Controverses sur le pic pétrolier

Les compagnies pétrolières ont boycotté la dernière conférence de l’ASPO, mais elles reviennent à la charge à travers un rapport qui affirme que les sous-sols recèlent suffisamment de pétrole pour alimenter la planète pendant tout le siècle.

Diffusée en juin, l’étude signée de Leonardo Maugeri, ancien dirigeant du groupe pétrolier italien Eni, intitulée Pétrole, la prochaine révolution, a suscité un vif débat dans la blogosphère des énergéticiens. Financée par BP, cette étude est éditée par le Belfer Centre de la Kennedy School de Harvard : un label à première vue prestigieux. Du nom de Robert Belfer, de la compagnie pétrolière Belco, puis dirigeant d’Enron, compagnie d’énergie qui s’est illustrée par un scandale historique, le Belfer Centre est de ces think tanks américains financés par le monde des affaires, incrusté au cœur des universités les plus prestigieuses en contrepartie de substantiels subsides. Le directeur du Belfer Centre, Graham Allison, est lui-même dirigeant de la Getty Oil Company, Belco Oil & Gas, Natexis, et membre du comité de direction d’une dizaine de grandes banques et entreprises. Parmi les dignitaires du Belfer Centre, on trouve aussi Robert Zoellick, dirigeant de la Banque mondiale, et Ashton Carter, tous deux proches de Goldman Sachs. A y regarder de près, difficile de considérer le Belfer Centre comme un centre de recherche indépendant de tout intérêt financier.

L’offensive lancée par le Belfer Centre présente des similitudes troublantes avec celle des marchands de doute sur le climat. Le protocole est le même : des think tanks pseudo scientifiques, financés par les compagnies pétrolières et l’industrie du tabac, visaient à discréditer le GIEC et à faire passer le changement climatique pour une fiction. En l’occurrence, un auteur, Leonardo Maugeri, et un groupe de recherche, le Belfer Center, soutenu par le monde de l’industrie pétrolière, mettent en scène un rapport qui affirme que les sous-sols de la planète recèlent suffisamment de pétrole pour alimenter l’économie mondiale pendant plus d’un siècle. Alors que les pétroliers et l’OPEP avaient boycotté la dixième conférence de l’ASPO qui s’est tenue à Vienne (Autriche) début juin 2012, voici qu’ils reviennent à la charge pour tenter de discréditer les géologues et autres tenants du « peak oil » (pic pétrolier), considérés comme des oiseaux de mauvais augure par les Majors de l’or noir.

Cette offensive n’est pas nouvelle. En septembre 2011, le Wall Street Journal avait titré une double page « There Will Be Oil », détournant There Will Be Blood, le film inspiré du roman de l’auteur américain Upton Sinclair narrant les péripéties de Daniel Plainview, prospecteur misanthrope à la recherche de pétrole dans la Californie de la fin du XIXème siècle. Daniel Yergin, dirigeant d’IHS Cambridge venait de publier The Quest : Energy, Security and the Remaking of the Modern World où il affirmait que la fin du pétrole n’était pas encore en vue. Connu pour ses positions optimistes sur l’évolution des prix du brut au début des années 2000 et pour sa proximité avec les milieux pétroliers américains, Daniel Yergin s’est vu critiqué pour avoir surestimé les capacités de production mondiale et soupçonné de servir les cours en bourse des majors pétrolières .

La bataille des prophètes

L’étude de M. Maugeri semble être un nouvel avatar de cette offensive contre les tenants du « peak oil ». En 1956, Marion King Hubbert avait prévu que la production américaine atteindrait son pic en 1970. Cette prédiction s’est vérifiée, et Hubbert est devenu la figure prophétique à laquelle les membres de l’Association pour l’étude du pic pétrolier et gazier (ASPO) se réfèrent. Mais Hubbert s’est aussi trompé en conjecturant une descente de la production pétrolière plus rapide qu’elle ne s’est révélée en réalité. M. Yergin relevait que celle-ci était 3,5 fois supérieure à celle annoncée par Hubbert et qu’elle ne décroissait plus depuis 2008, en raison de l’amélioration des taux de récupération permise par les progrès technologiques, comme la pose de capteurs numériques dans les gisements.

A fortiori, les réserves estimées sont susceptibles de croître, selon Maugeri qui pointe la définition des reserve growth, grâce à l’évolution des connaissances sur l’état des puits, l’amélioration de l’efficacité technique et la découvertes de réserves connexes. Par exemple, le champ de Kern River en Californie s’est révélé extensible pendant des décennies depuis sa découverte en 1899 et fournit encore près de 80 000 barils par jour. Grâce aux techniques d’injection de vapeur pratiquées par la compagnie Chevron, ce puits devrait encore pouvoir être exploité longtemps, telle une corne d’abondance, se félicite Maugeri. Et le cas de Kern River n’est pas isolé : « Un réservoir peut se déployer sur des dizaines, voire des centaines de kilomètres carrés, et présenter une surface et une profondeur d’exploitation inconnue au départ ». Maugeri pointe que le savoir sur les ressources n’est pas statique mais dynamique : « Ceci explique pourquoi les ressources évoluent dans le temps, indissociables de l’évolution des connaissances ». Et d’annoncer l’ouverture des possibles : « Seuls un tiers des bassins sédimentaires de la planète ont été explorés avec les technologies modernes comme la prospection sismique et les forages à grande profondeur ».

Reste que M. Maugeri reconnaît que le XXIème siècle ne réservera plus de découvertes de nouveaux grands champs de pétrole conventionnel. La plupart des plus grands bassins pétroliers du monde (pays du Golfe persique, Mexique, Russie, Venezuela) ont atteint « leur maturité technologique », ce qui veut dire que de nouveaux moyens doivent être en œuvre pour prolonger leur productivité. « Mais un nouveau paradigme pourrait rendre ces questions infondées », annonce Maugeri : celui de la « dé-conventionalisation » des réserves. Par ce terme quelque peu inquiétant, l’auteur de Pétrole, la prochaine révolution désigne l’expansion des pétroles non conventionnels : ces liquides contenus dans des formations géologiques peu poreuses, plus denses que l’eau, donc impossible à extraire et à transporter par les méthodes conventionnelles, à savoir les huiles ultra lourdes, les sables bitumineux et les huiles et gaz de schistes : « Le pétrole difficile d’aujourd’hui sera le pétrole facile de demain », grâce à l’amélioration des techniques d’extraction, prophétise Maugeri, qui va jusqu’à annoncer une production étasunienne supérieure à celle de l’Arabie Saoudite en 2020. Cette « déconventionalisation » se déroulera au Canada, où s’intensifiera l’exploitation des sables bitumineux, aux Etats Unis avec les gaz de schistes, au Brésil au large de Rio en offshore profond et au Venezuela avec les huiles extra lourdes du bassin de l’Orénoque.

Huiles et gaz de schiste : nouvelle frontière et feu de paille

Ce miracle s’annonce grâce aux forages horizontaux tels qu’ils sont pratiqués dans le champ de Bakken Shale dans le Dakota. Pourtant, la croissance la production des gaz de schistes aux Etats-Unis risque de n’être qu’un feu de paille : si le débit augmente vite, le forage horizontal ne peut perpétuellement agrandir la capacité de ces puits. Comme l’a démontré l’analyste indépendant et spécialiste des ressources gazières, Arthur Berman lors de la 10ème conférence de l’ASPO fin mai 2012, la ruée vers l’or du gaz et des huiles de schiste de ces dernières années ne pourrait être qu’une gigantesque pyramide de Ponzi : les taux de déclin de ces champs gaziers sont excessivement rapides, ce qui implique d’en forer de plus en plus, donc de mobiliser des investissements croissants pour enrayer la décroissance fatale de la ressource. A l’appui de cette thèse, lors de la conférence de l’ASPO, à Vienne, le 30 mai dernier, Arthur Berman a présenté la balance des paiements déficitaire des principales compagnies gazières américaines, et a annoncé la faillite imminente d’une partie d’entre elles.

Les conclusions de l’étude de Maugeri résultent de l’application d’un taux de déclin aux puits existants et futurs, mais la manière dont il parvient à calculer ce taux n’est pas claire. Dans un tableau controversé, il projette les capacités additionnelles des puits jusqu’en 2020, sur la base d’un taux de déclin annuel moyen de 1,6% sur cette période, soit moins de la moitié des estimations de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) et du CERA (Cambridge Energy Research Associates), qui calculent que ce taux de déclin entre 2011 et 2020 sera de 4,1% par an. Selon l’Agence internationale de l’énergie, le taux de déclin des puits matures est situé en moyenne autour de 5% à 7% par an. M. Maugeri dans son étude ne parvient pas à démontrer comment il estime que ce déclin annuel n’est que de 2 à 3%. Il pronostique la baisse de capacité de production à 11 millions de barils par jour (Mb/j) en moyenne annuelle, alors que l’AIE estime la perte sèche de pétrole tous liquides à 26 millions de barils par jour d’ici à 2020. Selon l’AIE, la capacité de production pétrolière sera de 95,1 Mb/j en 2020, contre 110,6 selon Maugeri.

Au-delà de cette bataille de chiffres, ce sont des visions du monde qui s’affrontent. Celle des « piquistes », qui, à travers le spectre de la fin du pétrole facile à extraire et bon marché, annoncent l’avènement d’un mur énergétique qu’il faudrait anticiper. Celle des « cornucopiens », pour qui le mythe conservateur de la corne d’abondance de ressources extensibles à l’infini doit être perpétué, quel qu’en soit le coût écologique, afin de continuer à faire tourner à plein régime le moteur des sociétés industrielles pour satisfaire encore et toujours leur addiction.

 

Agnès Sinaï

Article paru dans Actu-environnement

11/07/2012


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