3 février 2019

L’effondrement comme catégorie du politique

Séminaire du 25 janvier 2019, par Anne Rumin

Dans les années 1990, le dramaturge Heiner Müller, constatant l’échec du communisme,  prend acte d’une « déchirure entre le temps du sujet et le temps de l’Histoire ». Le quotidien des individus semble s’être dissocié du temps long des événements politiques que relatent les manuels scolaires. Le sujet est condamné à attendre que l’Histoire retrouve une impulsion nouvelle, dans laquelle il puisse lui-même s’inscrire. Müller amorce ici l’idée d’une « crise du temps », qui intéresse de très nombreux philosophes et historiens : Harmut Rosa travaille à comprendre la vie accélérée et le manque de temps comme un facteur d’aliénation, François Hartog développe le concept de « présentisme », pour qualifier un rapport au temps où règne le seul présent.Et ce même malaise temporel est  à l’œuvre dans la « perte en monde » évoquée par  Michael Foessel. Réfléchir aux interactions entre effondrement systémique et politique, c’est donc tenter de comprendre quels sont les rapports au temps qui, nourris de cette « crise », ont mené nos sociétés à leur probable perte. L’effondrement nous pousse alors à réviser notre perception du temps et, par conséquent, nos comportements politiques.

L’effondrement, produit de comportements politiques nés d’une crise du temps

Il n’est plus temps d’attendre et d’espérer que le futur, devenu menace, s’avère radieux : ce constat, depuis les écrits catastrophistes, hante la littérature portant sur l’effondrement. Désormais, l’espérance est à associer à une irresponsabilité, et l’attente à une passivité. Continuer d’attendre, c’est rejouer la « déchirure » évoquée par Müller1]. . Pourtant, celui qui attend quelque chose fait le constat d’un manque, d’une insatisfaction, introduisant de fait, par son attente, une critique implicite de notre présent. C’est cette dimension critique de l’attente qu’il nous faut cultiver, pour que celle-ci devienne un principe actif : une exigence. Ainsi, plutôt que d’attendre l’effondrement, d’espérer l’éviter, il nous faudrait exiger de nous même – peut-être plus que de nos représentants politiques – que nous nous attendions à l’effondrement et que nous nous organisions en conséquence.

Mais pourquoi avoir tant espéré et si peu exigé ? Nos rapports au temps ont alimenté des comportements politiques nous empêchant de concevoir l’effondrement tout en alimentant le processus. Le « présentisme »[2]nous a mené à valoriser l’immédiat, niant les temporalités du futur et du passé : aveuglés par notre seul présent, nous avons renoncé à penser le temps long. Il s’en suit un processus d’habituation et de scepticisme : nous ne nous étonnons plus, nous ne nous indignons plus. Plus encore, le présentisme nous pousse  à conserver des mécanismes de pensée et des manières de faire que nous pensons pouvoir appliquer au futur, sans considérer ce que celui-ci comporte d’absolument nouveau et incertain. Jamais nous n’interrogeons la pertinence, vis-à-vis du futur, des choix que nous avons faits pour le présent. Et, face à l’effondrement, nous préférons renouveler notre foi en l’innovation technologique, plutôt que de considérer des trajectoires réellement alternatives.

Il y a, dans ce présentisme, le sentiment d’un non-sens historique, auquel l’effondrement oppose sa propre temporalité, révisant notre conception du passé et du futur. Une temporalité qui, elle, semble porteuse de sens : passé dans lequel on décèle les causes de l’effondrement, présent dans lequel nous avons tous un rôle à jouer pour se préparer au futur, à savoir celui de l’effondrement et de l’après-effondrement. Un tel discours, parce qu’il porte en lui la promesse d’une réconciliation du temps du sujet et du temps de l’Histoire, semble absolument renversant. Récit d’une grande force, que se réapproprient les courants transhumanistes : quelques hommes augmentés pourraient survivre à l’effondrement. Le rapport au temps ici développé est futuriste : l’avenir redevient une promesse. Une telle proposition nous semble pourtant condamnable, suggérant une transformation individuelle et individualiste de quelques privilégiés plus qu’une reconfiguration de nos sociétés.

La collapsologie comme révolution dans nos imaginaires politiques ?

La perspective d’un effondrement nous arrache donc au présentisme et bouscule nos représentations. Mais peut-être est-ce le discours sur l’effondrement, plus que le processus lui-même, qui produit une telle rupture. L’effondrement semble en effet avoir été encouragé par des logiques économiques, politiques et temporelles à l’œuvre depuis des décennies : il n’est pas un événement imprévisible qui surgit dans notre quotidien, en en brisant le cours. Alors comment faire parler d’un événement qui n’en est pas un ? C’est là le rôle que se fixe la « collapsologie » : faire du récitde l’effondrement un événement discursif, qui suspend les grilles de lectures que nous avions pour comprendre le monde et leur substituer de nouveaux schèmes d’intelligibilité. C’est dans cette révolution des imaginaires que se joue le basculement vers une attente-exigence.

Mais le discours de la collapsologie embarrasse notre système politique. D’abord, car il oppose au temps long de la procédure démocratique l’urgence de l’effondrement. Prises au dépourvu, nos démocraties sembleront bien impuissantes, et il nous faudra faire face à une mise en compétition des idéaux politiques : plaiderons-nous, en temps d’effondrement, pour un principe sécurité hissé au rang de valeur politique ? Ou donnerons nous la priorité à un principe de liberté ou d’égalité ? L’urgence nous confrontera à des choix cornéliens.

Plus encore, le discours sur l’effondrement dérange car il exhibe les profondes insuffisances de notre système politique. Non seulement celui-ci s’est refusé à adopter des mesures pour faire face à ce processus, l’accélérant même, mais il s’est aussi rendu sourd aux cris d’alerte maintes fois répétés. Cette surdité est coupable. Le collapsologue nous semble en effet renouer avec la parrêsia foucaldienne[3] : il véhicule un discours qui ose déplaire, et s’engage absolument, quelles qu’en soient les conséquences, dans l’énonciation de ce qu’il tient pour vrai – à savoir l’effondrement. La parrêsia, pour Foucault, est donc une condition de possibilité de la démocratie. Or, la non-réception du discours collapsologique dans les sphères politiques devient l’indice d’une démocratie coupée de toute parrêsia,  de tout courage politique : une démocratie illégitime, corrompue, où règnent le plaire et la démagogie. Un tel constat encourage des désirs insurrectionnels : le discours sur l’effondrement, produisant une rupture dans l’intelligible, pourrait à terme alimenter une révolution dans le réel.

Il faut donc bien comprendre quelle est la force du discours sur l’effondrement, puissamment relayé ces derniers mois par l’essor de la « collapsologie », définie comme « étude de l’effondrement »[4]. Celle-ci, engageant une entreprise de vulgarisation, a remporté le défi qu’elle se donnait : faire parler de l’effondrement. Mais ce faisant, la collapsologie a désiré décloisonner absolument les frontières de la science, pour que chacun, scientifique ou non, puisse se réapproprier le sujet – entreprise nécessaire, qui mène pourtant la définition première de la collapsologie à des renégociations. Celle-ci paraît s’ériger en un mouvement de société, dont on peine à trouver la cohérence : sous un même étendard, se réunissent aussi bien décroissants que survivalistes sympathisants d’extrême droite.

La collapsologie pourrait donc être à la fois un outil précieux pour sensibiliser les populations, et, potentiellement, un cheval de Troie dissimulant des récupérations politiques, allant à l’encontre des initiatives de décroissance qui préexistent à la seule collapsologie. Cependant, elle semble ouvrir une brèche dans les imaginaires collectifs – brèche qu’il nous faut cultiver pour réfléchir à des politiques d’effondrement, à savoir des mesures nous permettant de réagir à l’effondrement, de faire de la politique autrement, et de parvenir non seulement à survivre, mais également à faire à nouveau monde ensemble.

Anne Rumin est diplômée du master de théorie politique de l’Ecole doctorale de Sciences Po. Son mémoire de recherche, dirigé par Frédéric Gros, portait sur les  temporalités politiques déployées dans le discours de la « collapsologie ». Il s’agissait alors de comprendre en quoi la perspective d’un effondrement bouleverse des imaginaires politiques du temps, tout en travaillant à saisir la spécificité de la « collapsologie » dans son vaste héritage théorique – travail qu’elle poursuit maintenant en doctorat. Elle est aussi assistante à la mise en scène pour l’association Platosphère, qui promeut des formes artistiques innovantes, transdisciplinaires et engagées, en mettant en lien étudiants et professionnels.

[1]Heiner Müller, « Europa Transit » in Théâtre en Europe, n°1, 1984

[2]François Hartog, Régimes d’historicité : présentismes et expériences du temps, Seuil, 2003.

[3]Michel Foucault, Le gouvernement de soi et des autres : Cours au collège de France. 1982-1983, Gros F., Ewald F.  Fontana A. , Seuil/Gallimard, 2008.

[4]Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer : Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, 2015.