27 avril 2019

Le rôle des attracteurs dans l’effondrement des systèmes complexes. Vers la radicalisation des formes de luttes (ZAD, Extinction Rebellion)

Séminaire du 5 avril 2019 par Damien Soldadié

Dès 1972, le rapport au Club de Rome « The Limits to Growth » nous invitait à adopter une perspective systémique, à considérer la finitude des énergies fossiles desquelles nous sommes dépendants et à intégrer l’impact des activités socio-économiques sur les écosystèmes. En 1988, Joseph Tainter introduisait un modèle caractérisant l’évolution des sociétés complexes selon une loi d’un taux de retour énergétique décroissant [1]. Ces deux représentations du monde sont à classer dans la catégorie des modèles « augustiniens », décrits selon l’adage : « les sociétés sont comme les êtres vivants, elles naissent, grandissent et meurent ». Ce type de modélisation « en cloche » s’oppose à une vision « productiviste » de l’évolution de nos sociétés basée sur une perspective de croissance économique infinie [2].

Figure 1 : modèle d’évolution des sociétés complexes, Joseph Tainter, 1988

Suite à l’intégration des dynamiques des systèmes complexes [3] (interdépendance de nombreux paramètres, effets de seuil, points de bascule, etc.), une dernière catégorie de représentation du monde a vu le jour, celle des modèles « discontinuistes », caractérisés par leur comportement non-linéaire. Un système complexe peut être « adaptatif », quand ses parties constitutives s’organisent spontanément en relation avec l’environnement dans lequel le système évolue, et « dissipatif » dès lors qu’il est ouvert, échange de l’énergie et de la matière avec l’environnement extérieur ou d’autres systèmes. Nous le comprenons ici, la majorité des systèmes (système-Terre, socio-économiques, êtres-vivants, etc.) que nous étudions dans le champ de la collapsologie sont éminemment complexes, adaptatifs et dissipatifs.

Le rôle des attracteurs dans l’organisation des systèmes complexes et leur effondrement

Il existe une famille d’objets caractéristiques des systèmes complexes intéressante dans la compréhension des dynamiques d’effondrement : les attracteurs. Dans son article d’octobre 2017 [4], Ugo Bardi nous indique qu’un attracteur « fait référence à un ensemble de paramètres facilement atteints par le système en question. […] Un système en condition d’homéostasie [d’équilibre]a tendance à “danser” autours d’un attracteur : il en reste proche mais ne l’atteint jamais. Mais, si le système s’éloigne trop de l’attracteur, du fait, par exemple, d’une perturbation externe, il peut atteindre le point de rupture et ainsi basculer vers un autre attracteur.  En physique on appelle ce changement drastique, une “transition de phase” ; c’est le mécanisme de base de ce qu’on appelle l’effondrement. ». Cependant, la proximité d’un attracteur n’est pas une garantie de « résilience » ou de « soutenabilité » au sens où nous l’entendons ici. En effet, un système s’organisera en fonction de l’attracteur duquel il est proche, et en deviendra donc dépendant [5]. Finalement, l’attracteur est une mesure de la stabilité d’un système, mais un système peut parfaitement être stable en conditions difficiles.

C’est ce que montre l’étude « Trajectories of the Earth System in the Anthropocene » [6], modélisant la trajectoire du système-Terre depuis l’attracteur climatique classique du cycle glaciaire-interglaciaire, vers un état stable et durable de fort réchauffement, selon l’action couplée des émissions anthropiques, de l’érosion de la biodiversité, de l’élévation du niveau des mers et de nombreuses boucles de rétroaction, avec pour point de bascule (tipping-point)un réchauffement global de 2°C. Le système-Terre, en se stabilisant au fond de cette vallée « Hothouse Earth » (de cet attracteur)aura dissipé une grande partie de son énergie sous forme de chaleur (énergie liée, inutilisable à des fins de réorganisation)et sera dans l’incapacité de mobiliser de l’énergie (énergie libre, utilisable à des fins de réorganisation)afin de retrouver des conditions homéostatiques (d’équilibre). Cette dynamique de dissipation d’énergie sous forme de chaleur(ou entropie)et le caractère irréversible de cette transformation s’expliquent par le second principe de la thermodynamique [7]. Cette étude, comme d’autres [8] listent les éléments du système-Terre susceptibles de le faire basculer (tipping-elements).

 

Figure 2 : Will Steffen & al., “Trajectories of the Earth System in the Anthropocene”, PNAS, Juillet 2018

À l’échelle des systèmes socio-économiques modernes, les attracteurs prennent la forme de structures hiérarchisées verticalement, polarisant la complexité, nécessitant des flux massifs d’énergie, de matière et financiers pour se maintenir, centralisant le pouvoir, l’information et l’activité. Concrètement, ce sont les banques, les bourses, les métropoles, les fermes-usines, les États-nations les plus riches et/ou les moins démocratiques, les multinationales de l’énergie, d’internet, de l’agro-alimentaire, le choix du recours massif aux énergies carbonées, etc. De par leur hégémonie et leur tendance à absorber puis lisser la moindre altérité qui ne rentrerait pas dans leur orbite, les attracteurs socio-économiques ont su rendre l’ensemble de la société dépendante (path dependence), au point de devenir eux-mêmes « Too Big to Fail ». Ce caractère hégémonique s’exprime au quotidien et symptomatiquement lors de la crise financière de 2008 : le système monétaire étant dépendant des banques, les États-nations ont dû les renflouer pour les sauver de la faillite et se sauver eux-mêmes d’un effondrement économique majeur [9].

« Il y a une incompatibilité radicale entre notre système économique et politique et la biosphère. L’un ou l’autre doit mourir. »– Pablo Servigne

Outre les raisons culturelles de l’opposition entre notre civilisation « moderne » et les écosystèmes, il apparaît, d’un point de vue systémique, une incompatibilité radicale entre eux. En effet, dans un même mouvement, nos sociétés voient leur organisation maintenue à proximité d’attracteurs selon de nombreux processus stabilisateurs (boucles de rétroaction négatives, liens de dépendance énergétique et organisationnelle, etc.) et la trajectoire du système-Terre est déviée de ses conditions homéostatiques vers un autre attracteur, de fort réchauffement, d’extinction du vivant, de destruction des écosystèmes, etc. par des processus déstabilisant les conditions d’équilibre actuelles.

En reprenant le modèle d’évolution des sociétés complexes de Joseph Tainter, nous pouvons y superposer un paysage d’attracteurs. Au premier stade de la société considérée (disons la nôtre : thermo-industrielle et moderne), au gré des interactions, des nouvelles structures s’organisent. L’exploitation massive des énergies fossiles entraîne une bifurcation du système vers un développement exponentiel de sa complexité. Cette complexité se répartit progressivement autour d’attracteurs socio-économiques qui tissent des liens de forte dépendance entre eux et avec les autres entités, si bien qu’ils deviennent à termes « le système ». Il en résulte un état global de fragilité du système qui peut décliner ou s’effondrer pour des raisons endogènes (effondrement des attracteurs sous le poids de leur propre complexité, inégalités trop importantes, propagation d’une erreur, etc.) et/ou exogènes (pénurie énergétique, effondrement de la biodiversité, changement climatique, etc.). Ce qui apparaît à travers une telle modélisation est l’aspect hétérogène de la répartition de la complexité et les inégalités d’accès à ses bénéfices, à travers le contrôle des attracteurs socio-économiques listés plus haut.

Une autre forme d’organisation est décrite en parallèle, celle d’une société ayant atteint un état stable de résilience par une limitation du développement et une meilleure répartition de sa complexité, ainsi qu’une autonomie relative de ses attracteurs socio-économiques, moins massifs et liés entre eux de manière plus riche. Concrètement, des ZAD, des tiers-lieux, des communautés, des bio-régions qui permettraient de tisser une toile plus résiliente, en coexistence pacifique avec les autres-qu’humains. Contrairement au premier modèle, cette organisation permettrait une consommation énergétique plus faible, des inégalités moins importantes et imposerait un poids moins lourd aux écosystèmes dont elle dépend.

Figure 3 : modèle d’évolution des systèmes socio-économiques selon un paysage d’attracteurs, Damien Soldadié, 2018

La ZAD de NDDL, des formes d’existence et de lutte

La Zone à Défendre de Notre-Dames-des-Landes s’est construite selon une coévolution, dans un mouvement en lutte, « contre » un système socio-économique fondamentalement destructeur et « pour » d’autres modes d’existence sensible et de coexistence entre les écosystèmes et les habitants. Dans la tentative de caractérisation de l’aspect complexe du « système ZAD », il apparaît que certains principes et dynamiques complexes s’expriment dans l’organisation de la zone, notamment les principes systémiques, d’auto-éco-organisation, dialogiques et récursifs [10]. La ZAD apparait comme résiliente selon les caractéristiques de diversité, de modularité et de présence de rétroactions directes [11], ainsi qu’au regard des attaques extérieures dont elle est la cible et des différents niveaux de résilience tels que définis dans le « Petit traité de résilience » [12].

La complexité de la ZAD de NDDL ne saurait être caractérisée selon les termes de Joseph Tainter qui visent de larges systèmes. Cependant, cette zone a su l’appréhender d’une manière plus sensible : par la diversité de ses habitants, à travers les relations originales qu’elle a su tisser avec les habitants autres qu’humains, par son foisonnement intellectuel et culturel, dans les modes d’organisation du commun, etc. Bien que l’autarcie ait pu être une stratégie défensive à un moment donné, bien que la ZAD de NDDL ait aujourd’hui disparu, la zone a su rayonner, ouvrir et nourrir les champs de l’écologie politique et les luttes contemporaines.

 Extinction Rebellion : se rebeller pour le vivant

Le mouvement Extinction Rebellion ayant fait le choix de ne pas nommer de porte-parole, cet article n’engage que moi, même si les analyses et perspectives qu’il présente pourraient être partagées par les membres du mouvement.

Le mouvement international de désobéissance civile pour la défense du vivant « Extinction Rebellion » a émergé en novembre 2018 en Angleterre et a été officiellement lancé le 24 mars 2019 en France [13]. Son organisation est basée sur des valeurs de radicalité (remise en cause et lutte contre les racines des problématiques actuelles), horizontalité, non-représentativité (pas de hiérarchie, pas de leaders ou de porte-parole mais des règles communes), décentralisation (de ses infrastructures, de sa complexité et des décisions par la création de groupes locaux souverains permettant de couvrir l’ensemble du territoire) et de non-violence (pas d’atteinte à l’intégrité physique ou morale des individus).

Les revendications d’Extinction Rebellion étant à la mesure de l’urgence écologique, elles peuvent paraître ambitieuses, mais elles n’en demeurent pas moins nécessaires.

Tout d’abord, sur le plan de la morale, l’exigence de lucidité et de vérité sur la catastrophe écologique et sociale en cours, liée aux modes de production et d’organisation des sociétés modernes, que cela soit dans les discours et les actions menées par les membres d’Extinction Rebellion, la presse ou à travers les actes politiques.

Face à cette urgence, le mouvement appelle à l’arrêt des émissions de COà l’horizon 2025 et à cesser la destruction des écosystèmes.

Plus fondamentalement, à travers la dénonciation de l’extinction, la prise en compte de la valeur intrinsèque du vivant, non seulement comme condition de survie de l’espèce humaine, mais surtout comme un droit fondamental de tout être vivant.

A travers sa décentralisation, son horizontalité, la distribution de sa complexité, son souhait de diversité et son approche sensible, nous espérons que ce mouvement répondra positivement à l’appel à constituer une lutte systémique, une réaction immunitaire et néanmoins virale face à la destruction programmée du vivant et de rendre la radicalité accessible à celles et ceux qui s’en indignent.

Damien Soldadié, 25 ans, ingénieur en informatique et systèmes d’information, diplômé du double-master “Sciences & Politiques de l’Environnement” (Sciences Po Paris, Sorbonne Université Sciences), assistant-collaborateur d’Edgar Morin en 2018-2019, ayant rédigé un mémoire de recherche sur le sujet “Effondrement systémique / La ZAD de NDDL : un système complexe, adaptatif et résilient ?”. Actuellement chargé de mission “Deep Ecology” à l’écosystème Darwin de Bordeaux et membre du mouvement de désobéissance civile pour la défense du vivant : Extinction Rebellion France.

Références :

Pour plus de détails sur les différents types de modélisations, voir : Yves Cochet, « Trois modèles du monde », Politiques de l’Anthropocène tome 1 – Penser la décroissance, p. 49-71, 2013.

[1] Joseph Tainter, The collapse of complex societies, 1988

[2] Pour visualiser les données relatives au modèle productiviste actuel, consulter : http://www.anthropocene.info/great-acceleration.php

[3] Définition d’un système complexe : https://fr.wikipedia.org/wiki/Système_complexe

[4] Ugo Bardi, “L’effondrement n’est pas un bug mais une caractéristique”, Institut Momentum, Octobre 2017.
Autre définition des attracteurs : « des états dans lesquels les systèmes complexes se stabilisent. Ces attracteurs sont dépendants des propriétés du système, de la topographie de l’océan complexe et de la vitesse du courant, formant ainsi des vortex, vers lesquels un système complexe est irrésistiblement attiré. Il reste dans cet état jusqu’à ce qu’une perturbation majeure ou un changement de courant l’en extrait, seulement pour être redirigé vers un autre attracteur » (Roger Lewin, « Complexity », 1995)

[5] C’est d’ailleurs ce que souligne Ugo Bardi plus loin dans le même article : « La capacité d’un système à se maintenir proche d’un attracteur mais loin du point de rupture – même en cas d’importantes perturbations – est ce qu’on appelle « résilience », un concept qui peut être appliqué dans différents domaines, allant des sciences matérielles aux systèmes sociaux. Lorsqu’on étudie la résilience des systèmes on se rend rapidement compte que rester aussi proche que possible d’un attracteur n’est pas la bonne solution à adopter. Un système rigide peut s’effondrer de manière soudaine et avec des conséquences désastreuses […] »

[6] Will Steffen & al., “Trajectories of the Earth System in the Anthropocene”, PNAS, Juillet 2018

[7] Deuxième principe de la thermodynamique : https://fr.wikipedia.org/wiki/Deuxième_principe_de_la_thermodynamique

[8] Timothy M. Lenton & al., “Tipping elements in the Earth’s climate system”, PNAS 105(6), 2008

[9] Article sur le plan de renflouement des banques : https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/ce-qu-il-faut-savoir-sur-le-plan-de-sauvetage-des-banques_590747.html

[10] Au sens des principes de la pensée complexe, tels que définis par Edgar Morin

[11] La diversité, la modularité et la présence de rétroactions directes constituent les conditions de la résilience d’un système selon Rob Hopkins , Simon A. Levin, Brian Walker et David Salt

[12] Article sur l’aspect résilient des ZAD : https://reporterre.net/Les-Zad-des-laboratoires-de-resilience-face-a-l-effondrementet caractérisant la diversité sociale et culturelle de la ZAD de NDDL :
https://reporterre.net/La-Zad-de-Notre-Dame-des-Landes-un-bouillonnant-laboratoire-social-et-culturel

[13] Site internet d’Extinction Rebellion UK : https://extinctionrebellion.org.uk et site internet de la branche française du mouvement Extinction Rebellion : https://extinctionrebellion.fr