7 décembre 2021

L’échec du nucléaire

Yves Cochet, le 4 décembre 2021

Le nucléaire semble retrouver des partisans en France. Hormis Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon, tous les autres candidats à l’élection présidentielle de 2022 sont farouchement pour la relance de cette filière. En cette fin d’année 2021, nous avons aussi eu droit à une déclaration triomphaliste du directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique à la COP26 de Glasgow, l’adresse télévisée du Président Macron le 9 novembre s’engageant dans la relance du nucléaire, l’organisation du salon mondial du nucléaire du 30 novembre au 2 décembre à Paris, entre autres. Le texte qui suit est une version allongée d’une tribune parue dans le journal Le Monde daté du 4 décembre 2021.

En dépit des soixante-dix ans de recherche et de développement de l’énergie nucléaire, cette filière demeure un échec engendré par une liste de revers tels qu’un seul d’entre eux suffit à ruiner toute perspective de réussite durable. Le nucléaire ne contribue aujourd’hui qu’à 5% de la fourniture d’énergie mondiale et à 10% de la production d’électricité, cette part ne cessant de baisser depuis vingt-cinq ans, tandis que la part des renouvelables électriques a désormais dépassé celle du nucléaire.

Tout a commencé par la guerre. Afin d’innocenter les États-Unis de leurs impardonnables fautes initiales par le largage de deux bombes nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki en 1945, le président étasunien Eisenhower lança en fanfare le programme « Atoms for Peace » en 1953. Ce virage civil du nucléaire devait inaugurer un âge d’énergie abondante et bon marché, ce qui fut rétrospectivement une déconfiture dans l’un et l’autre cas. Quant à l’abondance, la folie de l’escalade nucléaire militaire pendant les années de la guerre froide entre les États-Unis et l’URSS conduisit ces deux pays à accumuler jusqu’à 30 000 têtes nucléaires pour l’un et 40 000 pour l’autre, pour diminuer aujourd’hui à 1550 le nombre d’ogives de chaque côté, selon les traités Start. Alors que le nucléaire militaire se réduisait, la reconversion des matières fissiles des bombes en excès permit de fournir du combustible aux réacteurs civils, outre les mines d’uranium 235 qui ouvraient dans de nombreux pays. Cependant, dès les années cinquante, s’est posé la question des réserves de cet uranium fissile, avec une réponse géologique décevante : assez tôt, il n’y aura pas assez de ce minéral pour approvisionner les réacteurs en combustible, sauf si la filière des surgénérateurs est mise au point et développée. Sur le papier, ces réacteurs devaient produire plus de matériaux fissiles qu’ils n’en consomment ! Dès la fin de la deuxième guerre mondiale, des surgénérateurs ont été érigés, notamment en France qui se devait d’avoir le plus puissant du monde, Superphénix, à Creys-Malville, démarré en 1985. Échec piteux et abandon de ce fleuron après quinze ans d’existence et douze milliards d’euros de coût. Alors qu’André Giraud, major de Polytechnique et homme politique nucléariste des années soixante-dix, prévoyait la mise en place de deux cent surgénérateurs en l’an 2000 dans le monde, il n’y en eut que quelques prototypes construits et moins de cinq en service actuellement[1]. Pas de surgénérateurs = pas d’âge du nucléaire, dit le physicien Ugo Bardi[2].

Un second revers dirimant apparut lorsqu’on s’aperçut qu’en aval de la filière nucléaire il fallait résoudre les problèmes de la gestion des déchets et du démantèlement des réacteurs. Fascinés par tant de puissance et tant de beauté, nos ingénieurs avaient délaissé cet aval, comme des architectes qui auraient construit un splendide bâtiment sans toilettes. Bientôt, le volume et la toxicité des déchets furent tels que l’on s’obligea à rechercher l’existence de réponses à cette question, à coût raisonnable. Cela fait maintenant soixante-dix ans que l’on cherche, sans trouver. On stocke dans quelques endroits discrets, en emballant les différents types de déchets dans des fûts ou des conteneurs dont on espère qu’ils pourront confiner la radioactivité, notamment pour 95% de celle-ci en provenance des déchets de haute activité et à vie longue (plusieurs milliers d’années). Quant au démantèlement, obligatoire selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), on ne peut que constater, à l’échelon international, qu’une centaine de réacteurs ont été arrêtés, mais seulement quelques-uns démantelés, alors que la solution triviale d’abandon du site est interdite par l’AIEA. Selon la règle générale de dérive des coûts et d’extension des délais, exemplairement illustrée par le projet insensé de l’EPR de Flamanville, les coûts et délais du démantèlement ne cessent d’augmenter à chaque évaluation. En France, EDF estime le démantèlement de l’ensemble du parc de réacteurs à quelques dizaines de milliards d’euros, tandis que les ONG et l’officielle Commission Énergie 2050 parlent plutôt de centaines de milliards d’euros. Ainsi, pour le petit réacteur (70 MWe) de Brennilis, en Bretagne, le coût du démantèlement, évalué à une vingtaine de millions d’euros en 1985, est aujourd’hui évalué à 850 millions d’euros (quarante-deux fois plus !) pour une fin du chantier en 2040 (cinquante-cinq ans après son arrêt !). Les fantaisies d’évaluation des délais et des coûts, néanmoins toujours à la hausse, m’incitent à parier que la majorité des réacteurs nucléaires, en France et dans le monde, ne seront simplement jamais démantelés. Bon courage aux générations futures.

Plutôt que de tenter d’estimer le coût du nucléaire, mission impossible même en France où le président Macron lui-même avoue l’ignorer, jetons un regard biais en examinant le rapport 2017 de l’institut de recherche en économie DIW-Berlin[3]. Les prix de l’électricité étant très volatiles tandis que les coûts de production sont fixes, les investissements nucléaires ont toujours été soutenus ou garantis par les États. Sans subventions continuelles, pas de nucléaire. Et sans nucléaire militaire, pas de nucléaire civil. Le rapport montre que l’immense majorité des 674 établissements construits depuis soixante-dix ans l’ont été pour des raisons militaires et non civiles, par la séduction de la puissance prodigieuse de la bombe et pour la reconnaissance respectueuse du pays possesseur par les autres, et non pour la rentabilité économique de vente du kWh. Cette liaison génétique entre nucléaire militaire et nucléaire civil est illustrée, en France par le bicéphalisme du Commissariat à l’Énergie atomique (CEA) et, à l’international, par les craintes récurrentes du déploiement du nucléaire en Iran et en Corée du Nord. L’étude allemande montre aussi que la perte nette d’un réacteur nucléaire de 1 GWe se situe entre 1,5 et 8,9 milliards d’euros selon les variations du prix de gros du MWh et celles des couts d’investissement. D’ailleurs, aux États-Unis, sur les 95 réacteurs opérationnels, aucun n’a été mis en service depuis 25 ans. Quel entrepreneur privé investirait lourdement dans une filière qui n’est pas rentable ? À ces chiffres, il faut adjoindre les coûts des accidents et catastrophes, environ 700 milliards de dollars pour Tchernobyl, entre 400 et 700 milliards pour Fukushima. En France, les commentateurs nucléaristes utilisent souvent un argument stupide peu contredit par les journalistes : le nucléaire, c’est l’indépendance électrique du pays, alors que la France est entièrement dépendante des importations d’uranium. Ne pourrait-on en ajouter à la stupidité en affirmant que, grâce à Renault et Peugeot, nous avons l’indépendance automobile totale en France ?

Abordons enfin les conclusions les plus graves. Au sein des revers précédemment évoqués, d’ordre rationnel voire calculatoire, s’est introduit un phénomène qui relève de la psychologie sociale à double titre. D’abord, l’indubitable fascination des humains pour la force hallucinante du nucléaire relève de la croyance religieuse, celle de la toute-puissance. Au cours de l’évolution, l’espèce humaine n’a jamais construit un artefact de cette amplitude-là, au point que l’on peut qualifier le phénomène nucléaire de « supraliminaire », c’est-à-dire qui dépasse les capacités cognitives du cerveau humain, notamment dans ses conséquences funestes. C’est ainsi que, il y a soixante ans, le philosophe Günther Anders appelle les gestes qui anesthésient toute conscience tels que les bombardements nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki en 1945 : « Non seulement nous ne pouvons pas imaginer, nous ne pouvons pas ressentir, nous ne pouvons pas répondre de la “chose”, mais nous ne pouvons même pas la concevoir », écrit Anders à propos de l’ordre du président étasunien Truman de larguer la bombe et, plus généralement du nucléaire civil et militaire. Il écrira les mêmes phrases après la catastrophe de Tchernobyl en 1986. Enfin, on peut étendre ces considérations à des événements futurs : les penseurs et acteurs du nucléaire civil ou militaire de masse sont des idéalistes irresponsables qui tentent d’annihiler l’histoire en construisant un empire industriel pour mille ans, sans examiner les conditions sociales et anthropologiques impossibles à rassembler pour réussir ce pari fou. En effet, le nucléaire, civil ou militaire, réclame d’abord des sociétés stables et technologiques afin d’empêcher toute interruption de la chaine nucléaire, du minerai au kWh ou à la bombe ; des sociétés possédant suffisamment de personnels qualifiés et de dispositifs techniques pour maintenir longtemps un niveau de fonctionnement, de sécurité et de sureté. Qui peut raisonnablement parier qu’en 2100, toutes choses n’étant pas égales par ailleurs, les conditions d’habitabilité de la Terre et les configurations politiques mondiales garantissent encore cette stabilité et cette technicité nécessaires à l’opérationnalité du nucléaire ? C’est s’aveugler devant les événements sanglants qui accompagnent régulièrement l’histoire humaine – comme nous l’ont montré les guerres du XXème siècle – c’est croire à la grande illusion de la paix et de la fraternité désormais définitivement établies entre les peuples, c’est spéculer ingénument sur la rationalité immuable de nos dirigeants.

Yves Cochet, administrateur et ancien président de l’Institut Momentum (2014-2021). Yves Cochet a été ministre de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement dans le gouvernement de Lionel Jospin. Militant écologiste depuis cinquante ans, député écologiste européen jusqu’en juin 2014, il a été parlementaire à l’Assemblée nationale de 1997 à 2011. Docteur en mathématiques, enseignant-chercheur à Institut national des sciences appliquées de Rennes de 1969 à 1997, ses recherches s’orientent vers la théorie des réseaux de neurones.

Références

[1] Mycle Schneider, The World Nuclear Industry, Paris, September 2021.

[2] https://thesenecaeffect.blogspot.com/2021/05/the-great-turning-point-for-humankind.html

[3] https://www.diw.de/documents/publikationen/73/diw_01.c.572291.de/diw_econ_bull_2017-48-2.pdf