29 mars 2020

A propos de la ZAD et de l’Etat, ou de l’urgente nécessité de vivre autrement, partout

Par Christophe Laurens, séminaire du 29 février 2020

L’idée de ce séminaire est d’alimenter une longue réflexion sur l’efficacité politique de la ZAD à la suite du livre Vivre sans de Frédéric Lordon. La ZAD est-elle capable de renverser le capitalisme ? Faut-il vivre avec ou sans État ? Avec Nuit Debout, les Gilets Jaunes, la Loi travail, la Loi retraite, etc., l’ébullition sociale est là. Est-ce un moment de bascule vers quelque chose de plus vaste ?

L’architecture de la ZAD

Partons de la ZAD et des modes d’habitations qui se sont progressivement mis en place là-bas. Regardons dans quelle mesure ces modes d’habitations sont capables de faire politique. Notre-Dame-des-Landes ou le métier de vivre est un ouvrage comportant des relevés architecturaux des cabanes de la ZAD, des textes et trois cahiers photos. Tous les dessins ont été réalisés par les étudiantes et étudiants du Master Alternative urbaine fondé à Vitry-sur-Seine en 2016. La ZAD est un lieu où s’expérimente des manières différentes de faire avec la terre. Sur ce territoire de plusieurs centaines d’hectares, les lieux d’habitation sont éparpillés et forment des constellations. Chacune d’entre elles dispose de lieux communs (comme une cuisine, un jardin et un atelier) autours desquels se développent des espaces plus privés comme les chambres (à l’instar d’une cabane dans un arbre ou d’une caravane). Cette modalité d’habitat permet l’expérience de la nature au sein de sa maison. Les champs et les haies sont les couloirs pour rejoindre les différents espaces de l’habitation. Une deuxième dimension remarquable de la ZAD réside dans la fragilité et la porosité des cabanes elles-mêmes. Même au sein de la cabane, vous ne disposez que d’une planche entre vous et le monde. Au sein de la constellation, il est possible de remarquer une première échelle des communs. La configuration de la ZAD rend possible l’accès à une chambre à soi. Cet élément semble décisif pour assurer la pérennité de la ZAD dans le temps car il est possible alors de se retirer dans un lieu privé et de venir dans le commun au moment choisi. Entre les constellations de la ZAD, une deuxième échelle des communs prend forme. Un certain nombre de lieux sont des espaces de collaboration de toute la ZAD. Là aussi, la participation est libre. Si ces deux échelles de commun s’emboitent, aucune ne vient annuler la dimension singulière qui continue d’exister à travers la trame commune de la ZAD.

Il y a dans la ZAD une sorte de construction symbio-poïétique, c’est-à-dire une co-construction du bocage et des habitations humaines. Si cela leur a certainement permis de résister, la manière d’être ensemble sur la ZAD est assez singulière et demande une retranscription spécifique. Étant donné la porosité des intérieurs et des extérieurs, il fallait réussir à montrer les continuités dans les dessins architecturaux. Du même trait fin, nous avons su dessiner tous les éléments de l’habitat (végétaux, minéraux, humains, non-humains). Il s’agit d’une manière de montrer que cet ensemble diversifié mais cohérent avait la capacité d’exister à travers le même mode de représentation. Ce mode de vie particulier décale beaucoup de choses. Et leur cohérence oblige, en tant qu’architecte, à se décaler comme eux se sont décalés de la vie quotidienne. Finalement F. Lordon a probablement raison en déclarant qu’il s’agit d’« une expérience pour virtuoses » : une  manière de vivre avec un nombre limité de personnes qui ont déjà abandonné prodigieusement leurs conforts individuels. En cela, cette expérience s’oppose, selon lui, à une manière de renverser des institutions et de s’exprimer au plus grand nombre. Cependant, contrairement à ce qu’affirme F. Lordon, la ZAD n’est pas un îlot isolé mais diffusant au point d’exiger à un certain nombre de décalages à l’extérieur. Les zadistes ne se vivent pas en retrait de la société mais se pensent comme une base de soutien à toutes les luttes. Autrefois destiné à accueillir un aéroport, la localisation reste donc un lieu stratégique métropolitain.

La métropolisation

Aujourd’hui, ce qu’on appelle la métropolisation est la reconfiguration de l’ensemble de nos dépendances qui ont été attachées à la terre jusqu’au XIXe siècle. Les campagnes, comme les villes, s’inscrivaient dans une vie locale. La ville disposait d’une énergie de même nature que celle de la campagne (le vent, l’eau, les animaux, les humains et le soleil). En conséquence, les villes et les campagnes étaient des configurations différentes d’un même système.  Lorsqu’une partie de l’humanité a mis la main sur les énergies fossiles, une possibilité complètement différente a émergé : la métropolisation. Cela consiste principalement à transférer toutes les dépendances et satisfactions attachées à la terre vers les flux mondialisés. Aujourd’hui, rien de notre environnement n’arrive chez nous (pull, ordinateur, blé, etc.) sans avoir fait le tour du monde pour récolter un composant ici, un autre là-bas. Une métropole mondiale n’est absolument pas la suite substantielle d’une ville médiévale ou antique. Pire encore, à la ville intensive correspond une agriculture intensive qui est tout aussi gorgée de pétrole. La vie agricole d’aujourd’hui est prise dans cette métropolisation mondiale et dépend autant des flux globaux que la vie des citadins. Notre-Dame-des-Landes (NDDL) est dans une situation similaire. Le travail effectué par ces modes d’habitation consiste principalement à préparer la révolution et à essayer de défaire cette métropolisation dont les fondations mêmes sont les flux de la mondialisation.

Les passions et les virtuoses

Aujourd’hui, le grand soir sera a minima climatique. Nos modes de vie vont devoir être révisés à la baisse en matière de richesse et de flux. Il y a tout un volet politique sur lequel cette ZAD et F. Lordon s’appliquent à essayer de mettre en œuvre des choses pour que ce basculement se produise. En quelques citations de Vivre Sans, la position de F. Lordon est expliquée en dialogue avec Félix Boggio Éwanjé-Épée (p. 246-249) :

  1. B. E.-E. : « Cela m’amène à t’opposer ceci, n’est-il pas en définitive plus utopique de chercher la voie d’une réforme, d’une révolution au sein des institutions que de chercher à faire advenir une nouvelle façon d’être au monde. […] Le projet révolutionnaire ne doit-il pas en définitive compter sur le pari d’un héroïsme passionnel de masse. L’exil du monde moderne n’est-il pas à cet égard un préalable indispensable à l’hypothèse de son renversement et non un détour sublime romantique ? »
  2. B. Éwanjé-Épée émet l’hypothèse de l’obsolescence du combat politique classique. Il se pourrait qu’aucune révolution ne soit possible sans sortir du calcul coût-intérêt et donc sans passer à un moment par les passions. De toutes manières, si nous restons sur le registre de la raison, il sera difficile d’accomplir la révolution car ses conditions de possibilité nécessitent de lourdes pertes. En conséquence, convaincre rationnellement les masses de perdre beaucoup de niveau de vie sans qu’il y ait une adhésion passionnelle à une autre possibilité semble impossible.
  3. L : « La question maintenant est de savoir si la production de cette énergie politique colossale est accessible par les voies de ce que tu appelles un héroïsme passionnel de masse. […] l’exil non comme détour ou fuite mais comme préalable. […] Quelle que soit la solution que nous envisagions, elle se paiera cher en termes de niveau de vie matérielle. […] espérer sortir du capitalisme sans réviser nos normes matérielles, c’est vouloir un cercle carré. […] Et quelles emprises et normes matérielles du capitalisme ne nous tiennent-elles pas ? Orwell déjà, avec la parfaite honnêteté intellectuelle qui était la sienne, avouait qu’il ne se voyait pas se passer de son confort minimum [Orwell, qui a quand même été à la rue un certain nombre d’année, connaît bien le problème] : « Je suis un semi-intellectuel, décadent du monde moderne, et j’en mourrais si je n’avais pas thé du matin et mon New Statesman chaque vendredi. Manifestement je n’ai pas envie de revenir à un mode de vie plus simple, plus dur, plus frustre et probablement fondé sur le travail de la terre. » [Voilà les termes de notre problème] Il semble donc que cette expérience faite, Orwell ne serait pas allé à la ZAD. Ou bien y serait-il allé ? Car il ajoute aussitôt : « mais en un autre sens, plus fondamental, j’ai envie de tout ça. Revenir à un mode de vie plus simple, plus dur, frustre, et peut-être aussi en même temps, d’une civilisation où le progrès ne se définirait pas par la création d’un monde douillé, à l’usage de petits hommes gassouillés. » Et le front de la contradiction passe en lui. Contradiction de quelle nature ? Passionnelle bien sûr. »

Voilà comment F. Lordon finit par poser le problème : Face au moment révolutionnaire, allons-nous sur la ZAD ou non ? Allons-nous manifester ou non ? Cette décision finalement, si nous en croyons Orwell de grande honnêteté individuelle, ne se base pas sur la balance coût-intérêt mais sur la balance passionnelle. Et à ce moment-là, les choses sont différentes.

Le monde a déjà été renversé : le politique est ouvert

À la dernière page de son livre (p. 286), F. Lordon revient sur les philosophes qu’il qualifie d’antipolitique. Il se moque un petit peu de cette surenchère du vivre sans en écrivant : « De vivre sans, il faudrait pouvoir garder le meilleur et renoncer sans regret au reste. Le meilleur du vivre sans, c’est sa puissance de percussion, de rehaussement et de remaniement [La ZAD est percutante, elle rehausse les ambitions et est capable de remanier les modes de vie]. Ça n’est pas se contredire dans l’instant que de rappeler qu’au début du Traité politique, [Baruch] Spinoza dit en substance qu’en matière d’expériences politiques, tout a déjà été essayé : « Quant à moi, je suis pleinement persuadé que l’expérience a montré tous les genres de cité que l’on peut concevoir, faire vivre des hommes dans la concorde ». […] Cela a sans doute pour vertu de se défaire d’un mythe politique : le mythe d’une forme miracle encore à découvrir, qui par elle-même résoudrait tous nos problèmes. Ce que ce mythe ne veut pas voir, c’est la finitude humaine, et que cette finitude est le fond du problème politique. Le mythe de la forme miracle est un mythe de perfection. Or la finitude, c’est l’imperfection. Vouloir à toute force vivre sans, c’est méconnaître la vie humaine ».

Voilà donc la conclusion de F. Lordon. Nous sommes pris dans l’Histoire, irrémédiablement, nous n’en sortirons pas. Lorsqu’il nous rappelle, en citant B. Spinoza – qui a vécu au XVIIe siècle -, que jusque-là tous les systèmes politiques ont déjà été expérimentés, il y a un biais qui pose un vrai problème. Depuis B. Spinoza précisément, le monde a été renversé : il y a eu une rupture majeure avec l’accès aux énergies fossiles qui a bouleversé la disposition énergétique de chacun des êtres. C’est-à-dire que depuis les énergies fossiles, chaque être humain dispose d’une espèce de surplus énergétique dont il fait usage comme il l’entend.  Avec ce surplus énergétique, nous nous sommes extraits de la condition générale du vivant dans laquelle chaque organisme disposait de l’énergie dont il avait besoin, de manière encastrée et, de ce point de vue-là, équitable. Le fait qu’une seule de ces espèces ait tout d’un coup un surplus phénoménale d’énergie à sa disposition a complètement changé la donne et le monde qui fut celui de B. Spinoza.

La lutte contre la métropolisation

Où en sommes-nous sur la question de la métropolisation ? Nous avons tous les éléments pour énoncer l’impossible perpétuation du processus. Cela ne s’explique pas seulement par la rupture de pétrole ou d’autres causes physiques. Cette impossibilité provient aussi bien de l’ébullition sociale menaçant la social-démocratie qui tente de se maintenir par les CRS. Aujourd’hui, une politique qui continue de tenter la métropolisation, c’est-à-dire l’extension de l’échelle de la construction, des aménagements, des décisions, est insupportable. Ce diagnostic est partagé à la fois par les gens de la ZAD, et, sur un autre plan par F. Lordon qui considère que ce monde ne peut plus durer.

Entre les deux, il y a des tentatives. À l’occasion des élections municipales, le municipalisme libertaire de M. Bookchin revient dans les discussions. M. Bookchin a eu un parcours exceptionnel. Dans une seule vie, Il a été marxiste à l’usine, syndicaliste, anarchiste et écologiste. Il a navigué entre ces courants tout en agrégeant à chaque fois les tissus idéologiques. Il n’a pas cessé d’essayer de ramener les uns vers les autres, sans jamais y arriver au point de mourir malheureux de cet échec. Chez M. Bookchin, le municipalisme est une tentative de démocratie locale et directe. Bien que dans les années 70, jusqu’à 2 000 communes se revendiquaient de ce municipalisme libertaire, ce fut un échec. Afin de s’opposer à un mal radical, la hiérarchie, M. Bookchin associe les forces de l’écologie, de l’anarchisme et du féminisme. Il a réussi à convaincre Abdullah Öcalan de mettre en pratique ce municipalisme à l’échelle d’une région, le Rojava. En effet, dans cette région du Kurdistan syrien, l’ensemble des postes à responsabilité sont doublés homme-femme, y compris dans l’armée qui est autant féminisée que le reste des corps sociaux du pays. Corinne Morel-Darleux pourra développer lors d’un prochain séminaire. Le Chiapas mexicain des zapatistes est une autre référence d’installation locale autonome. Au sein de la ZAD, du Chiapas et du Rojava, nous retrouvons à chaque fois une population locale autochtone traduisant l’indispensable accroche territoriale.

Les assemblées primaires : le diffus comme stratégie révolutionnaire

Au-delà de ces zones-îlots, comment s’y prendre ? Sophie Wahnich, historienne de la révolution, ouvre de nouvelles pistes. À partir de sa lecture de la Révolution française, elle propose de renouveler les assemblées premières, de manière similaire à M. Bookchin. Ces assemblées premières ne seraient plus liées aux assemblées nationales mais aux mairies. Tactiquement, le fait d’opérer de manière diffuse peut être beaucoup plus efficace face à l’État répressif. Ce fut notamment l’un des enseignements des Gilets Jaunes. S. Wahnich explique que le plus important est d’anticiper le petit matin qui succède nécessairement au grand soir. Une fois la destitution, quelque chose s’institue. F. Lordon va dans ce sens car il considère que la vie collective est en soi instituante par les habitudes qu’elle prend automatiquement. Les assemblées vont se saisir petit à petit de la capacité institutionnelle. Mais attention, plutôt que l’exécutif, il faut reprendre le législatif. Ce qui importe, c’est que le peuple soit capable et se sente capable de faire les lois qui organisent les formes de sa vie quotidienne. Contrairement à F. Lordon qui veut faire masse par les voies institutionnelles, S. Wahnich propose une tentative révolutionnaire, diffuse et contre les institutions existantes. S. Wahnich, la ZAD, F. Lordon et moi-même avons beaucoup de raisons de penser que nous sommes en devoir d’anticiper ce moment révolutionnaire. Pour que les choses adviennent, il suffit de le faire. Vivre à la ZAD ne provient pas d’une élaboration complexe : vous y allez, vous défendez un aéroport, vous habitez la ZAD et les choses se font petit à petit. S. Wahnich fait le pari qu’instituer sa propre vie ainsi que les règles de nos parties communes nous permettra de réapprendre à faire ensemble. Rien n’est moins sûr car les formes de nos vies nous poussent à des chemins très individuels : l’individualisation a été très loin. Il faudrait donc redonner de la place aux parties communes, parfois littéralement – les parties communes des immeubles ou des villes – et parfois plus métaphoriquement en redonnant de la place à ces choses qui peuvent être faites en commun. Comment retrouver un quotidien dans lequel il y a l’instauration d’un politique ? La dimension anarchiste de le ZAD, de M. Bookchin – et non de F. Lordon – dispose de cette grande vertu : la capacité à instituer soi-même ses modes de vie. Ils ne sont pas contre les institutions mais ils sont capables de s’auto-instituer. Le modèle de la ZAD – par cette confiance, cette manière-là de se sentir capable d’auto-instituer ses formes de vies – est une chose qui est précieuse et qui pourrait se diffuser dans la société.

Christophe Laurens est architecte, paysagiste et enseignant. Il a pratiqué les métiers de l’architecture et du paysage pendant plus de vingt ans avant de co-fonder le master Alternatives urbaines de Vitry-sur-Seine. Entré dans l’écologie par le paysage, il s’intéresse aux conséquences politiques de la dévastation des milieux et travaille à l’émergence d’urbanités alternatives conviviales pour tenter une reprise dans le désastre des paysages de la mondialisation.

Synthèse rédigée par Loïs Mallet

Bibliographie

  • DSAA Alternatives urbaines, Patrick Bouchain, Christophe Laurens, Cyrille Weiner et Building Paris, Notre-Dame-des-Landes ou le métier de vivre, Loco, Paris, 2018.
  • Frédéric Lordon, Vivre sans ? : institutions, police, travail, argent… / Frédéric Lordon ; conversation avec Félix Boggio Éwanjé-Épée. Paris : La fabrique éditions, 2019.
    • Comme les citations sont retranscrites d’une lecture orale, de légères différences avec le texte original peuvent donc subsister.
  • George Orwell, Le Quai de Wigan, Ivrea, 1995, p. 39.
  • Baruch Spinoza and Charles Appuhn. Oeuvres / Spinoza ; traduction et notes par Charles Appuhn. IV. Traité politique Lettres. Paris : Garnier-Flammarion, 1966.