12 avril 2022

Energies et matières premières : « Il est capital de distinguer les consommations essentielles et les autres »

Tribune Le Monde par Mathilde Szuba, 1er avril 2022

Face au choc d’une hausse durable des prix, l’histoire montre que les Etats ont su recourir à un rationnement justement réparti, rappelle la sociologue Mathilde Szuba dans une tribune au « Monde ».

Faire payer les consommateurs, pourquoi pas, mais lesquels ? L’énergie n’est pas un produit comme les autres, car elle permet d’assurer des besoins de base (chauffage, hygiène, cuisine) que l’on peut qualifier sans hésiter d’essentiels. Aussi, quand une forte augmentation des prix de l’énergie menace de faire basculer de nombreux foyers dans la précarité, le blocage des prix du gaz et de l’électricité semble une solution d’urgence évidente. Sauf que l’énergie sert aussi à des usages nettement moins primordiaux : voyages d’agrément, voitures surdimensionnées, piscines, résidences secondaires… voire yachts de luxe ou tourisme spatial ! Or, on peut difficilement justifier le fait que le kilowatt/heure (kWh) soit subventionné à l’identique, qu’il s’agisse de chauffer l’eau d’une douche ou de chauffer l’eau d’une piscine. Et comment accepter que l’on paie collectivement pour venir au secours de pratiques énergétiques incompatibles avec nos engagements écologiques ?

C’est pourquoi il est capital de distinguer les consommations essentielles et les autres. Cette distinction peut s’appliquer via un tarif progressif, où les premiers kWh consommés sont peu chers, mais où le prix augmente ensuite par paliers (un système déjà appliqué dans quelques communes pour l’eau). Cela correspond à une formule bien connue de l’écologie politique : « gratuité de l’usage, renchérissement du mésusage ». Un tarif progressif protège ainsi les besoins essentiels, tout en en faisant peser le coût sur les gros consommateurs. Comme la consommation d’énergie est fortement corrélée aux revenus (plus on est riche, plus on consomme d’énergie), un tarif progressif est aussi un tarif socialement progressiste.

Cependant, la hausse du prix des énergies n’est qu’une partie du problème, qui ne devrait pas masquer deux crises majeures qui se dessinent devant nous : la fragilité de notre approvisionnement énergétique (les prévisions de l’Agence internationale de l’énergie sont pleines de points d’interrogation, sans parler d’un possible chantage au gaz de la Russie) et la nécessité, au nom du climat, d’organiser une révolution énergétique de grande ampleur, qui passera nécessairement par de la sobriété. Chercher à corriger le problème de la hausse des prix sans tenir compte de ces deux enjeux reviendrait à se contenter de corrections cosmétiques, tout en perdant des ressources et un temps précieux. Planifier, organiser et répartir la réduction des consommations serait autrement plus ambitieux pour affronter à la fois le problème des prix de l’énergie et celui de la quantité que nous en consommons. Impensable ? Infaisable ? Pas vraiment, et d’ailleurs nous l’avons déjà fait.

Nouvelle normalité

A plusieurs reprises au cours du XXe siècle, nos sociétés ont eu recours au rationnement pour faire face à des crises ou à des pénuries touchant des ressources essentielles. Pendant les deux guerres mondiales, mais aussi lors de la crise de Suez (1956) et lors du premier choc pétrolier (1973-1974), des politiques de rationnement ont organisé, en Europe, la réduction des consommations d’énergie. La réticence à intervenir dans l’économie n’est pas nouvelle : dans la plupart des cas, les mesures prises sont d’abord incitatives, mais devant leur faible efficacité pour réduire les consommations, et constatant par ailleurs que les prix de plus en plus élevés privent les plus pauvres de biens essentiels, les autorités politiques se résolvent à organiser un rationnement. C’est typiquement ce qui s’est produit pour le charbon à Paris lors de la première guerre mondiale : l’intervention des autorités a tardé, mais l’instauration du rationnement a permis, en limitant les achats des plus aisés, de garantir une consommation minimale de combustible à chacun.

Cette expérience de justice et de solidarité a été effacée, dans notre récit national, par le souvenir particulièrement amer du rationnement des années 1940, perçu avant tout comme vecteur de privations et d’injustices, parfois même comme un instrument d’humiliation supplémentaire au service de l’armée d’occupation. Il en est tout autrement au Royaume-Uni, où le rationnement des années 1940 a gardé l’aura positive d’une mobilisation des civils dans l’effort de guerre, via des privations et des efforts certes sévères, mais bien acceptés car perçus comme justes et équitablement répartis. Le slogan du rationnement, « Fair Shares for All » (« de justes parts pour chacun »), est resté emblématique de cette période.

Enfin, en 1973, on a pu observer en Europe de l’Ouest des mesures visant toutes à organiser la réduction des consommations d’énergie : dimanches sans voiture, puis rationnement des automobilistes aux Pays-Bas, semaine de travail réduite et coupures d’électricité planifiées au Royaume-Uni, réduction des températures de chauffage dans la plupart des pays, etc. La France, moins touchée que la plupart de ses voisins, prend à cette époque des mesures moins drastiques. Certaines concernent les consommations quotidiennes : économies de chauffage, fin des programmes télé à 23 heures, réduction de la vitesse sur les routes. D’autres sont plus symboliques (interdiction de la publicité lumineuse et interdiction des compétitions automobiles).

Ces expériences nous montrent que réduire les consommations d’énergie est difficile, mais pas impossible, dès lors que cette réduction est perçue comme juste et justifiée. La hausse des prix de l’énergie actuellement observée n’est pas une anomalie temporaire, mais une nouvelle normalité : il est urgent d’inventer les instruments politiques qui permettront une répartition équitable des efforts de sobriété.

Mathilde Szuba est maîtresse de conférences en sociologie politique à Sciences Po Lille et administratrice de l’Institut Momentum. Docteure en sociologie de l’environnement, au Centre d’Etude des Techniques, des Connaissances et des Pratiques (CETCOPRA, Université Paris I), elle travaille sur les implications politiques et sociales du pic pétrolier et du dépassement des seuils d’irréversibilité environnementaux, notamment à travers l’étude des quotas individuels de carbone (« cartes carbone »). Elle a co-écrit un chapitre dans l’édition française du Manuel de transition de Rob Hopkins (2010).