15 juillet 2021

Divagations anthropocéniques

Par Yves Cochet, 3 juillet 2021

Ce texte est une introduction au débat que j’ai présentée au séminaire du Conseil d’administration de l’Institut Momentum, le 3 juillet 2021. Au cours des dernières semaines, j’ai butiné de livres en articles, de rêveries en sites web, sans que je puisse attacher cette exploration à un but quelconque, seulement à une sorte de solastalgie[1] pénible, ressentie sans doute aussi par la plupart d’entre nous. C’est pourquoi, plutôt que de rédiger un texte structuré et édifiant – ce que je fais d’habitude – j’ai simplement rapporté ici quelques impressions de mes errances actuelles. Bien sûr, les thèmes et propositions de recherche évoqués semblent entachés du pessimisme excessif que l’on m’attribue généralement avec malice et réprobation ; je me vautrerais dans la délectation morose, origine de cette solastalgie. Non.  

 

 

 

« Que le Sens de la vie affole l’homme depuis 30 000 ans, soit, je veux bien l’admettre. Mais il arrive un jour où trop, c’est trop, et où il faut tirer la sonnette d’alarme et crier « Halte-là !  ».

Fred Vargas, Petit traité de toutes vérités sur l’existence, Paris, Viviane Hamy, 2001

Continuons, comme depuis dix ans, à explorer l’anthropocène, l’écologie et l’effondrement, objets suffisamment amples pour satisfaire un certain éclectisme que nous chérissons. Dans ce papier, je parlerai de collapsologie, d’une tentative de réflexion sur la solastalgie, de démographie, et de philosophie effondriste.

Pourquoi l’événement « effondrement » apparaît-il vraisemblable – voire assuré – aux yeux minoritaires de certains Momentumiens et de quelques autres[2], tandis que, malgré une certaine mode médiatique, il reste impensé par la classe politique et par nos concitoyens ? Pourquoi ce déni massif et apparemment irréfragable ? Quelles sont les raisons profondes qui conduisent une partie d’entre nous, et l’incalculable majorité des Terriens, à douter de l’effondrement ?

À cette fin, je vais revenir brièvement sur la litanie représentative des malheurs qui nous accablent, jusqu’à l’alinéa numéroté 11. Puis sur des considérations plus psychologiques (de 12 à 20). De psychologie encore, il sera ensuite question en commençant à examiner les émotions qui nous traversent devant l’effondrement. Objet risqué pour moi, les bêtises sincères y sont nombreuses. Après cela, sur la pointe des pieds, nous parlerons de démographie. Ensuite, apparaîtra une réflexion philosophique sur la plausibilité de l’effondrement. Enfin, suite à la publication, fin juin 2021, d’un pré-rapport du GIEC, nous conclurons par une belle anticipation de René Dumont en 1974.

 

Vous reprendrez bien un peu de collapsologie

« Given the momentum in both the Earth and human systems, and the growing difference between the ‘reaction time’ needed to steer humanity towards a more sustainable future, and the ‘intervention time’ left to avert a range of catastrophes in both the physical climate system (e.g., melting of Arctic sea ice) and the biosphere (e.g., loss of the Great Barrier Reef), we are already deep into the trajectory towards collapse ».

Will Steffen, resilience.org, June 8, 2020

Nous connaissons déjà deux présentations scientifiques de l’état de santé du système-Terre et de son évolution : celle de de la « Grande accélération » promue par Will Steffen[3] sous la forme de deux planches de douze graphes formant un assemblage systémique saisissant, et celle des « limites planétaires » introduite par Johan Rockström[4] autour de neuf seuils écosystémiques critiques.

Plus politique et psychologique est la vision des ressorts de l’effondrement en vingt catégories proposées par le professeur de physique à l’université de San Diego (Californie) Tom Murphy[5], que je vais succinctement introduire ci-dessous.

  1. Les civilisations issues du néolithique ont environ dix mille ans. Notre réflexion sur la soutenabilité ou, au contraire, sur la ruine du monde contemporain doit se projeter sur un avenir long, au moins mille ans.
  2. En termes de consommation énergétique comme en termes d’extraction de matières premières, la croissance qu’ont connu les pays industrialisés depuis un siècle, environ 2% par an, est matériellement impossible un siècle encore (multiplication par trois des consommations et extractions). Les exponentielles montent au ciel en mathématiques, pas dans un système physique.
  3. Nous vivons sur un capital naturel, souvent non renouvelable, qui s’épuise. Les forêts et espaces sauvages ont diminué de 50% depuis soixante ans. Au taux de déplétion actuel, il n’y en aura plus du tout dans soixante ans. Nous le savons, ce constat déprimant est le même pour la réduction de la biodiversité, la raréfaction des poissons, l’épuisement des aquifères, l’appauvrissement des ressources minérales… Il est absurde de croire que l’on puisse continuer ainsi.
  4. Le dérèglement climatique menace la quasi-stabilité de l’Holocène et des civilisations qui se sont édifiées sur celle-ci. Je suis disposé à parier que le sixième rapport du GIEC (été 2021 ?) sera plus alarmiste que les cinq précédents et que la COP 26 à Glasgow (novembre 2021) accentuera encore les divergences entre le temps de l’urgence climato-écologique et le temps politique des décisions reportées.
  5. Les renouvelables, c’est plus difficile que les fossiles. On nous assène que les renouvelables, éolien et solaire, décollent ici et là. Mais leur échelle n’est pas la même que celle des fossiles. Même avec leur taux de croissance impressionnant, il faudrait encore un siècle pour remplacer la consommation fossile d’aujourd’hui (qui, par ailleurs, continue à croitre tous les ans).
  6. Le rapport des Meadows et alii, en 1972, soulignant les limites de la croissance, demeure encore aujourd’hui la meilleure simulation de notre trajectoire globale depuis cinquante ans, dans son scénario « Business-as-usual »[6]. Toutes les courbes des paramètres cruciaux atteignent leur pic entre 2020 et 2030, puis décroissent. L’effondrement est désormais l’événement imminent privilégié par Dennis Meadows.
  7. Nous sommes dans un piège énergétique : les fossiles bon marché, omniprésents, polyvalents, continueront à retarder les renouvelables, jusqu’à ce qu’ils deviennent beaucoup plus chers et plus rares. On s’apercevra alors, mais trop tard, qu’il faut une énorme quantité d’énergie pour la transition infrastructurelle vers les renouvelables, en quelques décennies. En effet, il faudrait alors ajouter à la déplétion géologique des fossiles leur utilisation prioritaire et massive dans la transition énergétique, soit une double décroissance pour la population. Aucun politique ne proposera cela, aucun citoyen n’acceptera cela. Émeutes en vue.
  8. Les guerres pour les ressources, déjà visibles, s’intensifieront. En effet, les gros consommateurs sont ici (OCDE) tandis que les gros producteurs sont là-bas (sauf la Chine qui est des deux côtés). Il est à craindre que, les ressources s’épuisant, la coopération soit défaite par la compétition. Donc, la guerre. Ainsi, beaucoup moins connues que les études sur la disponibilité future des énergies fossiles, celle des métaux a récemment fait l’objet d’un long papier de Jean Laherrère[7]. J’en retiens que, parmi les 27 métaux examinés, onze d’entre eux ont déjà passé leur pic de production (le mercure : 1971 ; l’uranium : 1980 ; le platine : 2007 ; le zinc : 2012 ; le plomb : 2013 ; le phosphore : 2017{ce n’est pas un métal !} ; l’étain : 2018 ; l’argent : 2018 ; l’azote : 2019 {ce n’est pas un métal !} ; le chrome : 2019 ; l’or : 2019) et s’y ajouteront, avant 2035, six supplémentaires (dont le fer, le cuivre et l’aluminium). Sombre perspective.
  9. Nous étions environ 1 milliard en 1820, nous sommes environ 8 milliards deux siècles après, soutenus par l’exubérance énergétique des fossiles, c’est-à-dire vivant sur un capital non-renouvelable, soumis à la « falaise de Sénèque» de notre ami Ugo Bardi[8]: « La croissance est lente, mais la ruine est rapide ». Autrement dit, après le passage de leurs pics de production, les fossiles et les métaux présentent des taux de décroissance aigus. Plus d’humains, moins de ressources. Qui peut croire que cet état des choses dure encore longtemps ?
  10. Nous voulons consommer. Comment pourrait-on réduire le désir inextinguible de surconsommation de la moitié riche de l’humanité ? En échappant à l’évolution naturelle (l’arrachement à la nature, dirait Kant), l’espèce humaine a aussi constaté sa puissance de nuisance sur les entités non-humaines. Le productivisme destructeur triomphe.
  11. La majorité de nos actions contemporaines nous conduisent à l’échec, non au succès. Alors que le succès à long terme nécessite un partenariat humble avec la biosphère, la plupart des activités d’aujourd’hui servent à la détruire plutôt qu’à la préserver ou à la reconstruire. L’économie capitaliste, munie de son taux d’actualisation, dévalorise explicitement l’avenir, ce qui nous oriente vers une exploitation maximale pour un gain à court terme – au détriment évident de la nature et donc de notre propre survie. En d’autres termes, nous laissons les décisions financières diriger la planète, et ce système n’est pas évidemment pas basé sur des valeurs et des principes qui favorisent la durabilité à long terme.
  12. Sommes-nous des résolveurs de problèmes ou des créateurs de problèmes ? Faites une liste des problèmes mondiaux que nous avons créés. La liste pourrait inclure : le dérèglement climatique ; la dépendance aux combustibles fossiles ; des inégalités stupéfiantes ; la perte accélérée d’habitats et d’espèces ; la désertification et l’accumulation des pollutions – pour n’en nommer que quelques-uns. Faites maintenant une liste des problèmes, à l’échelle mondiale, que nous avons résolus. Le trou dans la couche d’ozone ? Pas de manière convaincante, mais au moins il reste stable à présent. La faim ? L’énergie ? La pollution ? Les déchets ? Le bonheur ? La surpopulation ? La sauvegarde de la nature sauvage ? Certes il y eut l’assainissement, la santé, et les droits humains. Mais vous semble-t-il que les problèmes mondiaux soient moins nombreux aujourd’hui qu’il y a 100 ans, ou l’inverse ?
  13. Nous sommes les pires juges. Nous sommes tous nés, puis drogués aux combustibles fossiles, contrairement à tout ce qui s’est passé sur cette planète auparavant. Compte tenu de tous les arguments qui plaident pour la nature temporaire de cette frénésie de consommation, nous devrions au moins sérieusement remettre en question les hypothèses selon lesquelles demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Nés pendant le feu d’artifice des fossiles, il n’est pas surprenant que nous soyons collectivement incapables d’apprécier à quoi ressemble vraiment le « normal » sur cette planète. Nous sommes soit inconscients du danger, soit inaptes au discernement des préoccupations crédibles des alarmistes.
  14. Nous sommes attirés par l’incroyable. Le récit incontesté de notre époque est celui de percées technologiques sans fin et en accélération. Comme cela semble avoir été le cas depuis plusieurs générations, il est considéré comme une constante de la condition humaine. Mais comment sommes-nous si facilement dupés ? « Il n’est pas si difficile de voir l’erreur dans l’histoire en imaginant une personne vivant vers 1900 soudainement transportée vers 1960, tandis qu’une autre de 1960 serait apparue en 2020. Quelle personne verrait la « magie » plus méconnaissable tout autour ? Les voitures, les avions, les radios, les téléviseurs, les ordinateurs, l’énergie nucléaire, toutes sortes d’appareils électroménagers comme les réfrigérateurs et les machines à laver se sont généralisés au cours du premier intervalle (1900-1960). Mais par quoi la personne de 1960 serait-elle déroutée ? Les fours à micro-ondes seraient nouveaux. Les ordinateurs et les téléphones ont progressé de manière impressionnante, mais pas au-delà de la reconnaissance. Un citoyen de 1960 devinerait à juste titre que le rectangle accroché à votre joue est un téléphone stupide dont le fil a été remplacé par une communication radio : pas de la magie. Alors, accélérons-nous vraiment ?» (Tom Murphy). Les 60 prochaines années vont-elles rétablir la magie, ou cette phase est-elle en grande partie terminée maintenant ? Remettons en question nos hypothèses. Sortons des histoires inadaptées que nous nous racontons.
  15. L’une de ces histoires est que nous sommes géniaux. L’intelligence humaine a ouvert la voie à de nombreuses réalisations très impressionnantes. Mais cela engendre une certaine autosatisfaction dans les capacités humaines, et un sentiment hubristique que nous pouvons « faire la nature » mieux qu’elle ne le fait. Considérons plutôt que notre perception est faussée en ayant été témoin de la moitié facile de l’histoire moderne. Alors que nous passions de 1 milliard à 8 milliards de personnes sur la planète, nous – les Occidentaux – avons colonisé, pillé et esclavagisé l’autre moitié de l’humanité et avons opéré une attaque sans précédent sur les ressources terrestres. Nous avons conçu des systèmes politiques et économiques pour maximiser le gain matériel (le libéral-productivisme). Comment réussirons-nous lorsque les vicissitudes s’inverseront : lorsque la demande dépassera l’offre ? Cessons l’autocongratulation. N’importe quel imbécile peut dépenser du capital hérité dans une fête extravagante. Mais, disait déjà Richard Heinberg[9] en 2003, « The Party’s Over».
  16. L’un des principaux goulots d’étranglement est que de nombreuses personnes ont du mal à contester le récit dominant, lorsque la vue par la fenêtre télévisuelle semble bonne. Discuter de l’effondrement global de la civilisation revient par définition à discuter d’un événement sans précédent. C’est difficile à avaler. L’histoire est d’une utilité limitée. L’expérience directe offre peu de valeur. Pour y arriver, il faut un mode de pensée et de synthèse ardu et inconnu de beaucoup. Aller à l’encontre des attitudes dominantes et des récits conventionnels est encore plus compliqué. En tant qu’animaux sociaux, nous nous inspirons de ceux qui nous entourent (la « reconnaissance » à la Hegel[10], ou « l’interaction spéculaire » à la Vullierme[11]). Il est difficile pour beaucoup de se démarquer et d’être différents. Cette situation est typique de l’interaction spéculaire : même si je suis assez informé de l’état déplorable de la planète, je constate que les autres individus n’agissent pas ou peu, ce qui me dissuade d’agir. Par bonheur, il semble exister un seuil au-delà duquel, au contraire, si un certain nombre d’individus agissent, alors je vais agir aussi. C’est toute la motivation des groupes écologistes de croire que leur action permettra de dépasser ce seuil. Encore faut-il beaucoup préciser les choses puisque, en France par exemple, les votes en faveur des écologistes demeurent erratiques et minoritaires depuis quarante ans.
  17. Nous avons tendance à éviter les reproches. Il est impossible d’entretenir l’idée de l’effondrement sans relier le fait que vos propres actions en tant que membre de la société y contribuent : que vous êtes en partie responsable. C’est une lourde charge à porter et cela me tourmente personnellement, au point de rupture avec d’anciens amis. Une solution tentante est de nier la probabilité d’un tel effondrement – ce qui s’avère assez facile à faire.
  18. Nous avons été conditionnés à négliger les alertes. On nous apprend à ignorer les pronostics de malheur. « Il y a longtemps, j’ai demandé à un ami pourquoi il ne conduirait pas la voiture sur un nouveau chemin si un panneau routier disait « falaise devant ». Il a répondu qu’il avait vu le même signe toute sa vie sur cette route et que ce n’était pas encore vrai. Des années plus tard, j’ai enfin une répartie : aujourd’hui, ce sont les scientifiques du GIEC et de l’IPBES qui brandissent le signe du panneau.» (Tom Murphy).
  19. Déni dangereux. Peut-être la plus déchirante de mes préoccupations sur un effondrement potentiel – déjà mentionnée à quelques reprises dans ce billet – est le degré auquel la notion est trop impopulaire ou radicale pour être discutée, pour beaucoup. En raison de cette tendance, beaucoup n’ont pas honnêtement confronté la possibilité et ont examiné des considérations comme celles décrites ci-dessus. Et, bien sûr, ne pas reconnaître la possibilité est l’un des moyens les plus sûrs d’être victime de ce destin. C’est une prophétie qui ne se réalise pas d’elle-même : l’acte même de prédire que cela ne se produira pas est ce qui rend cela le plus susceptible de se produire. Je préférerais de beaucoup que nous parlions tous d’effondrement et que nous élaborions des stratégies globales explicites pour éviter ce résultat. Mais l’aveuglement et le déni dominent parce que ce sont les moyens les plus sobres et les plus efficaces d’éviter d’affronter l’impensable.
  20. Si nous ne tenons pas compte des préoccupations précédentes, le résultat probable sera l’overshoot, l’effondrement. Même si nous avions pris collectivement au sérieux une nouvelle trajectoire audacieuse, ce serait loin d’être facile. Alors, qu’est-ce qui, exactement, nous empêcherait d’aller à l’overshoot, de dilapider le capital et d’endommager les écosystèmes au-delà de leur capacité à se rétablir ? En relation avec le point précédent, il me semble peu probable que nous nous arrêtions collectivement en toute conscience. Ce sera sans doute par la souffrance charnelle d’une majorité quand l’effondrement sera patent.

*

Rappelons-nous, aucun de ces éléments pris isolément ne peut nous conduire à l’effondrement, en soi. Mais nous n’avons pas la possibilité de choisir un élément à la fois, ni de demander un délai d’attente, ils fonctionnent tous simultanément. C’est pourquoi je souhaite qu’au moins un séminaire de Momentum soit consacré à un brainstorming sur ces questions, afin que chacune d’entre nous s’engage à aller au fond de notre déni, de notre peur, de notre regard ailleurs.

Pendant des milliers d’années avant 1800, les sociétés n’ont utilisé que des énergies renouvelables (esclavage compris). Gérer ainsi une économie était facile. En revanche, conduire une économie industrielle et complexe telle que la notre sur une énergie entièrement renouvelable est strictement impossible. La fin des fossiles s’approchant, il faudrait planifier la décroissance vers une société plus simple, équivalente à celle du début du XIXème siècle. Quel politique tient ce discours ? Aucun, nulle part. Ergo, la civilisation thermo-industrielle prendra fin dans le chaos.

De la colère à l’action

« La prophétie de malheur est faite pour éviter qu’elle se réalise ; et se gausser ultérieurement d’éventuels sonneurs d’alarme, en leur rappelant que le pire ne s’est pas réalisé, serait le comble de l’injustice : il se peut que leur impair soit leur mérite. »

Hans Jonas, Le Principe responsabilité, Paris, Le Cerf, 1990.

Examinons maintenant un article récent de psychologues universitaires australiens frontalement dédié aux émotions, positives ou négatives, intenses ou faibles, joyeuses ou tristes[12]. Le dérèglement climatique est désormais l’une des menaces les plus flagrantes à l’encontre de la santé humaine et non-humaine. Mais comment se comportent les individus informés de ces menaces ? Nos scientifiques essaient de mesurer l’influence de certaines éco-émotions (éco-anxiété, éco-dépression, éco-colère ; c’est-à-dire des sentiments ressentis devant le dérèglement climatique ou, plus largement, la dégradation environnementale) sur l’engagement des individus dans des actions collectives (manifestations, pétitions…) ou des changements de comportement individuels (recyclage, sobriété énergétique, compostage…). Au cours de l’enquête, seuls ont été interrogés les individus reconnaissant le dérèglement climatique et ses origines anthropiques.

Les résultats, en tendance, de cette analyse montrent que l’éco-dépression et l’éco-anxiété peuvent contribuer à, ou au moins coexister avec, une mauvaise santé mentale. Tandis que l’éco-colère peut être une réponse adaptée au dérèglement climatique, car elle est liée à une diminution de l’anxiété, de la dépression et du stress. Quant au comportement pro-climat, l’éco-colère est le seul présage significatif du comportement personnel, ce qui suggère que des expériences plus intenses de frustration et de colère en relation avec le dérèglement climatique sont associées à de plus grandes tentatives de prendre des mesures personnelles pour résoudre le problème. Par ailleurs, les trois éco-émotions liées au climat prédisent un comportement d’action collective, mais de différentes manières. L’éco-colère et l’éco-dépression sont liées à un plus grand engagement dans l’action collective, alors que l’éco-anxiété prédit une action collective plus faible, ou même un désengagement avec le mouvement pro-climat.

Ainsi, chaque éco-émotion à elle seule semble contribuer à un bien-être moindre et à des comportements plus favorables au climat. Cependant, en considérant les trois éco-émotions ensemble, les résultats changent un peu. L’examen des effets uniques de chaque éco-émotion, tout en maintenant les effets des deux autres émotions constantes, révèle que l’éco-anxiété et l’éco-dépression ont des effets négatifs sur le bien-être, mais l’éco-colère escompte une dépression, une anxiété et un stress plus faibles. Des relations modérées à fortes entre les éco-émotions négatives et le bien-être général suggèrent que la façon dont les Australiens perçoivent le dérèglement climatique est étroitement liée à leur vie quotidienne. Certains chercheurs soutiennent que l’expression des émotions est une forme particulière de gestion des facteurs de stress environnementaux, et que cette expression favorise un comportement écologique. Les résultats australiens indiquent plus subtilement que l’éco-colère peut être une forme d’adaptation expressive saine, tandis que l’éco-dépression et l’éco-anxiété peuvent plutôt être débilitantes.

L’éco-anxiété ne doit pas être étudiée comme une expérience émotionnelle isolée, car elle risque de conduire à la conclusion fausse qu’elle améliore l’engagement. Les résultats soulignent que la frustration et la colère face au dérèglement climatique sont des réponses adaptées. Les expériences d’injustice ou d’injustice ont tendance à provoquer une colère de groupe, motivant l’action collective et non individuelle. Si nous considérons le dérèglement climatique comme une injustice (par exemple, générationnellement, socialement et géographiquement), l’association éco-colère <-> comportement personnel suggère que l’éco-colère incite les individus à modifier leurs habitudes quotidiennes dans le cadre de l’objectif collectif d’atténuation du dérèglement climatique.

Avec prudence, ces résultats contribuent aux débats sur la façon de communiquer à propos du changement climatique. Certains chercheurs soutiennent que présenter une image positive d’un avenir alternatif motive des changements de mode de vie plus écologiques, tandis qu’un cadrage négatif, qui évoque vraisemblablement des éco-émotions négatives, provoque un désengagement et peut même renforcer le scepticisme. À l’inverse, certains appels à la peur ont renforcé les comportements écologiques. L’article présentement examiné suggère que les appels à la peur pourraient fonctionner dans la mesure où ils provoquent également la colère, et que tester les appels à la colère est une direction utile pour les recherches et les actions futures. Une meilleure compréhension des cibles de l’éco-colère – que la colère soit dirigée contre des individus, des groupes, des institutions ou autre chose en particulier – peut guider le développement de messages basés sur la colère tout en évitant de favoriser l’éco-dépression.

Un autre article, néerlandais[13] cette fois, indique même que la peur peut favoriser l’engagement écologique : dans cette enquête, des craintes ont été suscitées à l’égard des risques liés au dérèglement climatique, et les informations à traiter étaient un message convaincant sur les ampoules à économie d’énergie. Les résultats indiquent que des niveaux de peur modérés et élevés ont eu un impact sur les attitudes. Une peur modérée a entraîné des attitudes plus positives envers les ampoules à économie d’énergie, mais seulement lorsque de solides arguments en faveur de ces ampoules ont été fournis. Une peur élevée a eu un effet positif sur les attitudes, quelle que soit la force des arguments. Il est conclu que la peur peut influencer les attitudes à la fois de manière directe et indirecte, via le traitement de l’information.

Une contribution du Journal of Environmental Education [14] va dans le même sens : quel est l’effet d’un message antipollution bref mais intense sur l’engagement verbal (volonté déclarée d’agir) et sur trois formes d’engagement comportemental immédiat (don d’argent, don de temps et signature d’une pétition) ? On a présenté à 104 étudiants un tract et à des diapositives avec un message écologique fort. La présentation de ce message a produit beaucoup d’engagement verbal et de dons financiers, mais peu de dons de temps. Presque tous les étudiants ont signé la pétition.

Enfin, sans en dire plus, souvenons-nous que le philosophe allemand Hans Jonas estimait qu’une bonne façon de préparer l’avenir est d’utiliser « l’heuristique de la peur », un guide pour l’action[15]. Or, jusqu’à présent, les actions écologiques ont été incapables de réduire les dommages globaux, dans tous les domaines des « limites planétaires », par sous-estimation générale de l’accélération des destructions. Ce que je peux dire aujourd’hui est que refuser l’heuristique de la peur ne marche pas.

Grève des ventres européens ?

« À ma naissance, la population mondiale comptait un milliard et demi d’habitants. Quand je suis entré dans la vie active, vers 1930, ce nombre atteignait déjà deux milliards. Il est de six milliards aujourd’hui, et il atteindra neuf milliards dans quelques décennies, à croire les prévisions des démographes. Cette croissance a exercé d’énormes ravages sur le monde. Ce fut la plus grande catastrophe dont j’ai eu la malchance d’être témoin. »

Claude Lévi-Strauss, in Wiktor Stoczkowski, « Une “humanité inconcevable” à venir : Lévi-Strauss démographe », Diogène, 2012/2.

La question démographique se situe à l’intersection des questions culturelles et des questions naturelles, elle en rassemble les difficultés et les controverses. Dans la décroissance démographique que je soutiens, la droite décèle une campagne en faveur d’avortements massifs, de promotion de l’homosexualité et d’abandon du patriotisme. La gauche nous soupçonne d’attaquer les droits humains, de fuir le problème du financement des retraites, voire de prêcher l’eugénisme ou le racisme. D’une façon générale, la question est taboue ou considérée comme mal posée : l’information, la croissance et la technologie résoudront les éventuels problèmes démographiques. Quant aux organisations écologistes, associatives ou politiques, elles résolvent la question en ne se la posant pas, alors que l’écologie des populations est une discipline importante de l’écologie scientifique.

La réflexion sur ce tabou a été récemment enrichie par un article de deux scientifiques suédois et canadien[16] qui s’interrogeaient sur les efficacités comparées des différents « éco-gestes » (ce vocable m’horripile), ces actions susceptibles de diminuer notre empreinte carbone, à l’échelle individuelle, dans les pays industrialisés. Leur conclusion est renversante : très loin en avant « avoir un enfant en moins », suivi de « abandonner la voiture à essence » et « renoncer à un vol transatlantique » (voir l’infographie ci-dessous).

Nos auteurs montrent également que les listes des éco-gestes dressés dans dix livres ou polycopiés sur le « développement durable » proposés dans sept universités canadiennes de provinces différentes, listes regroupant  en tout 28 éco-gestes distincts depuis le dérisoire « écrire une lettre à son député » jusqu’au saisissant « avoir un enfant en moins », ces listes, donc, ne mentionnent jamais « avoir un enfant en moins » ou « manger végétarien » très efficaces, tandis que sont mis en avant (souvent mentionnés) les éco-gestes oiseux et peu efficaces genre « fermer le robinet quand on se brosse les dents » ou « réduire le nombre de tontes de la pelouse ». La même méthode de recension fut aussi appliquée aux recommandations d’éco-gestes indiquées par les documents officiels de l’Australie, du Canada, des États-Unis et de l’Union européenne. Avec les mêmes résultats futiles : « laver son linge à l’eau froide » est, tous les ans, 240 fois moins efficace que « avoir un enfant en moins », 10 fois moins efficace que « abandonner la voiture à essence », ou encore : une famille américaine qui choisit « avoir un enfant en moins » offre le même niveau de réduction d’émissions que 684 adolescents qui choisissent d’adopter « recyclage » pour le reste de leur vie.

Il paraît que, dans nos pays industrialisés, les jeunes présentent désormais des comportements plus écologiquement vertueux que les vieux (moins utiliser l’automobile, manger moins de viande…). Mais les comportements individuels des uns ou des autres sont souvent le reflet concret de normes sociales dominantes ou de barrières structurelles. Ainsi, une norme occidentale associe encore l’alimentation carnée avec la santé, le statut social, voire le luxe. Telle est aussi la tendance alimentaire des nouveaux petits-bourgeois chinois, par mimétisme des occidentaux. Similairement, des barrières structurelles telles que l’étalement urbain et la vie en pavillons individuels encouragent l’utilisation de transports polluants. Où l’on retrouve ainsi le phénomène fondamental de l’interaction spéculaire : je mange de la viande et j’habite ma maison parce que les autres le font aussi. Mon désir ne va pas en ligne directe depuis moi jusqu’à l’objet convoité, mon désir est le désir de l’autre. La reconnaissance sociale qui engendre l’estime de soi est un effet de la spécularité, qui mène le monde.

Un autre regard confirme aussi que la question démographique est loin de n’être qu’une affaire de nombres. Ainsi, dans les années soixante-dix de « libération des femmes », presque tous les mouvements émancipateurs considéraient que le choix d’avoir ou de ne pas avoir un enfant était un choix personnel des femmes, au mieux des couples. Tandis que mon opinion actuelle est que c’est un choix collectif, qui réclame une politique sans coercition bien différente du natalisme gouvernemental. En réponse  à « un enfant de moins » (By far the most impactful action), deux scientifiques[17], anglaise et allemand, ont abordé cette question sous l’angle des droits de l’être humain. On peut déceler dans la manière de présenter cet éco-geste en faveur du climat une forme d’utilitarisme, de simple quantification énergétique, réductrice de la décision multifactorielle d’avoir un enfant ou pas. En outre, présenter cet éco-geste comme une question de soutenabilité (moindre pollution pour les générations futures) sans référence aux droits humains actuels peut vouloir dire : les droits des enfants futurs à un environnement sain sont plus importants que mes droits à un enfant maintenant. Une belle question morale.

Aïe aïe aïe

« L’idée d’une unification du monde échappe désormais, pour une grande part, à la philosophie, mais la mathématique, elle, selon moi, la réalise progressivement. »

Daniel Parrochia, Professeur de philosophie à l’université de Lyon 3, « Une mathématisation du sensible est-elle possible ? », Éditions universitaires de Dijon, 2009.

 

Attention ! Philosophie piquante. Le suédois Nick Bostrom est une figure du transhumanisme, directeur de « l’institut pour le futur de l’humanité », à l’université d’Oxford, depuis 2005. Depuis vingt ans ses recherches sont orientées par des hypothèses spéculatives sur la cosmologie, la simulation informatique (genre Matrix ou caverne de Platon), ou « l’hypothèse du monde vulnérable »[18]. C’est cette dernière que nous allons examiner et critiquer maintenant, du point de vue collapsologique, à la lecture d’un article polémique de David Manheim[19].

L’hypothèse de Bostrom est qu’il est possible qu’une avancée technologique future puisse incidemment conduire à l’extinction de l’espèce humaine. Manheim élargit cette hypothèse aux nouvelles technologies (OGM, nanotechnologies, intelligence artificielle, clonage…) déjà existantes et aux futures et, surtout, adopte un point de vue systémique – plutôt qu’analytique – quant à la possibilité de l’extinction. Je suis presque convaincu que les arguments de Manheim sur la vulnérabilité du monde conduisent à une quasi-certitude de l’effondrement. Diable !

Comme vous le savez, dans un système complexe, un risque est systémique lorsqu’il émerge d’une défaillance globale due à une défaillance locale (c’est-à-dire dans une composante du système) qui se propage finalement partout (image des dominos dont l’assemblage s’écroule lorsque l’un d’entre eux tombe en premier). L’une des conclusions que l’on peut déjà énoncer est que plus le système se complexifie plus augmentent les risques d’effondrement. Autrement dit : « Les systèmes complexes interdépendants, dans lesquels les défaillances locales se propagent, peuvent plus vraisemblablement s’effondrer que le taux moyen auquel les sous-systèmes composants peuvent s’effondrer » (David Manheim).

Nous avions déjà été alertés de cette possibilité par les travaux de notre ami David Korowicz, il y a plus de dix ans[20]. Précisons encore la citation précédente en nous rappelant ce que nous disions dans notre rapport biorégionaliste[21], page 42 : « La durabilité de tout écosystème et de tout système complexe peut être mesurée comme un équilibre entre efficience et résilience. » Sachant qu’un système est plus efficient qu’un autre s’il consomme moins de ressources pour parvenir au même résultat ; un système est plus résilient qu’un autre s’il a plus de capacités à survivre et à s’adapter à des changements de l’environnement ; un système trop efficient réduit sa diversité et sa redondance, donc se fragilise ; un système trop résilient devient stagnant, sans évolution possible. Notons que certains réseaux informatiques, tel Internet, ne présentent pas trop de fragilité car les chemins de transmission de l’information entre deux points du réseau sont très diversifiés. Il a été conçu pour cela. Au contraire, certains autres réseaux, tels une ligne unique ou un anneau, sont plus vulnérables à une défaillance (un seul maillon fait défaut et tout le réseau s’effondre). En général, la fuite en avant technologique contemporaine et le souci de diminution des coûts tendent à privilégier l’efficience au détriment de la résilience, donc à augmenter la vulnérabilité.

Réécrivons alors la conclusion escomptée : si le développement technologique continue indéfiniment, la fragilité systémique s’accroîtra jusqu’au point où la possibilité d’un choc suffisant pour un effondrement complet approche la certitude. Doux Jésus ! Bien sur, il serait difficile et fastidieux de déployer une approche probabiliste formalisée et rigoureuse pour « démontrer » la proposition renversante précédente. Tenons-nous en à un parfum qualitatif. Tout d’abord, observons que continue la tendance des technologies à accroitre leur efficience et à décroitre leur résilience en au moins un sous-système critique du système global (ex : l’agriculture, les transports, la bourse, le nucléaire), ce qui accroîtra la fragilité de l’ensemble. Secundo, si la fragilité augmente c’est que l’activité économique ne conduit pas à une surabondance des ressources (ce qui atténuerait la fragilité). Tertio, il faut aussi supposer que la fragilité est assez difficile à identifier, i.e. que certaines défaillances dans certains sous-systèmes seraient imprévues. Cela est vrai historiquement ; mais peut-on en être également certain à l’avenir ? Pourra-t-on un jour annoncer que, pour toute technologie ou tout sous-système, « le risque zéro existe ». J’en doute. Néanmoins, si l’un ou l’autre des trois arguments précédents devenait nettement faux, cela tuerait notre conclusion escomptée.

Il ne suffit pas d’examiner les systèmes techniques, il faut aussi prendre en compte le PFH (le putain de facteur humain) ! Ce qui, intuitons-nous, ne renforcera pas la robustesse mais augmentera plutôt la vulnérabilité des systèmes éco-socio-techniques. Bien sûr, c’est d’organisation qu’il s’agit. Et un agencement requis des choses dans beaucoup de domaines peut sembler compenser les risques purement technologiques. Mais la résilience sociotechnique, entièrement conçue par la raison – donc très différente de la résilience de la nature qui, elle, est émergente – est fragilisée par l’être même de l’humain, au point que, dans la majorité des systèmes techniques, l’automation totale est plus fiable que l’union humain-machine.

Et à l’échelle du système éco-socio-techno planétaire en son entier, qu’en est-il de la vulnérabilité ? Convenons d’abord que la complexité de ce système ne peut pas être remplacée par une alternative plus simple, sauf après un effondrement systémique global, comme l’a bien montré Joseph A. Tainter[22] dès 1988. Face à un problème nouveau, l’humanité ne sait qu’augmenter la complexité, affirme-t-il, jusqu’à la ruine. Dans les milieux économiques, on appelle parfois ce phénomène « la dépendance au chemin ». Très généralement, aucun système ou équipement nouveau n’est conçu comme pouvant faire marche arrière, en revenant à des versions précédentes. Beaucoup de techniques du passé meurent avec les travailleurs du passé. Souvent, cette obsolescence est même programmée. J’avoue en avoir eu l’expérience récemment : mon vieux MacBook Air de 2011 ne parvenant plus à satisfaire les exigences des nouvelles applis que nécessitaient l’ouverture ou le traitement des documents reçus de mes correspondants ou téléchargés de quelque site, j’entrepris d’acheter un nouveau MacBook Air 2021, équipé de la toute nouvelle puce d’Apple, la M1 (et non plus les « vieilles » puces d’Intel). Cela fonctionne plus vite, certes. Mais, revers de la médaille, le pilote de ma vieille imprimante Canon est incompatible avec la M1. Bref, plus généralement, l’efficience des technologies nouvelles interdit d’empiler la compatibilité avec les anciennes versions, les souvenirs s’effacent, jusqu’à la déconfiture lorsque seul un retour en arrière serait viable (que l’on songe aussi à l’agriculture contemporaine). Cette fuite en avant provoque une irréversibilité angoissante, engendrant un brin de solastalgie (A Quantum of Solace, demandait Daniel Graig, alias James Bond, en 2008).

Ensuite, le risque d’effondrement exige que les défaillances soient suffisamment rares pour que la croissance technologique permette de construire des systèmes beaucoup plus complexes que la simple maintenance des anciens. Souvent, ces nouveaux systèmes sont des systèmes de systèmes, ou même des systèmes de systèmes de systèmes, de différentes échelles, très interconnectés, dans une hiérarchie emmêlée. Émerge ainsi la question de la convergence planétaire des systèmes complexes (Earth Scale Convergence Systems) dont l’interopérabilité et la maintenance à cette dimension sont des défis croissants. Comme nous le savons depuis Ivan Illich et Olivier Rey, ces questions relèvent peu de la conception et de la planification, mais beaucoup de la taille[23] en elle-même, qui génère le dépassement de seuils de contre-productivité, et la multiplication des défaillances. Enfin, nous l’avons déjà vu, le risque d’effondrement est lié à la forte connectivité des sous-systèmes du système global de telle sorte que les défaillances provoquent un effet domino, une réaction en chaine de défaillances locales se propageant au global. D’autant plus que chaque entreprise, individuellement, a peu de motivation pour changer sa production et/ou ses technologies en investissant dans la sûreté et la réduction des risques, dans la mesure où ses concurrentes ne le font pas non plus, en l’absence de normes prescriptives assorties de sanction. On le voit parfaitement dans le domaine pétrolier dans lequel Total n’a aucune intention d’arrêter d’extraire et de distribuer, tant que les sept sœurs font de même[24]. Au contraire, avec l’avidité coutumière à ce niveau, Total tente de se faire une place dans l’exploitation des ressources de l’Arctique, de plus en plus libre de ses glaces.

Paradoxalement, bien que des normes internationales se créent et que des investissements subséquents dans la sûreté soient effectués par les entreprises ou les États, éloignant ainsi l’advenue de dangers et de défaillances identifiables, les défaillances rares et peu anticipées créent plus de fragilité (c’est la théorie du cygne noir de Taleb[25]). En effet, si, dans un système quelconque, on détecte de la fragilité due à une possible défaillance, le risque afférent deviendra apparent et pourra être fixé, mais au prix d’un accroissement de la complexité et donc de la fragilité ! Plus les risques seront difficiles à détecter, mais finalement réduits, plus la complexité augmente et la vulnérabilité aussi !

Quelles nouvelles de la biodiversité et du climat ?

 Le 10 juin 2021, pour la première fois, le GIEC pour le climat et l’IPBES pour la biodiversité ont publié ensemble un document affirmant clairement que la préservation de la biodiversité et l’atténuation du dérèglement climatique sont un seul et même combat : « Aucun de ces enjeux ne sera résolu avec succès s’ils ne sont pas abordés ensemble »[26].

Je cite le professeur Hans-Otto Pörtner, président du comité directeur scientifique de l’IPBES : « Le changement climatique causé par l’homme menace de plus en plus la nature et ses contributions aux humains, y compris sa capacité à aider à atténuer le changement climatique. Plus le monde se réchauffe, moins la nourriture, l’eau potable et d’autres contributions clés que la nature peut apporter à nos vies, seront disponibles dans de nombreuses régions. Les changements dans la biodiversité, à leur tour, affectent le climat, en particulier via des impacts sur les cycles de l’azote, du carbone et de l’eau »[27].

Le 23 juin 2021, une fuite (intentionnelle ?) en provenance du GIEC a été récupérée par l’AFP sous la forme d’un résumé confidentiel du rapport de 4000 pages du GIEC qui devrait être publié en février 2022. « La vie sur Terre peut se remettre d’un changement climatique majeur en évoluant vers de nouvelles espèces et en créant de nouveaux écosystèmes. L’humanité ne le peut pas ». Le GIEC envisage l’extinction de l’espèce humaine ! Je cite les chercheurs du GIEC : « Les niveaux actuels d’adaptation seront insuffisants pour répondre aux futurs risques climatiques. Nous avons besoin d’une transformation radicale des processus et des comportements à tous les niveaux : individus, communautés, entreprises, institutions et gouvernement » [28] .

Le 5 mars 1974, dans son livre-programme pour les élections présidentielles de mai 1974, René Dumont, candidat écologiste, écrivait : « Si nous maintenons le taux d’expansion actuelle de la population et de la production industrielle jusqu’au siècle prochain, ce dernier ne se terminera pas sans l’effondrement total de notre civilisation. Par épuisement des réserves minérales et pétrolières, par la dégradation poussée des sols, par la pollution devenue insoutenable de l’air et des eaux, enfin par une altération des climats due notamment à l’accumulation de gaz carbonique » [29] .

Proposition sérieusement légère pour un manifeste de Momentum

« Ne pouvons-nous pas simplement revenir en arrière, considérer tout le siècle dernier comme un mauvais rêve, et recommencer à zéro ? Ne s’agit-il pas d’un moment nécessaire pour repartir à zéro avant d’essayer d’imaginer ce à quoi pourrait ressembler un XXIe siècle véritablement révolutionnaire ? »

David Graeber, « La fatigue du désespoir ou comment le manque d’espoir peut devenir ennuyeux », Revue du MAUSS permanente, 2 mai 2019 [en ligne]

 

À l’ordre du jour de cette rencontre de l’Institut Momentum, un point fantôme rode : l’écriture et l’adoption d’un Manifeste. Afin de contribuer à cette dissertation, je vous propose un résumé issu de mes lectures[30] collapsologiques hétéroclites :

  1. Le climat stable de l’Holocène a rendu possible l’agriculture et les sociétés industrielles de masse. Le climat instable du Pléistocène les avait rendus impossibles avant cette date. Le changement rapide des conditions biophysiques et les événements afférents dans l’Anthropocène les rendront à nouveau impossibles.
  2. Les sociétés humaines agricoles ont été caractérisées par des dépassements (overshoots) et des effondrements (collapses) locaux. Le changement climatique a souvent conduit à ces effondrements.
  3. Les estimations du statu quo indiquent que le climat se réchauffera de 3 °C à 4 °C d’ici 2100 et de 8 à 10 °C par la suite.
  4. Le dérèglement climatique futur ramènera la planète Terre aux conditions climatiques instables du Pléistocène et l’agriculture sera impossible.
  5. La société humaine, s’il en est, sera à nouveau caractérisée par la chasse et la cueillette.

 

[1] « La solastalgie affecte les individus conscients qu’« il n y a pas de planète B », pour reprendre un slogan popularisé lors des marches pour le climat. À mon sens, la solastalgie traduit la perte de l’espoir d’un monde meilleur. C’est une angoisse existentielle face à la détérioration et à la destruction irréversible de notre environnement immédiat et des êtres vivants qui l’habitent ». Alice Desbiolles est médecin de santé publique spécialisée en santé environnementale. Elle anime la page Facebook Le stétho d’Alice où elle traite de ces enjeux.

Voir aussi le site de Charline Schmerber www.solastalgie.fr

Et le livre Glenn Albrecht, Les émotions de la Terre, Paris, LLL, 2020

[2]  Voir, par exemple, le film sensible de Emmanuel Cappellin, « Once you know », réalisé en 2019.

[3]Will Steffen, Wendy Broadgate, Lisa Deutsch, Owen Gaffney et Cornelia Ludwig, « The Trajectory of the Anthropocene : The Great Acceleration », The Anthropocene Review, vol. 2, no 1,‎ 1 april 2015, p. 81-98.

[4]  https://www.institutmomentum.org/respecter-les-limites-planetaires/#more-17214

[5]  https://dothemath.ucsd.edu/2021/05/why-worry-about-collapse/

[6] http://www.sustainable.unimelb.edu.au/files/mssi/MSSI-ResearchPaper-4_Turner_2014.pdf

[7] https://aspofrance.org/2021/05/23/world-metal-peaks/

[8] Ugo Bardi, The Seneca Effect, Springer, 2017. Du même auteur, voir aussi : Before the Collapse, Springer, 2020.

[9] https://richardheinberg.com/bookshelf/partys-over

[10] G.W.F. Hegel, Système de la vie éthique, 1802.

[11] Jean-Louis Vullierme, Le concept de système politique, Paris, PUF, 1989.

[12] Samantha K. Stanley, Teaghan L. Hogg, Zoe Leviston, Iain Walker, « From anger to action: Differential impacts of eco-anxiety, eco-depression, and eco-anger on climate action and wellbeing », The Journal of Climate Change and Health, Vol. 1, March 2021.

[13] Meijnders AL, Midden CJ, Wilke HA. Communications about environmental risks and risk-reducing behavior: the impact of fear on information processing. J Appl Soc Psychol 2001;31:754–77.

[14] Hine, D. W., & Gifford, R. (1991). Fear appeals, individual differences, and environmental concern. The Journal of Environmental Education, 23(1), 36–41.

[15] Hans Jonas, Le principe responsabilité, Paris, Le Cerf, 1990.

[16] Seth Wynes and Kimberly A Nicholas, Environmental Research Letters 12 (2017) 074024

[17] Rebecca Laycock Pedersen and David P M Lam, Environmental Research Letters 13 (2018) 068001

[18] Nick Bostrom, « The Vulnerable World Hypothesis », Global Policy, 06 September 2019.

[19] David Manheim, « The Fragile World Hypothesis: Complexity, Fragility, and Systemic Existential Risk », Futures 122 (2020) 102570.

[20] David Korovicz, « Tipping Point », Feasta, 15 march 2010.

Voir aussi : David Korowicz, 50ème séminaire de Momentum, https://www.institutmomentum.org/civilization-and-collapse-the-transformation-of-risk-the-predicament-of-risk-management-by-david-korowicz-19-janvier-2017/

[21] Agnès Sinaï, Yves Cochet, Benoit Thévard, Biorégion 2050, l’Ile-de-France après l’effondrement, octobre 2019,https://www.institutmomentum.org/bioregion-2050-lile-de-france-apres-leffondrement-le-rapport-integral/

[22] Joseph A. Tainter, The Collapse of Complex Societies, Cambridge University Press, 1988.

[23] Olivier Rey, Une question de taille, Paris, Stock, 2014.

[24] Les sept compagnies pétrolières les plus importantes au monde sont nommées Seven Sisters, les « sept sœurs » : Exxon, Mobil, Socal, Texaco, Gulf, BP, Shell.

[25] Nassim Nicholas Taleb, Le Cygne noir : la puissance de l’imprévisible, Paris, Les belles lettres, 2011.

[26] https://www.ipbes.net/events/launch-ipbes-ipcc-co-sponsored-workshop-report-biodiversity-and-climate-change

[27] Ibid. ???

[28] Libération et AFP, « L’alerte apocalyptique du GIEC sur le changement climatique », 23 juin 2021.

[29] René Dumont, À vous de choisir, l’écologie ou la mort, Paris, Éditions Jean-Jacques Pauvert, 1974.

[30] https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0016328719303507