4 mars 2018

Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre)

Séminaire du 8 décembre 2017 par Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle

Raphael Stevens et Pablo Servigne

Comment vivre avec les « super mauvaises nouvelles » ? Les sciences sont d’une grande aide pour répondre à cette question et nous aider à comprendre les mécanismes psychologiques qui entrent en jeu, mais elles ne peuvent pas grand-chose lorsqu’il s’agit de vivre des émotions, de recréer un imaginaire, ou de transformer notre rapport au monde. Sur ces chemins de traverse (pour la collapsologie), des questions éthiques, métaphysiques et spirituelles s’ouvrent alors… Nous constatons, à travers notre expérience et les récits d’autres collapsologues, que la compréhension (et l’acceptation) des catastrophes globales, et la manière dont celles-ci nous transforment en profondeur, passent non seulement par une approche scientifique transdisciplinaire, mais aussi par une vision plus holistique du monde, et même par une vision sensible… et que ces chemins enrichissent l’analyse collapsologique.

L’idée d’effondrement fait son chemin. De plus en plus populaire, elle ne se base plus sur des postulats mayas ou des films hollywoodiens, mais sur des synthèses scientifiques étayées. Qui veut s’intéresser aux bilans scientifiques des catastrophes globales trouve aisément de quoi confirmer ses craintes. Les médias grand public ne s’en offusquent plus, et même en parlent, tout comme de nombreux décideurs du monde politique et économique.

Pensez au climat : à quand remonte la dernière fois que vous avez écouté un discours climato-sceptique ou climato-négationniste ? Leur discours se fait bien plus rare… L’air du temps a changé : les catastrophes ont impacté de manière irréversible notre Système-Terre, mais aussi notre imaginaire.

L’objectif de ce séminaire est d’aborder certains points qui nous paraissent aujourd’hui indispensables pour enrichir la pensée des catastrophes. Ce sont des points de tension et des angles morts de la collapsologie, qui dépassent parfois le domaine scientifique. En effet, les sciences seules, ou du moins l’analyse scientifique rationnelle et la synthèse transdisciplinaire de tous les signaux catastrophiques1, permettent certes de comprendre l’état de notre situation, mais ne donnent pas d’outils pour apprendre à vivre avecles catastrophes.

Le spleen des collapsologues

En général, les personnes qui découvrent cette possibilité d’effondrement global sont prises de stupeur. Si elles souhaitent s’informer plus amplement, elles sont alors prises dans un paradoxe : elles doivent d’abord apprendre à vivre avecces mauvaises nouvelles pour pouvoir continuer à les ingurgiter, les compiler et les transmettre2. Mais comment faire ?

Ici, il convient de faire une remarque liminaire : répondre à cette dernière question implique d’aborder des thématiques qui dépassent le cadre purement scientifique et rationnel. Nous avons constaté que cette démarche était gênante pour certaines personnes. Ce séminaire s’adresse donc aux collapsologues désireux de s’ouvrir à d’autres champs d’études, aux survivalistes souhaitant aborder des questions moins matérielles, à des personnes très « spirituelles » qui sont intéressées par les données factuelles sur les catastrophes globales, ou même aux artistes désireux d’inventer de nouveaux récits pour donner du sens à notre époque.

Voilà la question qui nous anime : quels domaines non-scientifiques peuvent enrichir la démarche des collapsologues, et par quels mécanismes ? Voici trois pistes.

1. Imaginer de nouveaux récits

Le grand problème de la collapsologie est que nous, les humains, avons sacrément tendance à croire aux histoires que nous nous racontons depuis longtemps – nos mythes fondateurs – plutôt que croire à des faits qui viennent contredire ces histoires. Toute société est en effet fondée par des grands récits conscients (idéologies) ou inconscients (mythes) qui permettent d’interpréter le monde, et qui font émerger des identités collectives3. La collapsologie vient contredire les récits des modernes, et c’est là que ça coince : beaucoup de gens préfèrent encore ne pas croire à la possibilité de catastrophes globales.

Il y a donc un immense champ de bataille à occuper, voire à conquérir, celui de l’imaginaire. D’un côté, nous ne pouvons plus nous permettre de croire à des balivernes. Fini les faux espoirs. Exit la croissance infinie, le transhumanisme, le « développement » (surtout durable), ou même l’illusion d’un avenir « vert » pour 11 milliards d’habitants en 2100. Fini les contes de fées !

D’un autre côté, il faut déployer d’autres imaginaires si nous voulons aller de l’avant. Par exemple celui d’un « grand tournant »4ou d’un « grand débranchement ». Il s’agirait, pourquoi pas de renoncer de manière progressive et anticipée (et collective !) à tout ce que le système thermo-industriel fournit (nourriture, vêtements, déplacements rapides, matériels électroniques, etc.) avant d’être obligé de subir des pénuries. Mais pour cela, il faudrait d’abord se « reconnecter » au système-Terre, aux humains, etc. Nous voici donc entrés paradoxalement… dans l’âge de la reconnexion !

Ce dernier récit pourrait réunir les survivalistes (motivés par une démarche matérielle de « débranchement ») et les transitionneurs (motivés par une démarche de reconnexion aux mondes sensibles). Il s’apparente au concept de « décolonisation de l’imaginaire » proposé par l’économiste Serge Latouche, et même de « desprendimiento » (désengagement) développé par de nombreux intellectuels d’Amérique Latine lorsqu’ils se sont rendu compte que le système colonial se perpétuait encore dans leurs pratiques politiques, culturelles, sociales et économiques près de deux siècles après les guerres d’indépendance. Cette dernière démarche « consiste, non pas à opposer ou tenter d’éviter l’ensemble de la matrice, mais à se détacher des valeurs (processus émotionnel de désengagement) qui lient ses éléments entre eux, à les séparer les désolidariser (processus intellectuel de désengagement) »5afin de retrouver une capacité d’agir. Est-ce qu’un « grand débranchement » pourrait amorcer un nouveau projet de société ? Seul l’avenir le dira.

Un autre exemple de travail sur les récits vient de Grande-Bretagne, où deux jeunes activistes, Paul Kingsnorth (ancien rédacteur du magazine The ecologist)et Dougald Hine, déçus par 15 années de militantisme écologique, constatent que la situation empire gravement et décident de cesser de croire aux histoires que raconte notre civilisation. Leur nouveau récit ? La planète ne meurt pas, mais notre civilisation oui, et ni la technologie verte ni les achats éthiques n’empêcheront un crash sérieux. Ils écrivent alors un manifeste. Ainsi naît le Dark Mountain Project, un réseau d’écrivains, d’artistes et de penseurs qui n’a cessé de grandir et de réunir des milliers de personnes du monde entier.

Ces artistes sont persuadés que l’écriture et l’art ont un rôle crucial à jouer dans la remise en question des fondements de notre société, et donc dans la préparation aux tempêtes à venir. « Nous voyons, explique Paul Kingsnorth, que le monde entre dans un âge d’effondrement écologique,de contraction matérielle et d’effondrement social et politique, et nous voulons que nos réponses culturelles reflètent cette réalité plutôt que de continuer à la nier »6.

Le Dark Mountain Projecta été créé pour aider à redécouvrir d’anciens récits oubliés afin de stimuler la création. « Nous sommes contre les récits réconfortants de notre époque, disent-ils. Nous visons à secouer notre établissement culturel et à réunir des écrivains et des artistes qui regardent avec honnêteté l’état réel du monde ».

Depuis le début du projet, les messages de soutien affluent par milliers, de personnes exprimant un réel sentiment de soulagement. Tous avaient cessé de vouloir « sauver la planète » et voulaient forger une nouvelle façon d’imaginer le futur, avec beaucoup d’enthousiasme. Paul et Douglas remarquent que, « curieusement, accepter cette réalité n’entraîne pas le désespoir, comme certains l’ont suggéré, mais un grand sentiment d’espoir. Une fois que nous cessons de prétendre que [l’effondrement] ne peut pas arriver, nous sommes libérés pour réfléchir sérieusement à l’avenir »7.

2. Accuser le coup, et aller de l’avant

L’activité de collapsologue n’est pas de tout repos. Le blogueur canadien Paul Chefurka8en sait quelque chose. Outre son remarquable talent de pédagogue sur des sujets plutôt complexes9, on lui doit une célèbre échelle de prise de conscience.« Lorsqu’il s’agit de notre compréhension de la crise mondiale actuelle, dit-il, chacun de nous semble s’insérer quelque part dans le long d’un continuum de prise de conscience qui peut être grossièrement divisé en cinq étapes »10.

A l’étape 1, la personne ne semble pas voir de problème fondamental dans notre manière d’habiter le monde. À l’étape 2, elle a conscience d’un problème fondamental dans un des domaines de la vie (climat, population, pic pétrolier, pollution, biodiversité, inégalités, politique, migrations, etc.). À l’étape 3, il y a prise de conscience de nombreux problèmes, qu’il semble alors important de hiérarchiser. À l’étape 4, la conscience systémique des interconnexions entre les nombreux problèmes est accrue, ce qui fait grandir le sentiment que le problème ne pourra pas être résolu. Enfin, à l’étape 5, on se rend compte que cette « situation inextricable » (predicament) englobe tous les aspects de la vie et qu’il n’y a pas d’échappatoire possible. L’inertie de notre système-Monde est bien trop grande pour entrevoir un rapide changement positif. Il y a alors un sentiment de quelque chose qui nous dépasse complètement. « Pour ceux et celles qui parviennent au stade 5, il y a un risque réel que la dépression s’installe ». Il faut tout remettre en question, et c’est non seulement épuisant, mais cela peut couper de l’entourage affectif, d’un environnement stable et rassurant. Cela peut rendre fou.

La prise de conscience d’un possible effondrement passe donc par des stades de compréhension intellectuelle et par des émotions fortes comme la colère, la peur, la tristesse, le désespoir, la honte, la culpabilité, le sentiment d’injustice ou l’impuissance. Et lorsqu’on décide d’en faire son activité principale (comme les chercheurs, les journalistes, etc.) cela devient très vite psychologiquement insoutenable.

Pour Paul Kingsnorth, du Dark Mountain Project, l’écriture11a été une façon d’entamer un processus de deuil et de résilience, « d’accepter le chagrin causé par la fin de ce à quoi nous tenons ». Malheureusement, confirme Paul Chefurka, il n’y a pas vraiment de retour en arrière possible dans la prise de conscience : « Je ne pense pas que l’on puisse se remettre d’avoir pris la pilule rouge. Peut-être que tout ce qu’il reste à faire est de grandir, jusqu’à devenir plus grand que la douleur ».

Il est très difficile, voire impossible de découpler la question des émotions de la question de la compréhension des catastrophes. D’abord parce que le cerveau humain n’a pas été cablé pour cela (à quelques exceptions près). Et ensuite, parce que les sciences cognitives ont bien montré que toutes les décisions et les prises de position éthiques que nous semblons prendre grâce à la raison (le cortex préfrontal) résultent en amont d’un choix émotionnel inconscient (cerveau limbique). Gérer ses émotions et celles des autres est vital dès l’annoncedes grandes catastrophes, et le sera tout autant lorsque les effets physiques des catastrophes se feront sentir.

3. Développer des liens avec les « autres qu’humains » ?

Pour Paul Chefurka, il y a deux manières de réagir à cette situation désagréable de la croyance en un effondrement possible de notre monde. On peut s’engager dans une voie « extérieure » : la politique, les villes en transition, la mise en place de communautés résilientes, etc. ; ou (mais ce n’est pas exclusif) dans une voie « intérieure », plus spirituelle.

Cette dernière option peut paraître surprenante pour les scientifiques que nous sommes (les collapsologues sont souvent des chercheurs et des ingénieurs), mais il nous faut avouer que ces chemins spirituels fournissent de grandes ressources pour traverser les tempêtes. Pour résumer très grossièrement, il permet de créer du sens et du lien, deux ingrédients qui font cruellement défaut à notre époque, et qui sont des facteurs majeurs de résilience.

La voie « intérieure » n’est en rien une adhésion à une quelconque religion. Pour Chefurka, c’est même souvent le contraire. « La plupart des gens que j’ai rencontrés et qui ont choisi une voie intérieure confèrent aussi peu d’utilité à la religion traditionnelle que leurs homologues sur la voie extérieure n’en confèrent à politique traditionnelle ». Il s’agit de chemins qui remettent radicalement en question les manières qu’ont eu nos ancêtres d’habiter le monde (aux sens extérieur et intérieur), et qui ont clairement mené à la situation catastrophique dans laquelle nous sommes.

Se reconnecter à son intériorité, créer du lien entre les humains et avec les non-humains, et même découvrir de possibles relations avec ce qui nous dépasse (c’est la question du sacré), voilà précisément le programme des ateliers de « Travail qui Relie » (The Work that reconnects), créés et animés par Joanna Macy, activiste « environnementaliste » étatsunienne et universitaire spécialiste du bouddhisme et de la théorie des systèmes.

À partir des années 1980 (au début pour faire face au désespoir des militants antinucléaire), elle concocte une méthodologie pratique, très riche, inspirée de plusieurs traditions du monde entier, et qui a depuis lors touché des milliers de personnes12. Cela les transforme intérieurement et collectivement, leur redonne du baume au cœur, les rend plus résilients, et permet d’apprendre à vivre avec les mauvaises nouvelles, tout en donnant de l’espoir. Elle apporte un grand souffle de vie à des activistes brisés par les mauvaises nouvelles. En fait, elle propose un cours accéléré pour expérimenter la confiance mutuelle, développer nos capacités d’empathie et apprendre ce qu’est un véritable soutien. Puis, d’étendre ces capacités au monde vivant dans son ensemble. Voilà la clé : se reconnecter au vivant.

Nous avons suivi ces ateliers, et aujourd’hui, nous en animons. Au début, tout cela est très déboussolant, surtout pour des esprits scientifiques comme les nôtres, rationalistes, cartésiens, militants politiques « classiques », très peu enclins à parler d’émotions et de spiritualité. Nous pensons néanmoins que le jeu en vaut la chandelle.

Comment se sentir bien lorsqu’on est si sensible à la destruction de ce qui nous entoure, de ce auquel on tient ? Pour les écopsychologues, il y a un lien direct, ontologique, entre la Terre et la psyché humaine13. Ils font appel aux sciences écologiques « pour réexaminer la psyché humaine comme faisant partie intégrante du tissu de la nature »14. Autrement dit, « l’écopsychologie est l’étude de la dimension psychologique de la crise écologique ; c’est aussi l’étude des processus psychiques qui nous lient ou nous séparent du monde non humain, processus dont les dysfonctionnements constituent, précisément, selon nous, la cause fondamentale de la crise écologique… »15.

Enrichir le cadre de pensée de la collapsologie

Les trois aspects que nous venons de décrire (gérer les émotions, développer un nouvel imaginaire, créer un autre rapport avec le monde vivant) fournissent des outils pour traverser plus paisiblement les catastrophes présentes et à venir. Nous l’avons constaté en l’expérimentant nous-même, et en rencontrant des personnes qui en ont également fait l’expérience. Mais ceci sort clairement du cadre d’analyse scientifique de la collapsologie.

Cependant, il serait dommage de s’arrêter à ce constat. En effet, nous avons également remarqué que les sciences humaines s’étaient beaucoup intéressées à ces sujets (les émotions provoquées par des catastrophes, l’imaginaire post-apocalyptique, notre lien psychologique à la nature). On pourrait même dire qu’elles ont une place importante à prendre dans la collapsologie car elles tentent d’objectiver certains domaines subjectifs (et même métaphysiques) très utiles au « buen vivir » au temps des catastrophes.

Notre propos n’est pas d’inviter les gens à suivre ces pistes sans réfléchir, mais de constater 1. qu’elles sont utiles pour apprendre à vivre avecles catastrophes globales, et 2. que nous commençons à avoir les moyens de comprendre leurs mécanismes et leurs effets avec plus d’objectivité.

Enfin, il convient de souligner que la compréhension de tous ces phénomènes, même si elle fournit des outils pour maintenir éveillé son esprit critique, n’offre pas le même degré de résilience que le fait de les vivre pleinement.

1C’était l’objet de notre livre Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, 2015.

2Certaines personnes arrivent pourtant à le faire de manière froide et rationnelle pendant un laps de temps très long (ce qui est impressionnant), mais nous sommes persuadés que le commun des mortels n’y arrive pas.

3Voir J. Campbell, La puissance des mythes, Oxus,2009.

4En référence au « great turning » dont parle Joanna Macy. Voir J. Macy & C. Johnstone, Active Hope: How to Face the Mess We’re in without Going Crazy, New World Library, 2012.

5Valeria Wagner, « Récits à bascule : les cas de La Villa de César Aira et Embassytown de China Miéville », Eu-topias, vol. 12, 2016, pp.119-130.

6voir https://dark-mountain.net/

7P. Kingsnorth, « Why I stopped believing in environmentalism and started the Dark Mountain Project », The Guardian, 29 avril 2010. https://bit.ly/2I0hJTJ

8Célèbre parmi la communauté des « collapsniks » (les collapsologues blogueur-à-succès du monde anglophone), il a jeté l’éponge en novembre dernier, après plus d’une douzaine d’années à décortiquer les ressorts de ce qui nous pend au nez. Aujourd’hui, il souhaite simplement vivre sa vie, en pleine conscience des catastrophes, mais sans plus chercher à analyser ni à partager publiquement les tenants et les aboutissants de ce « merdier d’effondrement » (collapse clusterfuck). Il se consacre à une vie plus spirituelle.

9Voir son blog http://www.paulchefurka.ca/

10Interview de Paul Chefurka pour Adrastia, 22 avril 2015. http://adrastia.org/interview-de-paul-chefurka-pour-adrastia/

11voir son recueil Confessions of a Recovering Environmentalist, Faber & Faber, Graywolf Press, 2017.

12Cette méthodologie est en grande partie décrite dans le seul livre de Joanna Macy traduit en français, Ecopsychologie pratique et rituels pour la Terre, Éditions Le Souffle d’Or, 2008.

13Michel-Maxime Egger, Soigner l’esprit, guérir la Terre. Introduction à l’écopsychologie, Labor et Fides, 2015.

14Lester R. Brown, « Ecopsychology and the Environmental Revolution » in Roszaket al. (dir.), Ecopsychology, Restoring the Earth Healing the Mind, Sierra Club Books, 1995.

15Jean-Pierre Le Danff, « Introduction à l’Ecopsychologie », L’écologiste, n°33, 30 décembre 2010.