15 novembre 2020

GARONA ANIMA. Une autre voie possible pour l’aménagement de l’ancien site d’AZF à l’heure de l’Anthropocène

Par Karim LAHIANI, 15 novembre 2020

Cet article est basé sur un projet de fin d’études réalisé au sein de l’École nationale supérieure de paysage de Versailles. L’explosion de l’usine AZF le 21 septembre 2001 constitue le plus tragique accident industriel jamais répertorié en France. Le choc provoqué au sein de la société civile et du monde politique local pousse les acteurs à un tabula rasa rapide de l’ancienne usine pour édifier un Cancéropole, pôle de recherches censé « soigner la mort » où celle-ci avait frappé. Le projet avait l’ambition d’apparaître comme un grand campus boisé ouvert aux toulousains. Vingt ans après la catastrophe, force est de constater l’échec de l’opération sur ce point : abandon d’une partie du programme, fréquentation limitée, mémorial polémique, privatisation par les laboratoires sont autant d’éléments symptomatiques d’un paysage figé et fragmenté qui a perdu de cette philosophie initiale. Certains risques perdurent, à l’image des 4000 tonnes d’explosifs qui dorment encore aujourd’hui dans des lacs aux abords du site et qui n’ont pas empêché l’homme d’investir ce lieu avec la même intensité qu’avant l’accident. Cette situation interroge la légitimité d’une intervention humaine et les moyens d’action engagés à la suite d’une catastrophe. En effet, avons-nous vocation à reproduire un mode d’habiter moderne sur ces lieux traumatisés par nos sociétés thermo-industrielles ? Garona Anima est une tentative de penser un autre destin pour l’ancien plateau chimique de Toulouse ; un anthropocène sauvage où des forces telluriques réhabilitées esquissent de nouveaux imaginaires et collaborent étroitement avec l’homme pour mettre ce paysage en mouvement.

La posture d’un paysagiste de l’anthropocène

Juger aujourd’hui des effets de la société thermo-industrielle nous permet d’esquisser un constat d’échec : la récurrence des catastrophes technologiques telle que celle d’AZF, marque l’effondrement symbolique de la modernité. Plus spécifiquement, la foi dans un progrès inconditionnel semble altérée par la montée en puissance d’un sentiment d’incertitude [1]. L’homme qui fondait jusqu’ici, la construction de son environnement sur sa maîtrise technique du monde, navigue désormais dans le trouble. C’est tout notre rapport au temps et à l’espace qui s’en trouve bouleversé. A l’heure de l’anthropocène, nous pensons le présent à partir du futur et des effondrements qui pourraient advenir, quand la modernité appréhendait le temps dans un rapport de continuité, envisageant un avenir jugé plus confortable à partir du présent [2]. Nous sachant vulnérables, il nous incombe désormais de penser le monde dans une logique de ruptures et de discontinuités, d’accorder une place plus prégnante à des processus non maîtrisés, de laisser s’opérer des changements d’état sans nous targuer de détenir la prééminence de l’action.

L’époque met donc le paysagiste devant des défis d’envergure. Elle appelle à une réinvention de notre pratique et son inscription dans l’espace et le temps. Elle nous invite à une reconstruction symbolique du monde, à repenser notre rapport à la matière et au vivant, à travailler sur les conditions du réel plutôt que sur sa transformation.

En effet, la crise anthropocène est avant tout une crise de la conscience [3]. S’extraire de l’horizon esquissé par la modernité pour s’inscrire dans une temporalité plus globale, opérer un écart, un changement de focale spatio-temporelle, peut nous aider à mieux « atterrir » au sens littéral du terme, c’est-à-dire à retrouver ce socle maternel qu’est la Terre. Reconscientiser le réel, c’est tenter de nouer une relation profondément respectueuse avec l’environnement et reconsidérer in fine, les liens qui nous unissent aux choses humaines, non-humaines, végétales et minérales. C’est en somme, faire l’expérience de l’altérité, de l’hybridité, de la diplomatie.

Notre travail passe alors par une exploration des différentes couches sédimentaires entropiques et anthropiques sur le site de l’ancienne usine. En effet, reconsidérer l’épaisseur d’un territoire industriel en replaçant son destin dans une dimension géo-historique permet d’ouvrir vers un ailleurs fécond puisque porteur d’imaginaire et de sens pour le paysage et de replacer le territoire dans le temps long. Si ce n’est une réécriture, sinon un déchiffrage, cette exploration sédimentologique s’apparente à l’étude des tablettes d’argile, celle des premiers récits de l’humanité. Par le stylet, le scribe d’antan marquait la surface, il « mettait en forme » un récit multidimensionnel qui s’inscrivait dans l’espace et dans le temps. Par sa main, la force de l’outil rencontrait la matière et créait quelque chose « autre ». Dans une forme d’hybridité transdisciplinaire, nous endossons dans ce projet un nouveau statut, celui d’archéo-paysagiste pour mieux assumer par la suite, celui du stratège, être actant en connaissance, en conscience des forces à l’œuvre. Nous nous reconnectons à la Terre, nous étudions les gestes, nous grattons les surfaces, nous découvrons les anfractuosités et les reliefs qui sont autant d’écritures naturelles et artificielles à faire partager pour relégitimer l’intervention de l’homme, dans une alliance nouvelle avec le monde.

I. Momentum, « présenter » le territoire ou l’épaisseur superficielle du paysage

Garona anima se veut le porte-voix d’une nouvelle façon d’appréhender le temps dans le projet de paysage. A cet égard, la première piste d’analyse consiste à « présenter » le territoire, c’est-à-dire à le mettre littéralement au présent, à partager les conditions actuelles de ce qui fonde le réel avant d’envisager toute action ultérieure. Ce travail nous a conduit à explorer l’endroit le plus emblématique du site : le cratère de l’explosion, seul lieu épargné du tabula rasa post-traumatique, puisque mis sous scellées judicaires durant près de quinze années. Loin d’une image apocalyptique, le site apparaît comme un grand étang paisible, un espace où la végétation a repris ses droits sans que l’homme ne dicte le moindre aménagement. Cette mutation presque accidentelle et décorrélée de l’intervention humaine pose question : le sauvage devient ici la matrice principale de recomposition du site post-traumatique, là où la modernité semblait dicter les principes d’aménagement de manière a priori hégémonique. Le drame ne se lit plus immédiatement dans ce lieu alors que ce dernier constitue le point d’origine des transformations contemporaines sur des centaines de mètres alentours. La catastrophe a laissé place à de nouvelles formes de vies foisonnantes autour du cratère qui semble être paradoxalement le seul espace respectant la philosophie initiale du projet de reconversion.

II. Katastrophê, quand « l’événement » fait bascule dans le temps et dans l’espace ou l’épaisseur mémorielle du paysage

L’événement est un point de divergence. Il « fait date » et change le destin du groupe qui le vit et de l’espace où il s’opère. Deux éléments se jouent à travers un événement traumatique ; une dimension ponctuelle d’une part. L’événement est une bribe de temps qui génère des bascules psychologiques ou territoriales plus ou moins conséquentes ; une dimension linéaire d’autre part. L’événement traumatique créé alors des sédimentations mémorielles dans le temps long, qui impactent les formes de représentation du territoire et in fine du paysage. Entre histoire chimique et fluviale, il semble que deux événements traumatiques majeurs jouent justement ce rôle, permettant de mieux cerner le site : la grande crue de 1875 qui dévasta la ville et l’accident d’AZF en 2001. Dans le premier cas, la catastrophe génère une mise en défense du fleuve – qui endigué et réduit à portion congrue dans le paysage – est déconsidéré et perçu comme une menace pour la ville. La catastrophe d’AZF induit quant à elle, une mise en défense des sols par excavation à grande échelle. Celle-ci engendre une perte partielle de la mémoire sédimentaire du site et un fort impact carbone à la suite de la dépollution engagée.

III. Sedimentum, en quête d’une historiographie du temps long ou la dimension profonde du paysage

L’archéologie est une science de la mémoire oubliée, une poétique des profondeurs. Elle confère un nouveau sens à l’espace exploré et autorise une mise en récit du topos qui ne se lit plus dans l’horizon mais dans la verticalité. Elle est une irruption du passé dans le présent, une redécouverte des traces refoulées qui donne au paysage sa dimension psychique. Cette esthétique du surgissement ne demande qu’à être racontée, retraduite. Elle se matérialise dans l’exploration sédimentologique de Garona depuis la fin de l’ère glaciaire jusqu’à nos jours ainsi que de la Tolosa antique, celle des Volques Tectossages, peuple gaulois ayant pour tradition d’enfouir ses trésors dans des lacs sacrés ou des puits dédiés à cet effet. Elle se concrétise également dans une mise en lumière de l’esthétique du surgissement produite par les fouilles archéologiques qui fait émerger des lieux de mémoire en des endroits insoupçonnés à l’instar d’une porte romaine nichée sous la place du Capitole.

De manière plus contemporaine, nous enquêtons sur les traces chimiques témoins du passé industriel du site que l’homme a là aussi tenté d’enfouir, à l’image des pollutions aux métaux lourds ou des 4000 tonnes de nitrocellulose immergées dans les Ballastières de Braqueville à une centaine de mètres du site. Cette substance explosive utilisée dans l’ancienne poudrerie nationale pour la fabrication d’obus lors de la Première guerre mondiale pénètre peu à peu les couches sédimentaires fluviales et participe d’une identité explosive des sols. Depuis l’accident d’AZF, deux autres explosions de moindre ampleur, ont d’ailleurs été relevées, confirmant la présence de ces explosifs et les risques encourus pour les usagers dans la configuration actuelle.

IV. Garona Anima, une anticipation sédimentaire ou la dimension projectuelle du paysage

Selon quelles modalités, l’intervention humaine sur l’espace peut-elle alors fonder une légitimité nouvelle ? Cette action doit-elle être strictement maîtrisée ou laisser une place prépondérante à d’autres forces, d’autres énergies ? Quel en est le résultat souhaitable ?

Ces questions appellent à un dépassement de la modernité pour s’inscrire dans une nouvelle ère ; celle du sauvage, où s’expriment des formes d’actions nouvelles, des forces naturelles ou telluriques. Il s’agit alors de sortir de l’acte despotique et unilatéral d’aménager pour proposer une nouvelle forme de relation à l’environnement. « Ménager » en stratège, tel est l’horizon du paysagiste de l’anthropocène sauvage. Sa volonté d’agir interroge alors le champ des forces et des énergies susceptibles d’aider à cette quête d’une transformation de l’espace moins autoritaire. Le paysagiste stratège n’est plus un archéologue qui prendrait conscience de la matière, mais un potier qui, érigeant la glaise, ferait directement corps avec elle et en conscientiserait les forces à l’œuvre. Son geste qui créé la forme est celui d’une rencontre à fleur de peau où se noue un contact étroit entre deux mondes, soldé par la force cinétique du tour, outil nécessaire à la mise en mouvement. Il est coparticipant de l’œuvre qui s’annonce.

Une perspective ontologique des forces naturelles présentes sur le site permet alors d’en révéler l’utilité et les coalitions souhaitables avec ce paysagiste « ménageur » de territoires. Les paysagistes se sont trop souvent emparés du régime biologique, celui des forces vivantes. Celui-ci fonde dans la majeure partie des cas, la légitimité de sa démarche faisant principalement référence au règne végétal ou anthropique. Le champ du macro-physique est traditionnellement laissé aux ingénieurs qui en développent une vision techniciste. Tenter une esthétique de la matière physique peut pourtant s’avérer source féconde et pilier fondateur d’une démarche de projet. Dans ce nouveau paradigme, l’entropie – le règne du minéral – se substitue à l’anthropie en tant que motif de justification principal de l’intervention. Il s’agit de défier les lois de la physique qui cantonnent l’énergie-matière à un processus qui tend vers l’homogénéité et le statisme. Nous tentons au contraire une mise en mouvement de la matière en exploitant les caractéristiques intrinsèques du site dans une vision systémique et contingente de l’énergie-matière à la manière dont Stéphane Lupasco a pu la définir en son temps [4].

Cette réhabilitation passe aussi par un travail de décryptage artistique, une forme de thérapie post-traumatique qui permet de s’affranchir du principe cartésien de dualisme raison-matière à l’origine des traumatismes mais aussi des oppressions que le site a pu subir. Deux forces apparaissent alors pour accentuer les sédimentations du site, son épaisseur et son altération par les pollutions chimiques et les catastrophes : « l’eau-énergie » de la Garonne et « le souffle-énergie » issu de potentielles explosions à venir. Ensemble, ces forces sculptent les nouveaux reliefs historiques, esthétiques, poétiques et géographiques du paysage. Les énergies se nourrissent alors mutuellement. Volontairement décidée, une explosion fait par exemple « événement » et permet d’engager une nouvelle bascule territoriale : les substances chimiques sont ainsi utilisées pour rouvrir les barrages et autoriser les dépôts alluviaux nécessaires à l’écriture de cette nouvelle page du topos.

 

L’eau energie – sédimentation alluviale. Travail à partir de charges en eau et de pastels broyés. (a) Lahiani Karim, 2020.

A la lecture stratigraphique générée par l’eau-énergie se superpose et s’entremêle ponctuellement, une lecture verticale de l’histoire sédimentaire au travers des explosions probables à l’avenir sur certaines parties du site : les cratères qui en résultent, deviennent l’espace d’un trouble intrigant. Ces derniers sont un outil de modelage de l’espace qui accentuent les reliefs par enlèvement et atterrissement sauvage de la matière ; un motif paysager qui apporte des contrastes symboliques, révèle les profondeurs de l’histoire sédimentaire en faisant ressurgir des traces et en ouvrant la voie sous certaines conditions, à de nouveaux imaginaires.

Le SOUFFLE-énergie- Le cratère espace du trouble. Travail à partir d’explosifs, farines et pastels broyés. (a) Lahiani Karim, 2020.

Conclusion

A travers ce projet, nous avons voulu requestionner le rôle du paysagiste dans le processus d’aménagement d’un territoire. Garona Anima se veut le porte-voix d’une manière possible d’appréhender le projet de paysage : assumer des dynamiques non-vivantes comme principal levier de transformation d’un site. En ce sens, le projet assume l’entrée dans une nouvelle ère, celle d’une renaissance sauvage, en rupture avec le paradigme moderne. Il tente une réponse consciente et harmonieuse avec les forces décelées sur le site, que l’on peut nommer « concordanse des lieux ». La concordanse est une écriture du site en mouvement, une adaptation constante aux aléas, une co-construction de l’espace. Elle est un ménagement plus qu’un aménagement. Elle laisse s’exprimer les forces en présence, en respecte l’authenticité. Elle en assume la nature au lieu de les plier à la volonté d’un homme bien souvent guidé par ses réflexes primaires et ses biais culturels.

Le paysagiste doit savoir saisir l’importance des temporalités et les mettre au service d’un projet. Garona Anima tente donc aussi une « concordanse des temps ». Nous formulons par exemple, l’importance de dissocier le temps long du processus d’aménagement de l’événement qui fait date et bascule territoriale. Une explosion ou une submersion peuvent à leur manière, bouleverser le destin d’un site. Considérer le temps long comme horizon souhaitable, permet de s’inscrire en rupture avec la modernité, qui est une ère de l’instant. Si difficile à mettre en œuvre soit-elle – puisque confrontée entre autres aux impératifs économiques politiques – cette vision doit trouver des sources de légitimité nouvelles pour s’accomplir ; c’est ce que tente Garona Anima au travers d’une poétique sédimentaire, en réponse aux traumatismes subis par le site.

Karim LAHIANI est paysagiste, urbaniste et géographe diplômé de l’École nationale supérieure de paysage de Versailles, de Sciences Po Paris, de l’IEP de Lyon et de l’Université Lyon II. Son parcours le pousse progressivement à engager un regard critique et sensible sur les questions d’aménagement du territoire, de projets urbains et à explorer de nouveaux rapports de l’homme à son environnement liés aux catastrophes technologiques notamment. Ses recherches actuelles portent sur la reconscientisation de la matière et la reconsidération des forces naturelles comme levier du projet de paysage. Il est membre de l’Institut Momentum depuis 2020 et travaille également dans une agence de paysage à Paris.

[1] FRESSOZ J-B., « Eugène Huzar et l’invention du catastrophisme technologique », Romantisme, 2010, pages 97 à 103. Disponible sur :  https://www.cairn.info/revue-romantisme-2010-4-page-97.htm

[2] DUPERREX  M. «Art et paysage, pour une sédimentation hybride». Janvier 2020.

Conférence disponible sur : https://www.ebabx.fr/en/node/559

[3] Logé G. La Renaissance sauvage. L’art de l’anthropocène. PUF, 2019, 221 pages.

[4] LUPASCO S. Les trois matières. Julliard, 1960, 200 pages.