17 novembre 2019

Gouvernement des biorégions : de l’hospitalité au temps des catastrophes

Séminaire du 12 octobre 2019, par Agnès Sinaï
Crédit photo : V. Vicenzo

Crédit photo : V. Vicenzo

Par son aspiration à réorganiser les établissements humains selon des cohérences écologiques, la biorégion se définit comme un biotope politique de guérison terrestre. Il y a dans cette notion une dimension d’éthique incarnée : mesurer les feedbacks et comprendre les connections n’est possible qu’à une échelle limitée. Au temps de l’Anthropocène, l’enjeu de la politique n’est pas seulement la liberté des individus, mais la continuité de l’existence de l’humanité, voire de toute vie organique sur Terre. La biorégion propose une entité de coprésence où nature et politique ne sont plus séparées et où le sentiment d’appartenance est défini par la participation coopérative à des activités réparatrices.

Dans la nouvelle temporalité de l’Anthropocène, les territoires sont délités et captifs des monopoles radicaux (automobile, agriculture industrielle, industrialisme mondialisé). Quelle est la part de réparation possible dans ce monde abîmé ? L’hospitalité à construire est désormais double : accueillir le réfugié terrestre que chacun d’entre nous est devenu à son insu, mais aussi faire en sorte que les territoires deviennent des refuges en eux-mêmes, des écrins d’hospitalité au temps des catastrophes.

Dans L’Allégorie du Bon Gouvernement d’Ambrogio Lorenzetti (peinte entre 1338 et 1339), la Justice relie les membres du tribunal ainsi qu’elle relie les élus, représentants des guildes. Les guildes que Pierre Kropotkine voulait croire à l’origine de l’entraide. C’est l’histoire de la préfiguration d’une commune idéale par le respect d’un certain nombre de vertus, en vue du bien commun. Cette configuration a émergé avant la privatisation des terres agricoles.

Que faire de cette métaphore du bon gouvernement aujourd’hui, au temps des territoires emportés par la turbulence de la Grande Accélération ?

Nous ne partons pas de rien pour imaginer un bon gouvernement. Le pionnier du sujet est un auteur américain Kirkpatrick Sale (né en 1937). Il fonde ses réflexions dans la notion d’échelle. Il définit le biorégionalisme comme un territoire de vie selon ses biomes, ses espèces : une biorégion est d’abord gouvernée par la nature. Les petites communautés sont plus efficientes dans leur utilisation de l’énergie, dans le recyclage de leurs déchets, dans leur capacité à réduire leur emprise sur les ressources et à ajuster leur capacité de charge. A cette échelle, les capteurs d’une société sont plus perceptifs, les systèmes de feedback et les boucles d’information plus effectives, le mécanisme de décision plus adaptatif et compétent. La mosaïque biorégionale se fera à partir des communautés, chacune avec son identité et son esprit, mais avec des choses en commun avec ses voisins dans une biorégion partagée, suggère K. Sale.

Nous retenons l’importance de mettre le sens du feedback au cœur de la politique bioégionale. Aujourd’hui nous avons perdu cette culture de la rétroaction. La vision d’ensemble d’un territoire sur lui-même est un des fondements de la civilisation biorégionale.

Le deuxième éclaireur est Alberto Magnaghi, paysagiste italien. Il propose un autogouvernement régional qui valorise les biens communs et qui se dote d’une économie qui fait sa richesse sur son propre territoire au moyen de la notion de se dé-lier de la mondialisation. Cependant, la territorialité est vue comme un patrimoine culturel, et ce côté-là peut agacer. Néanmoins, dans cette vision, les personnes redeviennent dans le cadre d’un autogouvernement biorégional sur des « terres civiques » (notion italienne).

Notre troisième référent est Murray Bookchin (1921-2006). A Brooklyn, banlieue de New-York où il vit, assiste à la destruction d’un parc par des bulldozers. Il en conserve une détestation de l’industrie et du gigantisme. A partir d’un héritage marxiste et anarchiste, il conçoit le municipalisme libertaire. Il rompt au fil du temps avec le marxisme jugé trop dogmatique et défend l’autonomie des quartiers. Il se retire dans le Vermont, là ou Bernie Sanders a été élu, dans la ville de Burlington. Il tente de mettre en place le Municipalisme libertaire, mais il n’y arrive pas. Cela consiste en un gouvernement par les habitants. Dans la ville, les délégués de quartier sont désignés par tirage au sort et révocables à tout moment. Ils sont censés administrer la production et les échanges entre les territoires communaux en équilibrant au mieux les richesses entre les territoires plus ou moins favorisés.

Quant à la biorégion de l’Institut Momentum, il s’agit d’une forme de révolution politique, fondée sur le local sur la base de communautés de biorégions. Nous avons rédigé une Constitution imaginaire de la biorégion du Mantois post-effondrement adoptée le 8 mai 2045.

Préambule de la Constitution imaginaire du Mantois

Nous, citoyens de la biorégion du Mantois, nous réunissons pour établir une société basée sur les valeurs d’autonomie, de solidarité et de responsabilité écologique, en respectant les modalités de l’action politique démocratique. Les inévitables conflits entre ces trois valeurs devant être réglées par la démocratie et la non-violence.
Par « autonomie », nous visons la capacité des personnes ou des groupes de personnes à se fixer leurs propres buts et voir le bout de leurs actes. C’est la liberté de faire et la maîtrise ce que l’on fait. Notre biorégion est autonome : elle n’est sujette à aucun arbitrage autre que ceux qu’elle décide elle-même.
La « solidarité » est l’affirmation de l’égalité en droit et en dignité ; c’est le refus que quiconque soit laissé sur le bord de la route : quelles que soient les injustices et les erreurs de la liberté, chacun doit être en permanence remis en position de vivre une vie digne et autonome.
La « responsabilité » est la capacité et le devoir de répondre aux questions : « qu’as-tu fait aux autres ? », « qu’as-tu fait à la nature ? ». Il s’agit de la compréhension des conséquences à long terme et à longue portée de certains de nos actes, qui peuvent se révéler nuisibles à d’autres humains ou à d’autres êtres vivants, plus tard, plus loin.

Orientations politiques

La biorégion du Mantois cherche à établir une nouvelle société organisée selon le principe de durabilité, intégrant l’impératif écologique et celui de la justice sociale. Les orientations principales en sont :

o La décroissance des flux de matière et d’énergie sans recours au nucléaire ou aux fossiles ;
o Une nouvelle donne économique basée sur la proximité des échanges, les énergies renouvelables et la gestion des communs par les personnes directement concernées ;
o De nouveaux indicateurs de prospérité ;
o Un encadrement du marché selon des critères écologiques et sociaux ;
o Le renforcement de l’économie sociale et solidaire et des services publics dans les secteurs clés de la vie collective ;
o La mise en place d’une fiscalité intégrant le juste prix écologique et réorientant les comportements et les investissements ;
o La sanctuarisation des biens communs de l’humanité ;
o La protection de toutes les espèces du vivant ;
o L’encouragement au travail paysan et aux agricultures respectueuses des terroirs, de l’environnement et de la santé ;
o La réorientation de la mobilité des humains et des marchandises vers les moyens de transports doux, la marche à pied, la bicyclette, la traction animale, le rail et les voies d’eau ;
o La mobilisation de la recherche scientifique pour favoriser les applications Low-Tech ;
o La coopération avec les autres biorégions (voir le « Contrat social de la Confédération des Biorégions Autonomes d’Île-de-France, ci-dessous) ;
o L’effort vers l’autosuffisance alimentaire ;
o Le développement des relations extérieures sur la base de l’apaisement des conflits ;
o La défense des droits fondamentaux de la personne et des libertés individuelles ;
o L’établissement de la parité femme/homme ;
o La lutte contre les discriminations ;
o L’extension de la démocratie par les voies participatives ;
o Le respect des territoires et des identités culturelles ;
o La réduction du temps de travail ;
o L’établissement d’un revenu de base ;
o Le rationnement comme principe d’égalité des citoyens et de lutte contre le dépassement écologique (overshoot).

Nous retrouvons trois niveaux géographiques institutionnels :

o Les comités locaux ou municipaux ;
o L’assemblée de la biorégion ;
o Le congrès de la confédération francilienne.
Une attention particulière est portée à la facilité d’usage, la simplicité bureaucratique et la stabilité structurelle ainsi que sa capacité adaptative. Notre vision est fortement inspirée du Rojava, province du nord de la Syrie aujourd’hui assiégée, et du municipalisme de Murray Bookchin qui l’a inspirée. Les Kurdes tentent de mettre en œuvre une république éco-féministe, biorégionale et municipaliste avec leurs six millions d’habitants dans le contexte de l’organisation d’une armée paritaire qui lutte contre les intrusions turques et Daesh.

Gouvernance par les nombres

Revenons à la situation actuelle de l’Anthropocène et de la gouvernance par les nombres selon le juriste Alain Supiot. C’est un beau concept pour caractériser notre époque politique : le gouvernement par le calcul économique. Dans le système des démocraties de marché, le calcul est omniprésent : indicateur carbone, de performance, PIB, dette… Les sociétés de marché correspondent à l’Anthropocène. On a affaire à un gouvernement par la démesure économique et la destruction de la nature est le revers de la paix sociale procurée par la consommation de masse.

Selon Alain Supiot, cette machine calculatrice culmine par l’ultra-libéralisme, pilotée par des algorithmes et des indicateurs numériques. BlackRock, gestionnaire transnational d’actifs détenant 6000 milliards de dollars (fonds de pension, placements), pilote ses décisions via le système de calcul « Alladin » fonctionnant à base de puissants serveurs dans la région de Seattle. Alain Supiot constate le remplacement des opérations de jugement politique par des opérations de calcul : théorie des jeux, marché carbone… Tout cela rime avec une perte extraordinaire de la réalité du territoire.

Qu’est-ce que la politique ?

Qu’est-ce que la politique ? Selon Hannah Arendt, l’objet de la politique est le monde, la pluralité et la liberté, mais c’est aussi la vie, la continuité de l’existence de l’humanité, voire de toute vie organique sur Terre. Arendt ajoute qu’aujourd’hui la politique est suspecte, car la compatibilité du politique et du maintien de la vie sur Terre est en question. On en arrive à vouloir se débarrasser du politique avant de tous périr (Arendt écrit dans le contexte de la Seconde Guerre Mondiale, des totalitarismes et de la bombe atomique, contexte pleinement actuel).

Hannah Arendt revient donc à la polis grecque. L’espace est la condition de la relation. La cité est la limite de cet espace. La perte croissante du monde est la disparition de l’entre-deux, sans place pour la représentation, la disparité, la philosophe la nomme extension du désert. La psychologie essaie de nous habituer à vivre dans le désert au point que nous n’éprouvons plus aucun besoin d’oasis, tout à nos servitudes.

Le politique est fondé sur la loi : nomos qui vient de nemein, répartir/attribuer. Fixer des règles de conduite désigne une forme d’autolimitation. Il faut partir du nomos qui limite et empêche de se dissiper dans un complexe de relations sans cesse croissantes et que l’on ne peut embrasser du regard. On assiste avec les métropoles à un débordement de tout. Il faut revenir à des configurations sans les déborder. Si les Grecs n’ont pas pu fonder d’empire, c’est grâce au sens du nomos, ils ne cherchaient pas à déborder. La loi était construite dans un caractère spatial, un monde où on peut vivre en toute liberté.

Il faut donc aujourd’hui rétablir quelque chose de l’ordre du nomos plutôt qu’envisager l’effondrement comme seule condition du renouveau. L’effondrement du système actuel est-il la condition d’un nouveau commencement ? Cette notion du commencement est centrale dans la pensée d’H. Arendt.

Comment faire advenir un nouveau commencement ? C’est toujours une possibilité dont l’humain est doté (H. Arendt). Pour faire advenir un nouveau commencement, il faut passer par un déverrouillage de la situation actuelle. La vision du scénario Biorégion Île-de-France en 2050 développé par l’Institut Momentum fait fi des verrouillages, ou plutôt considère l’effondrement comme le fait générateur du déverrouillage de l’industrie agricole, de la société automobile et de la centralité énergétique.

L’hypothèse est que ni la démocratie participative, ni le citoyen consommateur ne pourront déverrouiller le système. Pour déverrouiller, il faut sans doute passer par le droit, le juridique. Dans La propriété de la terre, la juriste Sarah Vanuxem donne des pistes. Aujourd’hui, impossible de traverser un champ à pied, c’est un espace qui n’est pas marchable et si monocolore. Tout cela est de l’ordre du verrouillage.

Déverrouiller la propriété au profit d’une relation d’habitation terrestre

La propriété de la terre a été instaurée par la Révolution Française, les bourgeois ont revendiqué la propriété comme le droit de jouir de ses fruits de manière absolue. Le Code Napoléon de 1804 fonde tout le droit de la propriété. Ce nouveau régime met fin au régime français de la propriété simultanée, organisée autour de la saisine. Dans sa fresque communale siennoise, Ambrogio Lorenzetti peint les champs, ils appartiennent à une seigneurie mais pendant plusieurs siècles, ces champs sont ouverts aux usages de la communauté. Il y a un droit d’usage, de multi-usage des champs. Cette situation a évolué au XVIème siècle avec la montée de l’État moderne, de l’individualisme, puis au XVII ème siècle avec les enclosures.

Le droit ouvre pourtant des brèches, par l’existence de régimes fonciers pluriels (concession, allocation, bail révocable, jardin partagé, …), avec le droit de jouir des terres sans être propriétaire, souligne la philosophe Joelle Zask. Aujourd’hui, la terre est verrouillée par les grands propriétaires agricoles. L’Anthropocène agricole est le moment d’un saut d’échelle, d’abord par la colonisation détruisant les droits coutumiers puis, dans la continuité, par les phénomènes de land grabbing.

Si au commencement l’Etat a pour fonction de garantir les propriétés individuelles, l’Etat est aussi une entité communautaire qui acquiert des droits territoriaux par le consentement de ses membres. Il a donc le pouvoir d’organiser collectivement le territoire. La force commune incarnée par l’Etat peut donc être utilisée pour distribuer des parcelles, il peut planifier l’égalité agraire. Le conseil municipal de Savannah (Géorgie) s’y employa dès 1734 divisant la terre en parcelles de taille égale dont chacun, quelle que soit sa nationalité initiale, sa fortune, sa confession, reçut un lot. Le tout en tenant compte des Indiens, évoque Joelle Zask.

Quant à Thomas Jefferson (1743-1826, 3ème président des Etats-Unis de 1801 à 1809), il considère que la base sociale de la démocratie est constituée par les paysans indépendants. Il voit dans l’agriculture la source « des vertus et des caractéristiques humaines les plus en accord avec l’autogouvernement démocratique » : pas de citoyenneté sans sécurité alimentaire, pas de liberté sans moyens matériels. La seconde mesure dont il souhaite l’adoption immédiate est un projet de distribution de terre de taille égale qu’il considère comme un revenu minimum d’insertion sociale.

Sarah Vanuxem remonte à d’autres sources du droit et découvre que le droit romain distingue la propriété de la terre (chose fixe, corvéable à merci) de l’usage qui en est fait. La propriété est le fait d’avoir une place sur une terre sous la forme d’un rapport d’habitation (le pouvoir d’habiter avant de dominer) : la propriété comme relation d’habitation. Pour en revenir aux biorégions, c’est ce rapport d’habitation dans des milieux et des paysages vivants qui sollicite un nouvel appareil juridique.

Un des modes de déverrouillage possible serait de revisiter la propriété à l’aune de la faculté de prendre soin des milieux à travers des mouvements de type Reclaim. On retrouve cette énergie refondatrice sous la plume des écoféministes. Reconquérir le droit de la terre par les brèches du droit : le Code Civil énonce en son article 544 que le droit de jouir des choses est possible à condition de ne pas en faire un usage prohibé par les lois ou les règlements. Le propriétaire n’a pas tous les pouvoirs.

L’idée est de faire émerger une nouvelle figure du droit, celle de l’habitant sans titre de propriété, soumis à des règles d’habitation des choses, elles-mêmes vues comme milieux, où l’habitant occupe une place relative et non absolue.
Cette relation au milieu est magnifiquement décrite par Hatakeyama Shigeatsu. Cet ostréiculteur de la baie de Kesennuma au nord du Japon lance un mouvement de reboisement des forêts alentour afin d’enrayer la marée rouge liée aux pollutions, et afin de reboiser le territoire après le tsunami de 2011 qui a causé la mort de 25 000 personnes dans cette région du Nord Est et dévasté la faune marine. En réparant ce territoire blessé, il cherche à sauver un mode de vie et une baie où sa famille a vécu depuis des générations. Ainsi naît le mouvement de reboisement « La forêt amante de la mer » – Mori wa Umi no Koibito. Ce mouvement populaire et citoyen donnera naissance à une ONG internationale qui établira un nouveau rapport des habitants à la baie de Kesennuma, et lui redonnera vie.

Ce rapport d’habitation, en lieu et place du rapport de propriété, permet de renouer avec un système de multi-usage de la terre afin de rompre avec l’individualisme possessif et bourgeois qui a évacué l’habitation, mais aussi pour s’affranchir de la gouvernance par les nombres.

Le droit est ce qui peut inaugurer un nouveau régime, un nouveau commencement, où le pouvoir foncier ne serait plus soumis à la propriété pure mais à la propriété relativisée par l’impératif de réparation terrestre. Ce qui compte c’est la durabilité de la terre, son hospitalité et non sa propriété à jamais. Un écheveau de relation qu’il faut traduire par un nouveau droit de la terre. C’est le cœur de la démarche biorégionale : une démarche de réhabitation.

Fonder les biorégions : un scénario de décroissance civilisée sous contrainte

Comme le notent magnifiquement les Zadistes, « nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend ». Ils ont tiré les leçons de l’overshoot anthropocénique : les lois de la nature doivent être respectées, les établissements humains n’ont d’autre choix que de s’insérer dans un gouvernement par la nature.

Un scénario de rupture combinerait un double mouvement :

• Un mouvement citoyen ascendant type ZAD, CARMA, Rojava, sous l’effet de l’urgence à créer des territoires refuges d’accueil inconditionnel face aux dysfonctionnements climatiques et sociétaux ;

• Un mouvement descendant de pré-emption des terres par l’Etat sous l’effet de la pression citoyenne à redéfinir l’intérêt général. En Ile-de-France, cela voudrait dire pré-empter de vastes territoires agricoles via Grand Paris Aménagement.

Sachant que :

• Le municipalisme est une condition nécessaire mais pas suffisante. Il reste à former les citoyens, réorganiser la production en entités coopératives et organiser la descente énergétique.

• Une politique des seuils. Assumer les nécessaires limitations.

• Le design de proportionnalité : dessiner les territoires à leur mesure.

• La notion de dépense au coeur du design politique. Réinvestir l’espace public, le commun, la dépense improductive.

• Favoriser la diversité.

Réparer l’immense déshéritage

Dans l’acte de réparer, il faut accepter une part d’irréparable, quelque chose est irrémédiablement perdu. Aucune compensation ne viendra remplacer le vol d’une mésange. L’art japonais du Kintsugi consiste à réparer les céramiques en conservant les fissures comme traces visibles de ce qui s’est passé et comme autre devenir possible, évoque la sociologue Laura Centemeri. La trace de l’irréparable est aussi acceptation de l’impermanence et de l’imperfection. A travers les biorégions comme milieux de réhabitation, l’enjeu est de réparer notre relation au monde, réapprendre à vivre, retrouver la conscience des interdépendances sur les failles mêmes et les blessures.

Par certains gestes de soin, de réparation, les collectivités sont à même de produire des biens communs. Exemple : l’accident industriel de Seveso à vingt kilomètres de Milan en 1976. Quinze hectares ont été transformés en désert. Depuis, une forêt a été plantée : le Bois des Chênes est aujourd’hui classé comme parc naturel.

L’enjeu est de retrouver la conscience des interdépendances. Des espaces du feedback. Elargir la communauté politique. En permaculture, le mouvement de réinscription dans le milieu est central : il s’agit de réhabiter au sens de réparer, sans gommer les persistances, mais afin de créer les conditions de l’hospitalité terrestre.

Synthèse élaborée en collaboration avec Loïs Mallet

Agnès Sinaï est journaliste environnementale. Elle a fondé en 2011 l’Institut Momentum, laboratoire d’idées dont elle a dirigé les trois tomes des Politiques de l’Anthropocène (parus aux Presses de Sciences Po en 2013, 2015, 2017). Chargée de cours à Sciences Po et auteure de divers ouvrages, dont Walter Benjamin face à la tempête du progrès (Le Passager clandestin, 2016).

Bibliographie

Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ? Seuil, Paris, 1995 (recueil d’essais et de conférences écrit à partir de 1955).

Laura Centemeri, La permaculture ou l’art de réhabiter, Editions Quae, Versailles, 2019.

Yves Cochet, Agnès Sinaï, Benoît Thévard, Biorégion 2050. L’Ile-de-France après l’effondrement, Institut Momentum, 2019.

Kirkpatrick Sale, Dwellers in the Land, The bioregional Vision, San Francisco, Sierra Club Books, 1985.

Hatakeyama Shigeatsu, La Forêt amante de la mer, Editions Wildproject, Marseille, 2019.

Alain Supiot, La gouvernance par les nombres, Fayard, Paris, 2015.

Sarah Vanuxem, La propriété de la terre, Editions Wildproject, Marseille, 2018.

Joëlle Zask, La démocratie aux champs, La Découverte, Paris, 2016.

Documentaire :

Ces financiers qui dirigent le monde : BlackRock, réalisé par Tom Ockers (Allemagne, 2019, 90 min). www.arte.tv


Auteur: Agnès Sinaï



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