il y avait des barbus ». Autrement dit, c’est en cultivant les blés, au contact de conditions de milieux variées, qu’il a pu en observer toute la diversité génétique.

 

Mais il constate également que « selon la variété de blé, ce sont des espèces différentes de punaises qui cheminent dans les champs ». Lorsqu’ils sont arrivés sur leur ferme, il y a 20 ans, « il n’y avait que quelques pieds de tulipes rouges sous les deux cerisiers que le fermier ne traitait pas. Nous avons coupé les désherbants. Et voilà, maintenant nous avons une parcelle où l’an dernier, il y a avait 100 pieds de tulipes rouges. Pourtant, nous ne les avions même pas ressemées. La vie a repris ses droits, simplement parce que nous lui avons laissé la possibilité de s’exprimer. »[9] Biodiversité cultivée et biodiversité sauvage, main dans la main.

Penser à l’échelle de l’écosystème

Sortir de cette logique gestionnaire qui impose des normes au vivant comme aux pratiques humaines, impose de  « diversifier les critères de performance des systèmes agricoles »[10]. Les impératifs quantitatifs du marché des produits alimentaires ne peuvent plus être les seuls aiguillons. Fournir à la population une alimentation saine, diversifiée et de grande qualité gustative ; Maintenir un environnement rural sain, de grande biodiversité sauvage et domestique, sans pollution majeure de l’air, des eaux et des sols. Faire des régions rurales des zones agréables à fréquenter ; Assurer le maintien en activité d’un grand nombre de paysans dans les campagnes et éviter la désertification de celles-ci. Faire en sorte qu’ils puissent vivre et travailler dignement, en bénéficiant de prix justes et rémunérateurs, grâce à la fourniture de produits certifiés, bios, fermiers, d’appellation d’origine contrôlée, etc. ; Limiter la dépendance des pratiques aux énergies fossiles ; Assurer la durabilité des systèmes de production… d’autres critères doivent être intégrés. La production agricole doit être appréhendée comme un système beaucoup plus vaste, où se nouent des interactions environnementales, économiques et sociales.

 

Mais au-delà de cette diversification des critères, c’est la vision industrielle du vivant qui doit être remise en cause. Plutôt que de traiter le vivant comme un produit industriel auquel des normes s’appliqueraient naturellement et, en conséquence, de n’étudier que ses dimensions stables et prévisibles, ce sont à ses dimensions dynamiques qu’il faut s’intéresser. Penser des innovations pour accompagner les évolutions spontanées du vivant. A l’opposé des disciplines d’uniformisation qui dominent aujourd’hui la recherche en agronomie, ce sont des approches plus globales, holistiques qu’il faut mobiliser. Des approches inscrites dans un cadre agro-écologique, où la diversité est valorisée à tous les niveaux, du champ au paysage.


[1] Catherine Larrère, ibid.

[2] Denis Couvet, ibid.

[3] Catherine Larrère, ibid.

[4] Agronome. Il a fortement contribué à réhabiliter les pratiques de sélection paysanne.

[5] Guy Kastler, du Réseau Semences Paysannes in Dialogues Sciences Planètes, 15 novembre 2007.

[6] Guy Kastler, ibid.

[7] Jean-François Berthellot, ibid.

[8] Voir « De la collection vivante du Roc au CETAB dans le Lot et Garonne ». Hélène Zaharia, Voyage autour des blés paysans. Témoignages – Réseau Semences Paysannes – Séries 2008.

[9] Jean-François Berthellot, ibid.

[10] Bernard Hubert, ibid.

 


Auteur: Agnès Sinaï



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