13 mars 2019

Le Mal qui vient : une expérience de pensée autour de la fin des temps

Séminaire avec Pierre-Henri Castel, le 15 février 2019

Le Mal qui vient  est une « expérience de pensée » : le terme, dans le vocabulaire philosophique, désigne une démarche expérimentale prenant appui sur la fiction, sur l’élaboration hypothétique de mondes autres, pour faire évoluer nos intuitions. Le livre de Pierre-Henri Castel, qui s’appuie sur la science-fiction post-apocalyptique, reconnaît alors sa radicalité : l’expérience a pour point de départ l’idée selon laquelle « il s’écoulera moins de temps entre les Derniers hommes et nous, qu’il s’en est écoulé entre Christophe Colomb et nous ». 

Il s’agit bien là de la fin du monde, auquel nul autre monde ne peut se substituer. Cette fin du monde s’inscrit désormais dans un horizon historique, et non plus, comme le concevait Lévi-Strauss, dans un horizon cosmique. Dès lors, parce qu’ils nous ressembleront, ces Derniers hommes pourront se figurer que nos actions ont été déterminantes pour leur propre condition. Nous pouvons ainsi nous mettre à leur place, et chercher à comprendre, à travers et avec eux, ce que pourrait être le Mal qui vient.

Le second prémisse de cette expérience de pensée distingue Pierre-Henri Castel de Jean-Pierre Dupuy : la fin du monde n’est pas seulement certaine, mais nécessaire2. Ainsi, plus nous nous approcherons de la fin de l’humanité, plus les hommes, confrontés à cette certitude croissante, auront à faire des choix précipités, jusqu’à devoir décider s’ils sont des victimes ou des bourreaux. Le motif de la hâte est déterminant pour comprendre à quel moment nous passons des temps de la fin, soit notre époque actuelle, à la véritable fin des temps : nous aurons basculé dans cette fin des temps lorsque la certitude de notre anéantissement sera telle, que la seule jouissance qu’il restera aux hommes sera celle de la destruction. L’objectif du Mal qui vientest donc de prendre tout à fait au sérieux cette perspective : la fin des temps s’accompagnerait d’une tentation pour le pire.

La perspective d’un désir de destruction peut heurter, tant l’idée d’une jouissance à provoquer le désastre a été considérée, dans l’Histoire, comme le fait d’événements marginaux ou pathologiques. Le Mal est alors ce que l’on se refuse à penser, ce qu’il y a de plus insupportable à penser. Au contraire, l’imagination du pire, l’aversion provoquée, deviennent, dans cette expérience, un critère de ce qui pourrait être le plus réel. Mais, face à ce Mal qui vient, un Bien demeure, qui pourrait prendre des formes inédites. En effet, face au gigantisme de la perte à laquelle les hommes feront face, il faudrait concevoir une transformation anthropologique si profonde, qu’apparaîtrait une manière de vouloir le Bien dont nous n’avons encore jamais eu l’idée. Et, face à un processus d’annihilation complète de la vie, se battre encore pour celle-ci nécessiterait qu’un tel Bien s’arme « de crocs et de griffes ».

Mais plus encore, si cette pulsion de mort, cette tentation du pire, vient à notre rencontre depuis le futur, il se peut qu’une forme de malfaisance soit à l’œuvre dès à présent. En effet, il n’est plus permis d’ignorer qu’il ne reste plus beaucoup de temps pour jouir des ressources dont nous disposons : l’entretien de structures inégalitaires permet déjà à certains, qui seront les derniers à pouvoir consommer, de profiter de la catastrophe à venir. Or, il semblerait que l’imagination à l’égard de nouvelles formes de violence, nécessaires pour s’opposer à ces premiers germes du Mal, soit encore déficiente. La désobéissance civile devrait connaître une transformation majeure pour devenir un motif politique mobilisateur, s’érigeant en une désobéissance civique.

Sources philosophiques et anthropologiques du Mal qui vient

La question du Mal absolu divise les philosophes contemporains. Pour certains, celui-ci ne peut en aucun cas être un concept opérant, tant il nous ferait sombrer dans des images effrayantes (le satanique, le démoniaque) ou dans un psychologisme naturalisant (des fous, des pervers). Le Mal absolu est donc une limite du conceptualisable, qui échappe à toute rationalité. Au contraire, une seconde école philosophique défend qu’il nous faut étayer nos jugements sur le Mal pour penser les génocides, les écocides, qui impliquent des totalités essentielles de la nature et de la vie humaine. Ici, il y aurait donc une exigence de conceptualisation.

Comment donc penser un Mal absolu ? On ne peut concevoir celui-ci que dynamiquement : il s’agit de penser toujours pire que ce que nous pensons déjà, et utiliser ce sentiment du franchissement du pire pour aller plus loin encore dans l’imagination du Mal. Le Mal absolu serait alors un « pire que le mal » : Juliette, chez Sade, organise ainsi sa pensée, à la recherche d’un dépassement continu des crimes les plus atroces. Si Juliette est accompagnée dans cette surenchère, ses complices, lorsqu’ils se refusent à aller aussi loin qu’elle, deviennent à leur tour ses victimes. Tout comme les hommes, à mesure qu’ils s’apercevront qu’ils sont bien les derniers, devront choisir de quel côté ils se rangeront.

Le Mal qui vienttrouve également des sources anthropologiques, poursuivant les réflexions de Norbert Elias. Celui-ci observe en Occident, depuis le XVIème siècle, l’émergence d’une société d’individus soumis à un processus de civilisation, qui délègue à l’Etat les moyens de la violence physique et la responsabilité de régler les conflits interindividuels. Parallèlement, cette socialisation des individus suggère une autocontrainte. Chacun doit donc s’imposer à soi-même de suivre les règles établies collectivement, et en conséquent, chacun doit s’efforcer d’être un « soi »  – se remettre en cause, évaluer sa responsabilité, tenter de réparer les fautes commises individuellement. L’autocontrainte, comprise comme l’envers de cette autonomie promise par l’émergence de l’Etat, devient alors une norme, une attente collective puissante, qui, poussée à son paroxysme, peut s’avérer paralysante pour toute action. Dès lors, il s’agit à la fois de se contraindre et de se retenir de trop se contraindre.

Ainsi, l’individualisme occidental se construit et évolue en miroir des diverses formes historiques que prend l’autocontrainte. Cette histoire de l’autocontrainte et de l’autonomisation se retourne en une anthropologie du Mal, puisque c’est bien de faire mal et de faire le Mal dont il faut se retenir. Ces deux aspects de la malfaisance communiquent peu à peu, jusqu’à trouver chez Freud une théorisation. En effet, le Mal dont on se retient dans la modernité, pour demeurer autonome, serait celui des pulsions perverses (notamment des violences physiques et sexuelles) – un mal pervers lui-même profondément symétrique à une « névrose de contrainte ». L’histoire de Juliette peut ainsi être comprise comme étant l’envers de tout ce sur quoi l’homme autonome doit avoir le contrôle s’il entend conserver une liberté politique : c’est dans cette optique que Sade va jusqu’à se représenter la possibilité effective de l’autodestruction de l’humanité.

La rhétorique sadienne, par l’excitation érotique qu’elle suggère, permettait la diffusion continue des idées portées par l’ouvrage, jusqu’à celle de l’anéantissement de l’humanité. De la même manière, Le Mal qui vientdéploie une expérience rhétorique, qui doit servir la mise en évidence de ce que pourrait être la tentation du pire. Cette rhétorique  vise à produire un certain effroi. Celui-ci, sidérant, devrait permettre de réveiller les mentalités – plus que l’angoisse et l’heuristique de la peur de Hans Jonas3, considérées par Pierre-Henri Castel comme encore trop paralysantes. Ainsi, l’expérience de pensée et de rhétorique proposée rejoue et déplace l’entreprise sadienne pour l’inscrire dans notre modernité.

Que peut et ne peut pas la philosophie morale dans la conjoncture actuelle ?

Le Mal qui vientne cherche pas à comprendre quand et comment adviendront la fin des temps et la tentation pour le pire qui doit l’accompagner. Il ne s’agit pas non plus de proposer une organisation politique pour y faire face. Ces silences sont éloquents, visant à dénoncer une politisation précipitée autour de l’effondrement à venir. Face aux « violents qui s’annoncent »4, à qui s’adresse Le Mal qui vient, Pierre-Henri Castel prône la prudence : l’engagement moral ne vaut pas pour engagement politique, dont les formes restent encore à inventer. Un tel engagement devrait tendre vers l’universalité, en formulant en termes impersonnels les actions à mener, en identifiant les acteurs sociaux susceptibles de mener à une guerre civique. Les formes de violence nécessaires au Bien qui vient seront inédites : elles sont encore, aujourd’hui, à imaginer collectivement.

Pierre-Henri Castel est philosophe et historien des sciences, directeur de recherches au CNRS (Lier Fonds Yan Thomas, EHESS), et psychanalyste. Il a notamment publié La Fin des coupables, suivi de Le Cas Paramord Obsessions et contrainte intérieure de la psychanalyse aux neurosciences, Paris, Ithaque, 2012, et Pervers, analyse d’un concept, suivi de Sade à Rome, Paris, Ithaque, 2014, et Le mal qui vient – Essai hâtif sur la fin des temps, Paris, Éditions du Cerf, 2018.

1. Le Mal qui vient, Pierre-Henri Castel, Editions du Cerf, 2018.

2. Voir à ce sujet les distinctions et l’agencement mené entre le certain et le nécessaire chez Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé : Quand l’impossible est certain, Points, 2004.

3. Le Principe Responsabilité : Une éthique pour la civilisation technologique, Hans Jonas, trad.fr. Jean Greisch,Flammarion, réédition 2013.

4. Pierre-Henri Castel indique alors répondre au Comité Invisible et à la Deep Green Resistance.