3 janvier 2016

Prospérité sans croissance : la vie démocratique au défi du poétique

par Clara Breteau, janvier 2016.

Hockney étude. Caroline Delmotte.

Lors des innombrables conférences et congrès organisés depuis des années autour du changement climatique ou de la transition écologique, il est une question que l’on voit revenir sans arrêt par petites touches à travers les interventions sans être jamais véritablement abordée et traitée pour elle-même.

Il s’agit, au-delà des « modèles » et des types de transition souhaitables, des « modes » de formulation et des langages qui la permettraient. « Comment croire ce que l’on sait ? » avait par exemple demandé Sunita Narain lors du 1er Congrès de la Transition de Namur en 2013. « Quel langage, quelle grammaire devons-nous mobiliser, [face à l’imposture de la logique économique], pour dessiner l’état du monde désirable ?» s’était interrogée Dominique Méda. Quant à Tim Jackson, il nous avait interpellés lors de ce même congrès sur la nécessité de trouver de nouvelles « conversations » avec les objets, un nouveau langage capable d’exprimer toute la complexité et la diversité, hors de la seule voie consumériste, de nos capacités de participation au monde1.

Odeurs, oiseaux : aux abords du continent poétique

Cependant, bien que revenant comme une ritournelle entêtante, cette question des « langages » est restée pour l’instant largement en retrait dans les débats publics sur le changement climatique. Identifiée bien « qu’inabordée », elle demeure présente et absente à la fois –- comme une terre qui envoie déjà ses odeurs et ses oiseaux sans être encore visible à l’horizon.

C’est donc cette langue de terre, cette ligne du langage dont l’importance a été pointée par beaucoup sans être pourtant développée que je voudrais prendre ici en considération et essayer un peu d’épaissir.

J’aborderai cette question à partir d’un espace bien particulier, celui du poétique, envisagé comme étant précisément l’espace de la transition, c’est-à-dire l’espace de visions, d’images, d’actes et de mots qui « s’acheminent » vers le réel et sont en train de prendre corps. J’essaierai plus précisément de montrer comment cette « clef » du poétique peut opérer sur plusieurs des enjeux d’une prospérité sans croissance entendue selon une approche relayée notamment par Tim Jackson comme capacité de participation :

« La prospérité ne concerne pas la simple survie ; en effet, elle repose aussi de manière essentielle sur notre capacité à participer à la vie en société d’une manière qui ait un sens » (Jackson, 2009)2.

En tant que telle, nous verrons que la prospérité sans croissance est de nature fondamentalement démocratique, mais démocratique dans un sens qui suppose de reconsidérer et d’étendre les formes de participation envisagées habituellement, et notamment de redonner de la substance à ce que nous pourrions appeler des formes de participation poétiques. Comme le considère la politologue Marie-Dominique Perrot citée par Serge Latouche, une grande partie des défis actuels dépendent de notre capacité à « passer de la magie de la croissance à une poétique de la décroissance », à entrer « dans une ère de poétique, une poétique qui ne soit ni sentimentale, ni esthétique, ni moralisante, juste imaginative et créative» (Latouche, 2011).

Dans un premier temps, je me saisirai d’abord d’une anecdote pour montrer comment le poétique s’impose comme antidote à un langage technocratique et désenchanté. Nourris de « faits » sans substance l’on n’arrive- ni à « croire ce que l’on sait » comme le dit Jean-Paul Dupuy, ni, selon une autre formule de Jean-Claude Besson-Girard, à « savoir ce que l’on croit », ce qui compromet de manière fondamentale notre capacité à « faire société ».

Dans un deuxième temps, j’évoquerai notamment à travers l’œuvre de Michel de Certeau les langages poétiques non verbaux, c’est-à-dire les paroles et formes d’énonciation poétiques déjà présentes hors des radars des institutions et dans lesquelles se trament des types de participation sociale et existentielle à la base, selon Tim Jackson, Martha Nussbaum et Amartya Sen parmi d’autres, de nouvelles visions d’une prospérité non consumériste.

Nous complèterons l’examen de ces pratiques indisciplinées mais cependant disséminées et « moléculaires » en évoquant une pratique de repoétisation concertée et mise en musique cette fois à l’échelle d’un territoire tout entier, qui donne un exemple concret de vie démocratique mise au défi du poétique.

Enfin, nous conclurons en voyant comment les différentes pensées et initiatives convergent autour de l’ébauche d’un « continent » poétique, espace à la fois existentiel et heuristique qu’il s’avère particulièrement fondamental d’affermir dans la perspective d’une prospérité sans croissance.

La catastrophe suspendue : poétique de la machine détraquée

J’introduirai l’idée de nouvelles participations langagières à partir d’une anecdote qui remonte à la fin de l’année 2014, au moment de la présentation à l’université de Leeds du 5ème rapport d’évaluation du GIEC.

Les scientifiques présents avaient eu pour mission à travers ce document de synthétiser des milliers d’étude scientifiques et d’en tirer des conclusions. En un sens, ils avaient donc eu à en effectuer une traduction et une mise en forme, une « mise en récit ». Puis ils avaient eu à rédiger le rapport destiné à traduire leur propre travail de façon à ce qu’il puisse être lu et compris par « l’extérieur », par le grand public des « non-initiés ».

Or cette seconde traduction supposait elle aussi le choix et l’adoption d’un langage, tant il est vrai qu’il n’y a pas de langage neutre. Les scientifiques avaient eu le choix et le choix qu’ils avaient fait était très clair : la synthèse s’appelait « résumé à l’intention des décideurs », et les décideurs, comme cela était apparu de manière particulièrement évidente et violente ce soir-là, ce n’était pas nous.

Ce n’était pas la communauté des citoyens qui étaient assemblés comme nous pour la présentation de ces résultats dans de nombreuses salles à travers le monde, avec leurs mains, leurs connaissances, leurs volontés, prêts à faire quelque chose, prêts à se mobiliser. Les décideurs, c’étaient les gens qui parlaient ce langage de big data, de graphiques et de statistiques qu’il nous était difficile de comprendre et qui restait relativement hermétique et impénétrable. C’était les gens qui parlaient un langage fait d’adaptation, de contrôle de process, de gestion et de pilotage d’infrastructures.

« La vérité de l’information renvoie toujours à un événement existentiel chez ceux qui la reçoivent » écrit Félix Guattarii (Guattari, 1992). Face à la nécessité de la traduction, les scientifiques présents ne manifestaient rien dans leur discours qui se préoccupât vraiment de la façon dont ce qu’ils disaient allait faire son chemin dans nos existences, rien qui mesurât la responsabilité qu’il y avait à produire dans les termes de Guattari de la véritable information, c’est-à-dire qui puisse offrir prise à une lecture et réflexion existentielles. Rien de simple, de sincère, d’humain, qui cherchât peut-être à traduire encore une fois le politiquement « correct » du rapport pour se demander pour quoi dans le fond nous étions tous rassemblés là et ce que cela voulait dire, hors du langage technocratique. Les intervenants présents avaient de toute évidence fait leur choix, et s’ils nous rapportaient très fidèlement et honnêtement le contenu et les mots du rapport, ces mots ne s’adressaient visiblement et tout simplement pas à nous.

Cette soirée aurait pu être une somptueuse catastrophe, une catastrophe effroyable et ordinaire, si soudain la machine du discours scientifique ne s’était brutalement, brusquement détraquée.

Un autre homme du panel s’est levé. C’était l’expert qui avait participé pendant plusieurs nuits aux négociations intenses du comité chargé de rédiger le rapport de synthèse à l’intention des décideurs. Il a commencé à parler et la machine s’est enrayée. En effet, cet homme était bègue, et chaque mot qui sortait de sa bouche tombait et se reprenait plusieurs fois avant de reprendre son cours. Les syllabes se bousculaient au portillon, ne voulaient pas sortir, elles pâtinaient sur le seuil, puis se déversaient soudainement. Le climate change devenait le climate ch-ch-ch-ch-change. De toute évidence, l’homme s’était habitué à parler en public et à surmonter son handicap, il ne se démontait pas, il parlait là devant nous et, pour reprendre le titre du dernier livre de Naomi Klein, « ça changeait tout ».

Le climate ch-ch-ch-ch-ch-change – qui nous apparaissait avant sur des cartes et en algorithmes – avait précisément du mal à changer. Il avait du mal à passer – on voulait qu’il passe, qu’il se dissolve et se résolve -mais il restait là. La frustration, l’énervement grandissaient, les larmes montaient aux yeux. On n’était pas habitué à écouter les mots comme ça, à être forcés de les regarder de la sorte, bien en face. Il y avait une douleur à les entendre et une douleur à commencer à y penser vraiment.

Car on avait désormais le temps, un temps incroyable pour regarder chaque mot sous toutes ses coutures, soupeser en eux toutes les menaces, les écouter dérouler toutes leurs images. Le climate ch-ch-ch-ch-ch-ange devenait le tchoutchou du train, celui de la révolution industrielle qui crachait le charbon, mais aussi celui du temps du train présent qui nous emmenait sans qu’on puisse en sauter, sans qu’on puisse arrêter le chauffeur, sans qu’on puisse savoir où quand comment viendrait le précipice. De son côté, la ca-ca-ca-ca-ca-ca-ca-ca-ca-catastrophe était démembrée, coupée en petit morceaux qui apparaissaient l’un derrière l’autre dans un suspens et un suspense qui devenait intolérable. Les mots de lisses, transitifs, insupportablement transparents et indolores deux minutes auparavant se transformaient en mots insupportablement « attachants », ils devenaient rugueux, rapeux sur la langue, brûlants.

Et tandis que cet homme parlait, tandis que le changement climatique tournait sur lui-même dans un discours bégayant, le bateau s’est redressé, la catastrophe a été suspendue. L’épisode à lui tout seul faisait que nous n’étions pas venus pour rien. En effet, la situation disait mieux que tout autre chose combien, malgré les écrans et le vocabulaire stratégique de guerre et de contrôle derrière lequel elle s’abrite, la parole « technocratique » n’est pas forte  et combien, emprisonnée dans le carcan d’un langage purement instrumental, elle se révèle au contraire faible, vulnérable, handicapée – incapable de parler, de nous parler. Or cet homme par sa parole si particulière avait fait exploser ce carcan. Il était devenu en cet instant la métaphore – non seulement de la faiblesse de la langue technocratique- mais aussi, d’un certain côté, de ce qui peut la sauver.

Certains disent que l’émotion surgit quand il n’y a plus de langage, comme un substitut au langage. Dans le cas présent, l’émotion était née non pas tant du fait qu’il n’y avait plus de langage mais plutôt du fait que nous étions confrontés à un nouveau langage, à un « tiers-langage » qui sortait en roues libres des chemins de la langue et traçait son propre parcours, nous la faisait découvrir différemment. Selon Merleau-Ponty, « les institutions cessent de vivre lorsqu’elles se montrent incapables de porter une poésie des rapports humains, c’est-à-dire l’appel de chaque liberté à toutes les autres » (Merleau-Ponty, 1969). Or à ce moment-là, malgré la grandeur de l’amphithéâtre, le formalisme du dispositif, l’institution s’était remise à vivre par la façon dont la liberté de cet homme de s’exprimer par-delà les contraintes lançait précisément un appel à la nôtre, et par la façon dont les mots eux-mêmes, les sons, les phonèmes, devenaient libres, roulaient et faisaient naître un monde.

Nous venons de parler d’une « poésie des rapports humains ». Or pour reprendre la formule de Michel Deguy inspirée de Rimbaud, il y avait précisément ici cette coïncidence qui signale le poétique entre « la formule et le lieu »- dans la rencontre entre la forme handicapée du discours et le handicap plus général de la parole technocratique auquel il renvoyait. Ce moment était aussi éminemment poétique – et l’on peut se souvenir d’Eluard qui disait que « le poème est le plus court chemin d’un homme à un autre » – du fait que la situation instaurait une émotion et une intimité qui brisaient le rapport froid et frontal scène salle et recréaient, non pas des flux d’information d’experts à décideurs ou de machine à machine mais des chemins de parole, quand bien même alambiqués et parfois tortueux, d’un homme à un autre.

Henry Thoreau disait que « la poésie est la santé de la parole ». De façon paradoxale ici, dans l’interprétation que je viens de vous donner, c’est la parole que l’on croyait boiteuse, handicapée, malade, qui devient la parole qui guérit, la parole qui transporte, celle qui nous fait croire ce que l’on sait et qui du même coup « agit ».

« Car nous sommes foules sentimentales » : participation et continent poétiques

Cette anecdote est particulièrement intéressante pour la façon dont elle montre dans le champ de l’écologie la confrontation de langages prosaïques et poétiques sous une forme paroxystique. Le poétique démontre son importance – comme j’ai voulu l’évoquer ici – dans la façon dont on choisit de donner forme à un événement, dans la façon dont on se donne ou non les moyens de faire apparaître, derrière ses dehors technocratiques, son visage et sa signification existentiels.

Je voudrais maintenant – pour aller plus loin dans cette question du langage et de la participation poétiques -quitter le champ pur du « verbe » et sortir de l’exceptionnel représenté par le temps et l’espace de la conférence pour m’intéresser au domaine des pratiques ordinaires. En effet, l’enjeu de la transition n’est pas seulement dans le diagnostic et la caractérisation de l’événement, il est aussi dans la façon dont nous considérons et transformons nos quotidiens. Or là aussi, le poétique intervient comme un élément particulièrement important, et sa reconnaissance aussi bien que son développement apparaissent comme deux ressorts clefs de l’accès à une prospérité sans croissance.

Dans les premiers chapitres de son livre éponyme, Tim Jackson montre l’impossibilité de décorréler croissance économique, consommation de ressources et impact environnemental (Jackson, 2009). La transition vers des modèles de développement durable suppose notamment de tracer les contours d’une prospérité détachée du consumérisme et pensée avant tout comme potentiel de « participation » à la société3 (Townsend, 1979 – Douglas, 2006).

Jackson souligne cependant le rôle symbolique particulièrement fort que jouent les biens de consommation dans le modèle de vie occidental ainsi que le poids de leur « langage ». Par le jeu de ce que d’aucuns ont appelé la « cathexis » (Belk, 1988)4, les biens matériels se trouvent investis d’une énergie mentale et émotionnelle qui les tisse et les intègre étroitement à l’univers et à la personne de leurs possesseurs.

Ainsi pour l’anthropologue Mary Douglas, ceux que l’on appelle les consommateurs essaient essentiellement « de trouver un monde social et de s’y trouver une place crédible » (Douglas, 1976). Ce qui est présenté par l’économie néo-classique comme un matérialisme froid et utilitariste peut être par là-même renversé et considéré au contraire comme mis en tension et à l’épreuve permanente de la quête existentielle d’une « foule sentimentale » (Souchon, 1993). Bien plus : un certain courant influent de la recherche en marketing et en théorie de la consommation a précisément identifié et conceptualisé ces aspirations et relations aux objets comme « poétiques », ainsi que développé des méthodes pour capturer les désirs profonds et les recherches existentielles des « consommateurs » à travers l’écriture de poèmes. Les chercheurs initiateurs de la démarche John F. Sherry and John W. Schouten estiment ainsi, dans leur article « le rôle de la poésie dans la théorie de la consommation », que « [leur] expérience de chercheurs-poètes illustre la façon dont l’écriture et l’analyse poétiques peuvent amener directement au cœur de la consommation » (Schouten & Sherry, 2002). Ainsi y-a-t-il bien déjà une dimension poétique forte dans la consommation, utilisée de manière parfois explicite dans le marketing mais non reconnue en tant que telle dans les domaines de la gestion, de l’économie et de la politique.

Une première étape clef sur le chemin de la prospérité sans croissance semble donc être de reconnaître l’importance de cette participation poétique et de voir que c’est celle-ci, étant « au cœur de la consommation » comme le soulignent Jackson ou Sherry & Schouten, qui est avant tout recherchée.

Or c’est précisément cet « au-delà de la survie » présent dans l’acte de consommation que le Manifeste des Biens de Haute Nécessité publié en 2009 (Chamoiseau et al, 2009) s’est proposé d’expliciter et de faire exister comme un espace propre, l’espace du « poétique » défini en opposition et complémentarité à l’espace du « prosaïque » :

Derrière le prosaïque du “pouvoir d’achat” ou du “panier de la ménagère”, se profile l’essentiel qui nous manque et qui donne du sens à l’existence, à savoir : le poétique. Toute vie humaine un peu équilibrée s’articule entre, d’un côté, les nécessités immédiates du boire-survivre-manger (en clair : le prosaïque) ; et, de l’autre, l’aspiration à un épanouissement de soi, là où la nourriture est de dignité, d’honneur, de musique, de chants, de sports, de danses, de lectures, de philosophie, de spiritualité, d’amour, de temps libre affecté à l’accomplissement du grand désir intime (en clair : le poétique)

On reconnaît ici entre les lignes cette participation sociale et existentielle vers laquelle pointait Tim Jackson sans la désigner comme proprement « poétique » ni lui attribuer de lieu propre ». Or on pourrait dire que cette constitution du poétique comme d’un espace propre s’avère particulièrement puissante pour tenir ensemble et rassembler bon nombre des questionnements, revendications et affirmations non matérialistes des tenants de la transition d’une prospérité sans croissance.

Michel de Certeau, dans son œuvre majeure l’invention du quotidien, apparaît comme l’un des explorateurs et architectes notoires de ce continent poétique souterrain dissimulé sous les reliefs du quotidien (Certeau, 1980).

Selon lui en effet, mille tactiques quotidiennes de créativité et de détournement ordinaires – que ce soit au travail à travers l’usage de la « perruque », dans la rue à travers la pratique quotidienne de la ville, dans la parole et l’usage des récits – mille formes de « résistances » et de braconnages existentiels sont déjà à l’œuvre dans la population, en-deçà des mots et hors de portée des radars des institutions. Celles-ci témoignent d’une activité à la fois dominée et non-disciplinée de participation et de « fabrication » existentielles bien antérieure à la société de consommation ou à la rationalité dominante en Occident et qui persiste dans ses marges.

Or, en nous appuyant sur les analyses menées par Michel de Certeau, nous pouvons voir que ces pratiques ordinaires portent en elles les germes d’une prospérité active détachée du consumérisme et pouvant précisément être qualifiée de « poétique ». Ainsi Certeau transforme-t-il le regard que nous portons sur la société dite de consommation en démontrant l’existence d’une « fabrication », d’une « production », qui apparaît comme une véritable « poiétique (…) disséminée dans les régions définies et occupées par les systèmes de production (télévisée, urbanistique, commerciale) parce que l’extension de plus en plus totalitaire de ces systèmes ne laisse plus aux « consommateurs » une place où marquer ce qu’ils font des produits. » Même s’il n’est pas formulé dans les termes et langages produits par les élites, cet ensemble de pratiques et de performances « parle » à sa manière et représente une forme d’énonciation ainsi que de participation. Ainsi, chaque bricolage et fabrication marginales comme l’acte de parler « opère dans le champ d’un système linguistique ; il met en jeu une appropriation, ou une réappropriation, de la langue par des locuteurs ; il instaure un présent relatif à un moment et à un lieu ; et il pose un contrat avec l’autre (l’interlocuteur) dans un réseau de places et de relations (Certeau, 1980, pXXXVIII-XXXIX). De manière particulièrement intéressante, c’est bien là l’espace de « langages » et de « conversations » indisciplinées avec les objets » tels que les évoquait Tim Jackson qui se lève ici.

Sur le terrain : les Souffleurs dans la ville

Je voudrais enfin donner un exemple concret de tentative de mise en lumière et d’affermissement de ce continent poétique dans le cadre d’un engagement proprement politique dans la vie de la cité.

A Aubervilliers en effet dans la banlieue nord de Paris, le commando des Souffleurs s’emploie depuis de nombreuses années à agir sur des moments-clefs, symptomatiques d’un rapport au monde et d’une prise sur le réel. Il s’immisce dans le quotidien et l’ordinaire en vue d’en perturber très concrètement les indices.

Ainsi par exemple a-t-il entrepris de bouleverser littéralement le rapport au sol des conducteurs de voitures se rendant au travail le matin, en coupant la circulation brusquement dans une zone donnée et en se substituant aux moteurs pour pousser les véhicules le long des rues.

Cette intervention et « tentative de ralentissement du monde » « subvertit » ainsi littéralement le cadre quotidien des habitants. En remplaçant la chaussée « tapis roulant » par un autre référentiel spatio-temporel, elle les fait rentrer dans un autre monde dans lequel – de même que la matière des mots devenait rugueuse et presque « collante » dans la bouche du scientifique bègue – le sol ne « file » ou ne se « déroule » plus comme prévu ; de matériau transitif et conducteur la rue devient un matériau « adhérent », le sol attache, retient et demeure. Les souffleurs, qui disent œuvrer pour réintroduire « une notion fondamentale frappée d’obsolescence – la tendresse » rendent littéralement le sol de la rue « attachant » et mettent en évidence par leurs présences qui encadrent la voiture la dimension humaine et sociale de tout « habitacle ».

Leur constitution d’un « trésor poétique municipal » à travers la collecte des poèmes des habitants s’inscrit dans la même veine, en invitant à reconsidérer ce que l’on admet comme lieu des trésors et espace de la prospection de richesses. A travers cette référence au « trésor », le poétique là encore est approché comme un sol et un terreau, comme une dimension de l’action et de la prospection humaine fondamentale en ce qu’elle sous-tend littéralement nos vies.

Dans l’intervention qui les a fait connaître et leur a donné leur nom, les Souffleurs donnent un autre exemple de leur volonté et capacité à rendre le « sol » de la rue « adhérent » et attachant par le biais d’un langage de signes poétiques, à travers cette fois-ci des extraits de poèmes proprement dit. Tout habillés de noir, les Souffleurs se mélangent dans la foule en un lieu public donné. Ayant jeté leur dévolu sur une personne, l’un s’approche et la retient sous un parapluie, puis un autre met un genou à terre et positionne contre l’oreille de la personne choisie un long tube appelé « rossignol » dans lequel il « souffle » littéralement un poème choisi pour elle. Un petit coup d’éventail est administré quand le poème est fini, puis les souffleurs s’éclipsent et se déplacent plus loin dans la foule.

La « trajectoire » transitive et déterminée de la personne est stoppée, détournée et, comme lors de l’intervention autour des voitures, « prise en charge » par les Souffleurs, qui installent les personnes choisies sur les petites « plateformes » temporaires d’un nouveau rythme et d’une nouvelle parole : l’intime et le délicat s’immiscent au cœur de l’impersonnel, du bruit, du commercial et du technologique.

A l’encontre de la ville spectacle et des rapports citoyens convenus, il s’agit de mettre en place une rencontre, grâce à un rituel à la fois rapproche et maintient dans une distance protectrice, et met en place ce qui caractérisait le poétique pour le philosophe et poète Michel Deguy – c’est-à-dire à la fois « un lieu et une formule ».. Ainsi, en surgissant en électrons libres du sein de la foule et en faisant exister une parole unique et fragile mais « à forte persistance », les Souffleurs peuvent être vus comme l’incarnation même de cet « appel d’une liberté à une autre » et de cette poésie des rapports humains sans laquelle selon Merleau-Ponty le collectif n’existe plus. Ils sont, dans leur parole libérée et revivifiée et dans leur pratique de la poésie comme « un art plastique du langage », le pendant assumé et revendicatif de ce scientifique qui avait bouleversé l’ordre de la parole technocratique lors de la conférence du GIEC à Leeds en décembre.

A la différence des dispositifs conférenciers et télévisuels, ils « [lient] au contraire les mots à une rencontre, à des circonstances privilégiées 5». Par le bouche-à-oreille ils les adressent, les inscrivent dans un lieu et une communauté. Le dispositif du tuyau « rossignol » qui mesure à peu près la taille d’un adulte, matérialise la parole d’Eluard selon laquelle « un poème est le plus court chemin d’un homme à un homme ». En marge des parcours fléchés et des chemins matériellement tracés, les Souffleurs lancent ainsi des passerelles, d’autres espaces praticables exprimant, comme le formulait Tim Jackson « toute la complexité et la diversité, hors de la seule voie consumériste, de nos capacités de participation au monde », et affermissant notamment, en regard du prosaïque, l’espace de « ce qui nous manque et donne un sens à l’existence » 6.

Affermir, accoster – ou l’affirmation du poétique comme lieu propre

Nous voyons ainsi que le scientifique du GIEC, Tim Jackson, le Manifeste des Biens de Haute Nécessité aussi bien que le groupe des Souffleurs ou Michel de Certeau ont chacun contribué à exhumer de l’intérieur de la société de consommation les bases d’un espace toujours vivant bien que dénué de visibilité, de corps, d’existence théorique : c’est un espace à deux versants fait d’une part de ces aspirations « poétiques » – décrites en creux par Tim Jackson ou réveillées dans l’espace public par les Souffleurs et le Manifeste- et d’autre part de ces pratiques poïétiques mises en lumière par Certeau. C’est un espace-continent qui pour être un corps meuble et un lieu de transmutations, digestions, métamorphoses – espace précisément de « transition » – est aussi comme la terre qui nous porte un sol praticable et ferme, une présence constante qui porte et sous-tend nos quotidiens.

La nécessité démontrée par Tim Jackson de descendre du « tapis roulant » de la croissance et de développer des visions d’une prospérité sans croissance nécessite aujourd’hui de reconnaître, sous le béton du prosaïque, la plaque tectonique du poétique dans laquelle celle-ci plonge pour se nourrir.

Il s’agit par-là de redonner un lieu propre à des pratiques ou des aspirations qui avaient disparu entre les mailles trop larges, les reliefs trop polarisés d’un monde perçu uniquement en termes de consommation ou de production. Or ce « repêchage » possède un aspect proprement subversif.

Il s’agit en effet, tout comme le fait Michel de Certeau pour les pratiques quotidiennes, de constituer « en objet historiquement traitable cette zone où des procédures du « faire quotidien » et ordinaire ont des effets de pouvoir spécifiques (…) et peuvent produire un détournement fondamental dans les institutions de l’ordre et du savoir » (Certeau, 1990).

Ce faisant, il y va également d’une modification de ce que nous pouvons appeler « la charge de la preuve » : en effet, dès lors que nous choisissons de faire du poétique un nouveau référentiel, un nouveau continent-archipel de pratiques dotées de traits caractéristiques, dès lors que nous considérons ces pratiques pour elles-mêmes comme un lieu à part entière et non plus seulement dans l’ombre, en creux des pratiques prosaïques et consommatrices – il devient dès lors possible d’y puiser et d’y faire vivre un nouveau langage poétique et « poïétique » dont la grammaire, le vocabulaire et la musique peuvent donner formes et formules à une prospérité sans croissance.

Pour mieux saisir les enjeux de ce retournement, il peut s’avérer particulièrement utile de le comparer à un autre retournement nécessaire, celui du rapport entre genres littéraires prosaïque et poétique. En effet, une inversion particulièrement ancrée veut que l’écriture poétique vienne après le degré zéro de la prose, qu’il soit comme l’estime Roland Barthes par exemple, le fruit d’un rajout, d’un ornement, d’une addition (Barthes, 1953). Or de manière particulièrement intéressante, cette conception est tout à fait erronée. Comme le montre une étude lexicologique un tout petit peu poussée, c’est en effet la prose qui s’est construite par opposition à la poésie. Le mot « prose », « prosa », signifie en effet en latin, « discours tourné droit, orienté droit », c’est-à-dire un type de discours non prosodique et, précisément, « ce qui n’est pas poésie ». Dans ses Etymologies écrites aux alentours de l’an 630, Isidore de Séville affirme lui aussi que « chez les Grecs autant que chez les Latins, la poésie est bien plus ancienne que la prose. Dans l’ancien temps tout était composé en vers ; l’intérêt pour la prose n’est apparu que plus tard « (Séville de, 2010 – 630).

De la même manière que dans la nature également les traits courbes sont bien plus répandus que les traits droits, dans la vie quotidienne les « pratiques » locales, indisciplinées et singulières sont bien plus anciennes que leur standardisation et leur encadrement technocratique moderne – et notamment que leur classification en termes de consommation et production, dichotomie qui n’en est venue que très récemment à gouverner nos représentations. Ainsi est-il important de s’inscrire en faux contre l’idée que justement, développer l’espace du poétique d’un point de vue individuel comme politique demanderait des efforts, de la sophistication ou encore des talents auxquels peu auraient accès. Au contraire, de bien des manières, comme l’étymologie nous l’enseigne, revenir au poétique revient à ré-atterrir, à dés-institutionnaliser. Il s’agit dès lors de déconstruire, simplifier, d’ouvrir des jeux et des libertés dans des édifices qui pour être considérés comme prosaïques sont finalement très contraints et surdéterminés.

« On ne peut vaincre ni dépasser le prosaïque en demeurant dans la caverne du prosaïque, il faut ouvrir en poétique ». Cet article est un appel à entendre et écouter la parole du Manifeste des Biens de Haute Nécessité, des Souffleurs, de Tim Jackson, de Michel de Certeau – de tous ces spéléologues, archéologues et architectes – explorateurs et bâtisseurs à des profondeurs diverses – du poétique.

Nous sommes tous concernés, en particulier dans le milieu académique, associatif et politique – métiers de discours – par la responsabilité de parler un langage humain à destination de l’humain, et donc de construire ce nouveau référentiel. Non pas de nous contenter d’y faire des allusions disséminées, d’en humer les parfums ou d’en écouter les oiseaux migrateurs, mais bien d’y accoster, de l’explorer, d’en établir des cartes et des récits – dans une logique conjuguant le moyen et la fin, le medium et le message, c’est-à-dire le poétique à la fois comme un outil heuristique et comme une dimension existentielle. Ainsi, si le lieu propre du poétique peut être affermi, cela sera vraisemblablement, à l’instar des Souffleurs, dans une pratique assidue du « bouche-à-oreille ».

Comme nous l’avons vu au travers de l’anecdote du forum ou de la pensée de Michel de Certeau, l’un des premiers aspects par lesquels le langage poétique manifeste son importance dans la vie démocratique est précisément cette capacité qu’il a de déjouer les cartes du langage technocratique pour construire des chemins d’homme à homme et permettre aux savoirs scientifiques, techniques ou politiques de ne pas rester clos sur eux-mêmes.

En langage thermodynamique, l’information est ce qui permet aux composantes d’un système de lutter contre l’entropie : or sans un fleurissement poétique, c’est-à-dire comme le soulignait Guattari sans une traduction en termes existentiels et humains, il n’est pas de véritable information et donc de mobilisation effective contre l’entropie.

Ce billet est donc un appel à réinstaller la transition sur le sol rythmé et musical du poétique. Pour accélérer un processus, une marche par exemple, il n’y a rien de mieux que de lui donner un rythme, et encore mieux, un chant. « Partager un rythme cardiaque, ça rapproche ceux qui ont un cœur » murmurent les Souffleurs.

Quand le pas est mal assuré, pénible, précaire, le rythme et le chant, s’ils ne font pas exploser la vitesse immédiate, démultiplient néanmoins la vitesse globale, la vitesse a posteriori de ce qui aura été accompli, car ils auront installé la marche dans une régularité et dans une énergie qui mènent avec force et qui mènent loin.

Bibliographie

Russell Belk, ‘Possessions and the extended self ’, Journal of Consumer Research, 15, (1988)

139–168

Michel de Certeau, L’invention du Quotidien (Paris : Gallimard, 1980)

Patrick Chamoiseau et al, Manifeste des Biens de Haute Nécessité (Paris : éditions Galaade, 2009)

Mary Douglas, ‘Relative poverty, relative communication’, in Traditions of Social Policy, ed by A. Halsey (Oxford: Basil Blackwell, 2006, repr 1976) and The world of goods (London : Routledge, 1996)

Tim Jackson, Prosperity without Growth (London : Earthscan, 2009)

Serge Latouche, Vers une société d’abondance frugale (Paris : Fayard/Mille et une nuits, 2011)

Maurice Merleau-Ponty, La Prose du Monde (Paris : éditions Gallimard, 1969)

Alain Souchon, ‘Foule sentimentale’ in C’est déjà ça (Paris : Virgin France,1993)

Peter Townsend, Poverty in the United Kingdom – a survey of household resources and standards of living (London: Penguin, 1979)

Roland Barthes, ‘Y a-t-il une écriture poétique ?’ – in Le degré zéro de l’écriture (Paris : Seuil, 1953)

Isidore De Séville, – Etymologiae (Etymologies) (Paris : Les Belles Lettres, 2010)

René-Guy Cadou, Comme un oiseau dans la tête : poèmes choisis (Paris : Points, 2011)

John F. Sherry et John W. Schouten, ‘A role for poetry in consumer research’, Journal of Consumer Research, 29, ( 2002), 218-234

Félix Guattari, ‘Pour une refondation des pratiques sociales’, Le Monde Diplomatique, octobre 1992, pp. 26-27

1 Citations extraites de notes personnelles et du recueil des résumés des articles du 1er Congrès interdisciplinaire du développement durable, « Quelle transition pour nos sociétés », 31/01/2013-01/02/2013 – De manière générale, ces questions lancinantes font écho à des maximes devenues de véritables leitmotiv des milieux de la transition, que ce soit la fameuse « quand on a un marteau dans la tête on voit toutes choses en forme de clou » ou cette variante attribuée à Einstein: « on ne résout pas un problème avec le même état d’esprit que celui qui l’a créé »

2 « Beyond mere subsistence, prosperity hangs crucially on our ability to participate meaningfully in the life of society » (Jackson, 2009, p143)- « Alternatives must go beyond making basic systems of provision (in food, housing and transport, for example) more sustainable. They must also provide capabilities for people to participate fully in the life of society, without recourse to unsustainable material accumulation and unproductive status » (Jackson, 2009, p158) Tim Jackson s’appuie notamment sur les analyses de l’anthropologue Mary Douglas (Douglas, 1996)  et du sociologue Peter Townsend (Townsend, 1979)

3 Tim Jackson résume ainsi l’analyse que fait Peter Townsend de la pauvreté et la manière dont il définit celle-ci en relation à la notion de participation : « Peter Townsend’s groundbreaking analysis of poverty, in which he argued that people can be said to be poor when their resources are ‘so seriously below those commanded by the average individual or family that they are in effect, excluded from ordinary living patterns, customs and activities’ (Townsend 1979, p31). Rather than being about money or material possessions as such, Townsend claimed, poverty is about the inability to participate actively in society » (Jackson, 2009, p224)

4 La cathexis est définie par Belk comme le processus d’investissement affectif par le jeu duquel les possessions matérielles deviennent parties intégrantes de la personnalité étendue (Belk, 1988)

5 Site internet des Souffleurs http://www.les-souffleurs.fr/

6 Citations extraites de notes personnelles et du recueil des résumés des articles du 1er Congrès interdisciplinaire du développement durable, « Quelle transition pour nos sociétés », 31/01/2013-01/02/2013 – De manière générale, ces questions lancinantes faisaient écho à des maximes devenues de véritables leitmotiv des milieux de la transition, que ce soit la fameuse « quand on a un marteau dans la tête on voit toutes choses en forme de clou » ou cette variante attribuée à Einstein: « on ne résout pas un problème avec le même état d’esprit que celui qui l’a créé »

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