8 août 2011

Qu’est-ce qu’un effondrement environnemental ?

Un ensemble de facteurs concomitants qui conduiraient à une incapacité – temporaire ou définitive – de la biosphère à offrir des conditions de vie acceptables. On pense bien sûr aux deux facteurs les plus visibles aujourd’hui : changement climatique et pénurie énergétique d’une part ; destruction des espaces naturels et pollutions globales et locales de l’air, des eaux, des sols qui entraînent aujourd’hui une extinction de masse.

La destruction de la terre arable est moins connue et pourtant tragique : l’érosion hydrique ou éolienne, la destruction biologique, l’étalement urbain et l’artificialisation des sols, réduisent chaque jour notre capacité à nourrir la planète. En France, nous avons artificialisé en 10 ans 1% du territoire, soit la surface d’un département ! Quant à la couche arable des terres agricoles, son espérance de vie tourne entre 25 et 75 ans, au taux d’érosion actuel : nous mangeons presque littéralement de la terre arable, de l’ordre d’une tonne de terre pour une tonne de nourriture produite.

Enfin, dans l’ombre de la pénurie énergétique se trouve celle d’autres ressources non renouvelables, notamment les métaux. Mesurées en années de production actuelle, les réserves varient d’un métal à l’autre entre 10 à 20 ans (antimoine, zinc, étain…) et quelques siècles (vanadium, terres rares…), la grande majorité se situant entre 30 et 60 ans (nickel, cuivre…) Bien sûr, comme pour toute réserve finie (on tourne quasiment à « stock constant » car les découvertes majeures et simples ont été faites), ne pas croire que les ennuis commenceront dans quelques dizaines d’années : les réserves pétrolières sont de l’ordre de 40 ans, mais le pic de production est là. Nous passerons donc aussi par des « pics métalliques ». L’or l’a déjà franchi : cela est passé inaperçu du fait de son rôle spécifique (utilisation monétaire plutôt qu’industrielle) et de stocks disponibles bien supérieurs à la production.

La question de l’eau, souvent mise en avant, devrait être bien plus simple à résoudre : il n’y a pas de risque global mais une somme de problèmes locaux, de pénurie ou de pollution (chimique ou microbienne), venant des rejets industriels, des usages agricoles ou de la concentration urbaine.

Rétroactions positives

Chacun de ces facteurs, pris séparément, serait sûrement « gérable » par le système actuel. Par exemple une conversion massive à l’agriculture hors sol permettrait peut-être de produire de la nourriture, même si tous les sols s’épuisent : mais en consommant bien plus d’énergie ; on peut presque toujours substituer un métal en pénurie par un ensemble d’autres aux fonctionnalités proches (même s’il existe des exceptions notables, comme le cuivre ou le platine) ; nous pourrions maintenir notre niveau de dépense énergétique par une conversion massive aux sources renouvelables avec les panneaux solaires dans le Sahara : à condition d’avoir les métaux pour…

Le vrai problème c’est de faire face à l’ensemble de ces facteurs en même temps (sans doute d’ici 10 à 20 ans), facteurs qui agissent les uns sur les autres dans une logique « 
systémique » : on parle de rétroaction « positive » quand deux facteurs tendent à s’aggraver l’un l’autre. Prenons quelques exemples de puissantes boucles de rétroaction positive :

–        En modifiant les températures et les régimes des précipitations, le changement climatique va accélérer l’érosion de la biodiversité et la chute de rendements agricoles dans certaines zones ;

–        Les ressources métalliques, toujours moins accessibles, vont nécessiter une consommation énergétique accrue : pour des raisons évidentes, on a d’abord exploité les minerais les plus concentrés. A moins de découvertes géologiques majeures, bien peu probables, la tendance est donc à une baisse de la concentration moyenne (pour le cuivre, elle est passée de 1,8% dans les années 1930 à 0,8% aujourd’hui ; les mines d’or en Australie et en Afrique du Sud produisent à peine 5 grammes par tonne contre 20 il y a un siècle). Or, la dépense énergétique augmente avec la concentration décroissante ou la profondeur ;

–        A l’inverse, les énergies fossiles moins accessibles nécessitent plus de technologie et de ressources métalliques. C’est bien plus compliqué de produire un baril de pétrole deep offshore au large du Brésil ou dans l’Arctique, que sur les champs géants onshore d’Arabie Saoudite ;

–        Malheureusement les énergies renouvelables (à l’exception de la petite hydraulique comme les micro-barrages et les moulins à eau) font aussi massivement appel aux ressources métalliques, et des plus rares : néodyme des aimants permanents pour les génératrices d’éoliennes, gallium, indium, sélénium, cadmium ou tellure pour les panneaux photovoltaïques, cuivre en quantité plus importante (3 tonnes dans une éolienne de puissance moyenne)…

–        Le système de production agricole dépend de ressources limitées, comme les phosphates comme intrants ou le platine comme catalyseur de la synthèse des engrais nitratés, sans parler de l’énergie (gaz naturel pour la production de nitrate)… Le système de production et de distribution alimentaire est lui-même mondialisé, complexe et énergivore (conditionnement, transformation, conservation frigorifique, transport longue distance, etc.), donc fragile face à des problèmes qui pourraient surgir ici ou là ;

 

–        La chute des rendements agricoles liée à la dégradation des sols contribue à accélérer la destruction des derniers espaces naturels, les exemples emblématiques étant les « fronts de taille » amazonien (soja) et indonésien (huile de palme).

 

On pourrait trouver de nombreuses autres interactions, directes ou indirectes. On peut par exemple lier en partie l’urbanisation, qui entraîne un besoin accru en métaux et en énergie, aux conditions de vie trop difficiles des paysans, pour cause de destruction environnementale, d’épuisement des sols ou d’accaparement des terres.

 

Peut-être est-ce ce qui donne cette impression d’accélération, d’emballement du système, ce pressentiment qu’on pourrait basculer sans y prendre garde dans la barbarie.

 

Trois orientations « techniques », en plus de la lutte contre le changement climatique et de la gestion de la pénurie énergétique

 

Premièrement, sans capacité à maintenir la production agricole, point de salut. Puisque nous savons à quoi nous en tenir sur les vieilles utopies, comme transformer le pétrole ou les éléments « CHON » des comètes en nourriture, il faut traiter d’urgence le sujet de la terre arable.

 

Un moratoire immédiat et absolu doit être décrété sur l’artificialisation des sols : autoroutes, routes, parkings, nouvelles friches industrielles ou « zones d’activité », voies ferroviaires à grande vitesse, lotissements doivent être bannis. Qu’on ne vienne pas prendre les arguments comme la sécurité (il suffit de réduire la vitesse), l’emploi dans le BTP (il y aura bien assez à faire en rénovation urbaine) ou la crise du logement (cf. le nombre de résidences secondaires). Et on en est encore à sacrifier des terres agricoles en Bretagne pour installer une décharge de véhicules en fin de vie !!

 

L’agriculture doit adopter massivement les pratiques agricoles permettant de réduire la dégradation et l’érosion des sols, et entreprendre la restauration : semis sous couvert, agriculture biologique, rotation des cultures, partage entre élevages et cultures, restauration de la vie microbienne des sols.

 

Deuxièmement, si l’on veut éviter aux générations futures le retour à l’âge de pierre, ou plutôt l’âge du fer (car, bonne nouvelle, on ne manquera pas de fer : la croûte terrestre en est composée à 5%), il faut abaisser drastiquement la consommation « nette » de matières premières non renouvelables, la quantité que nous extrayons chaque année du sous-sol.

 

On pense au recyclage, mais il a ses limites et l’économie parfaitement circulaire est utopique dès qu’on parle de métaux (ne serait-ce qu’en vertu du second principe de la thermodynamique). Il faut naturellement le pousser au maximum (après tout passer d’un taux de 40% à 80% multiplie les réserves par 3, c’est toujours bon à prendre), mais la complexité des produits (nombre de métaux utilisés – jusqu’à 30 dans un ordinateur ; alliages dont on ne sait pas séparer les métaux une fois mélangés – 3 000 sortes d’alliages au nickel…) nous empêche d’identifier et de récupérer facilement les métaux.

 

Enfin une partie des ressources n’est pas récupérable car nous en faisons un usage dispersif – pigments dans les encres et les peintures, catalyseurs, fertilisants, additifs dans les verres et les plastiques, pesticides (la bouillie bordelaise au sulfate de cuivre) – ou rendant le recyclage très compliqué : zinc pour la galvanisation (dépôt d’une fine couche sur l’acier), étain des soudures…

Il faut donc repenser la conception des objets, pour augmenter considérablement leur durée de vie (les rendre réparables et réutilisables), pour faciliter leur recyclage en fin de vie, pour n’utiliser qu’avec parcimonie les ressources les plus rares. Ici le « c’était mieux avant » prend tout son sens.

 

Pas besoin de commenter longuement notre histoire récente : on comprendra aisément qu’obsolescence programmée outrancière, différentiation marketing à l’inverse des besoins de standardisation et de modularité, dévalorisation des métiers manuels, logique du tout jetable, remplacement des métiers d’accueil et de service par des machines bourrées d’électronique, donc de métaux rares… ont créé un emballement de la demande.

 

Quant aux « technologies vertes » (encore un bel oxymore), elles sont basées sur des métaux moins répandus et contribuent à la complexité des produits, donc à rendre plus difficile le recyclage. Il serait aberrant de baser notre lutte contre le changement climatique sur le tout-technologique, qui est pourtant l’orientation actuelle. On utilise des aciers alliés toujours plus complexes dans les voitures pour gagner un peu de poids et quelques grammes de CO2 émis par kilomètre, alors qu’il suffirait de réduire la vitesse maximale 90 km/h pour gagner 30 ou 40% ! Sans parler d’enfourcher son vélo, bien sûr…

 

Troisièmement, il faut augmenter la résilience du système car il y aura des perturbations nombreuses. Elle est quasi-nulle aujourd’hui, tant le système industriel et financier est devenu imbriqué et ingérable. Les fleurons industriels français sont d’ailleurs maintenant plus des gestionnaires de projet et des assembleurs de sous-ensembles fabriqués sur l’ensemble de la planète que de réels fabricants d’objets.

 

Au-delà des arguments énergétiques (baisser les besoins de transport), sociétaux (redonner du sens au travail) et environnementaux (gérer localement les externalités négatives) forts justes, il est donc nécessaire de relocaliser les activités et raccourcir les circuits économiques.

 

Une voiture survireuse

 

Face au constat sans appel et à l’ampleur des changements à opérer, dans tous les domaines et en peu de temps (disons moins d’une génération idéalement), le découragement guette. Est-il trop tard, car même en commençant à tourner la barre maintenant – si tant est que ce soit faisable politiquement – nous n’éviterons pas l’iceberg ?

 

Bien au contraire. Car l’intérêt de la boucle de rétroaction positive, c’est qu’elle marche très bien dans les deux sens : si l’on baisse le besoin en matières premières par exemple, on accélèrera la baisse de la demande énergétique ; l’agriculture biologique pour conserver la productivité des sols baissera le besoin en intrants, et en conséquence en énergie ; la restauration des sols et des rendements baissera la pression sur les forêts tropicales, etc.

 

Notre système économique ressemble donc plus – que l’on me pardonne cette métaphore malheureuse – à  une voiture « survireuse » qu’à un paquebot. Tournons le volant par un ensemble de mesures cohérentes (réglementaires, fiscales, douanières) et tout pourrait s’enchaîner très rapidement.

 

Il faudra par contre des mesures exceptionnelles sur les questions sociales, car on ne pourra effectivement supprimer très vite les nombreuses activités industrielles et commerciales nuisibles qu’à condition d’assurer les moyens d’existence des gens en place et une équitable répartition des efforts.

 

Philippe Bihouix, mai 2011


Auteur: Philippe Bihouix



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