7 août 2011

Vers la décomplexification des métiers

Tandis que l’ère du pétrole entre dans sa deuxième moitié et que la société industrielle aborde la route instable d’un collapse catabolique, nous avons à nous préparer à voir se dérouler une autre révolution de l’emploi et du travail. Les changements qui s’annoncent risquent d’être tout aussi traumatisants que ceux qu’a entraîné la révolution industrielle. Reste à savoir quels seront les emplois de demain, comment pourrons-nous nous reconvertir ?

Les changements dans la nature des emplois ne sont pas nouveaux. Depuis le début de l’industrialisation, des techniques nouvelles et des facteurs économiques ont vu la création de beaucoup de nouveaux types d’emplois, en même temps que d’autres sont devenus moins communs ou ont disparu.

Historiquement, tandis que les civilisations ont gagné en complexité, il y a eu une tendance vers une spécialisation économique croissante. La base de cette hausse de la spécialisation a été le surplus agricole. Un surplus agricole permet à la société de libérer une partie de ses forces de travail de la production alimentaire au profit d’autres rôles, tels que soldats, artisans, bureaucrates. La fourniture illimitée d’énergies fossiles durant ces deux derniers siècles a renforcé cette tendance à la spécialisation des rôles – de l’accompagnateur de chiens au neurochirurgien, du trader  au pilote de ligne… au point que moins de 4% de la population française est employée dans l’agriculture.

Le collapse des systèmes socio-historiques résulte historiquement d’une réduction du niveau de complexité d’une civilisation et d’une réduction correspondante de la spécialisation économique.

Pour les chômeurs, il peut être intéressant de comprendre les implications de la mutation en cours de manière à se reconvertir vers les emplois du futur.

Mais avant de poursuivre, examinons de quoi va être fait ce collapse catabolique.

Collapse catabolique (= dégradation moléculaire d’un organisme)

Quatre facteurs sont en train d’œuvrer à ce collapse économique : le pic pétrolier, le changement climatique, la déplétion des ressources naturelles et l’instabilité financière.

Si la civilisation industrielle continue sur son chemin actuel, nous allons être confrontés à :

–       Une énergie moins abondante, une énergie plus chère en raison à la fois du pic pétrolier et du déclin du retour d’énergie sur l’énergie investie (EROEI) pour exploiter les sources d’énergie et extraire les fossiles ;

–       Une nourriture moins abondante et plus chère à mesure que les effets du changement climatique vont dégrader les récoltes et que les intrants à base de phosphore et de pétrole + l’eau et les terres cultivables vont se raréfier ;

–       De moins en moins de richesse à mesure que l’énorme expansion du crédit au cours de la seconde moitié du 20ème siècle va se contracter en raison des deux points précédents.

–       Au bout du compte, les facteurs sus-mentionnés vont conduire à moins de technologie tandis que la fiabilité et la disponibilité des hautes technologies va décroître en raison d’une combinaison de facteurs tels que la disponibilité des fournitures, l’interruption de la chaîne mondiale des marchandises et une base de consommation rétrécie suite au déclin du pouvoir d’achat.

Bien sûr, l’impact de chacun de ces facteurs sera très variable selon les régions et les pays, tant en termes d’échelle que de rapidité. Quelques constantes se dessinent cependant. Ces industries qui dépendent de l’énergie bon marché, de niveaux élevés de revenus et de l’expansion du crédit risquent d’être les plus exposées à un rétrécissement de leurs activités (downsizing). Les industries telles que l’aviation, le tourisme, les services financiers sont particulièrement vulnérables. Même les gouvernements et leurs bureaucraties, à l’exception de la police et de l’armée, vont rétrécir dans le long terme à mesure que les ressources fiscales vont diminuer. Les gouvernements vont sans doute poursuivre leurs choix industriels au lieu de procéder à des reconversions, jusqu’au stade où les industries, comme le nucléaire, l’aviation, ne pourront  plus être financées. Mais que vont devenir les salariés employés dans ces industries à risque ? La réduction des activités industrielles va mettre sur la marché du travail des travailleurs qualifiés, en plus grand nombre que le marché va pouvoir absorber.

Réduire la complexité

Joseph Tainter Archéologue américain, né en 1949, a défini la complexité autour de trois paramètres :

– diversification des rôles sociaux, économiques et politiques ;

– développement des moyens de communication ;

– croissance de l’économie et des services.

Le tout soutenu par une forte consommation d’énergie. Les civilisations, quand elles sont confrontées à de nouveaux problèmes, accroissent la complexité de leur fonctionnement économique, social et politique.

Exemple : l’Empire romain tenta de résoudre ses problèmes en élargissant son territoire, ce qui la entraîné la hausse des coûts de maintenance. Il s’agit du phénomène de gain marginal décroissant. Dans ce cas, l’effondrement résulte d’un processus politique.

Idéalement, il faudrait se préparer maintenant, compte tenu de la vitesse de la crise : nous devrions déjà être en train d’anticiper le collapse des systèmes complexes dans lesquels nous vivons.

Les systèmes complexes, comme l’ont démontré récemment la crise financière mondialisée, la marée noire de la plate-forme Macondo de BP et l’accident de Fukushima, sont mis en échec malgré les tentatives des ingénieurs les plus qualifiés. Augmenter la complexité devrait réduire la fréquence de tels accidents, certes, mais au prix de plus lourds impacts quand ces systèmes se dérèglent.

L’échec des systèmes complexes va devenir de plus en plus fréquent dans les prochaines années tandis que la complexité de l’économie globale va se contracter.

Là où tant d’emplois dépendent de systèmes complexes et de notre incapacité à prédire quand et où aura lieu le prochain désastre écologique ou financier, la prochaine déstabilisation politique ou la prochaine crise d’approvisionnement, mieux vaut se tenir prêt : physiquement, mentalement (ce n’est pas le moment de faire un nervous breakdown quand votre monde familier s’éteint), et par une palette de savoir faire proposant une alternative par rapport à l’emploi classique, dans l’économie formelle ou informelle. Voilà qui sera un bon investissement dans l’avenir incertain.

Pour les personnes employées dans les secteurs industriels vulnérables, ce serait une bonne idée qu’elles se préparent à l’éventualité d’un autre type d’existence à l’avenir.

Faut-il songer à revenir à une économie domestique de subsistance ?

Maraîchage, potager, fruitiers du jardin, poulaillers… Ex : 2ème Guerre mondiale, le programme « Jardins de la Victoire » a permis de produire 40% des légumes américains dans les jardins des maisons…

Réduire notre dépendance à l’économie formelle reviendra à réduire l’impact des chocs du chômage et les crises systémiques du futur.

De fait, à mesure que l’économie formelle va se contracter et que de moins en moins d’employés seront nécessaires, le nombre de personnes employées dans la domesticité ou dans l’économie informelle va se développer.

L’agriculture va devenir un des principaux secteurs d’emplois en croissance.

La baisse des intrants annonce un pays de fermiers.

Raison simple : 1 baril de pétrole = 25 000 heures de travail humain ou 12,5 années à 40 heures de travail par semaine.

Implications de ces chiffres : à mesure que le pétrole va se raréfier, le travail basé sur une forte consommation de pétrole va devoir être remplacé.

Le travail humain et animal seront une partie de la solution.

On va assister dans la transition à venir à une hausse spectaculaire de recherche de personnes entraînées et employées dans les domaines de la permaculture, du jardinage bio, de la production de fertilisants organiques, de l’entretien de la fertilité des sols, de l’entretien des animaux, de la réhabilitation des paysages, de la conservation des semences et leur diffusion.

La grande requalification

Avec la démondialisation, les emplois délocalisés dans l’industrie vont être relocalisés car les objets technologiques de basse technologie devront être produits localement, selon des opérations plus nombreuses et plus petites, une gamme plus limitée d’objets, une combinaison de travail éduqué et simple plutôt que des lignes d’assemblages.

L’industrie artisanale va revenir au cours des prochaines décennies : vêtements, savons, produits médicinaux vont donner lieu à beaucoup de créations d’emplois.

Expertise en systèmes d’énergie renouvelable, systèmes à petites échelles seront très demandés, capacités de réparations d’objets de toutes sortes, dont la plupart sont aujourd’hui conçus pour être obsolètes, mais qu’on va vouloir faire durer, outils et appareils.

Cela donne à réfléchir sur les choix d’emplois aujourd’hui pour demain.

Le message martelé par les politiques et les médias sur le retour à la croissance ne contribue pas à préparer la population, qui va être absolument prise au dépourvu par le séisme des changements industriels.

On aura donc avantage à se préparer à l’autonomie, la subsistance domestique et une palette de savoir faire.


Auteur: Agnès Sinaï



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