16 février 2020

Scénarios face aux effondrements du vivant

Par Denis Couvet, séminaire du 11 janvier 2020

Les effondrements constatés du vivant, de la faune et de la flore, interrogent sur son devenir, et sur celui des sociétés humaines. Le symptôme le mieux connu est l’extinction accélérée des espèces. Certes il y a toujours eu des extinctions et inversement des spéciations, apparitions d’espèces. Mais le taux d’extinction actuel est de 100 à 10 000 fois supérieur au taux normal, alors que le taux de spéciation n’a pas augmenté en conséquence, conduisant à une perte nette en nombre d’espèces.
Au-delà du nombre d’espèces, la Terre a perdu de l’ordre de 50% de la végétation depuis 2000 ans, 25 % depuis deux siècles, en termes de biomasse. Cette diminution considérable affecte nécessairement le règne animal, qui dépend du végétal. Chez les insectes, les données sont plus partielles avec une diminution en biomasse de 70 à 80% en 10 ans en Allemagne, notamment liée à l’impact des zones agricoles (Seibold et al. 2019). Concernant les mammifères sauvages, leur biomasse est dix fois inférieure à celle du bœuf, du mouton, des chèvres, et des cochons cumulés (Bar-On et al. 2018). Il s’agit là du remplacement de quelque 10 000 espèces de mammifères sauvages par quatre espèces domestiquées. La perte en oiseaux est estimée à 30% du nombre d’individus sur les quinze dernières années en milieu agricole en France (MNHN-CNRS, STOC, 2018). Les déclins en oiseaux sont comparables dans l’ensemble de l’Europe. Au début des années 2000, une stabilisation du nombre d’oiseaux a été d’abord observée puis une accélération récente de la baisse. Une cause putative de cette baisse récente étant l’utilisation des néonicotinoïdes. Cette classe d’insecticide a un effet systémique. Leur percolation progressive dans l’ensemble de l’écosystème (de la végétation vers les sols puis en retour vers la végétation) conduit à un effet ‘retard’, survenant plusieurs années après le début de leur utilisation. On observe aussi une perte générale des grands carnivores en milieu terrestre et en milieu aquatique.

Un autre grand phénomène est l’homogénéisation des communautés. Les espèces peuvent être classées comme généralistes (présentes dans l’ensemble des écosystèmes) ou spécialistes (présentes uniquement dans un milieu caractéristique). Cette homogénéisation signifie que les espèces spécialistes sont remplacées par des généralistes. Entraînant probablement une perte de résilience des écosystèmes, mais cette prédiction reste spéculative.
Les informations précédentes cachent de nombreuses inconnues. Le nombre d’espèces sur Terre est estimé à 10 millions, alors que seulement 2 millions ont été décrites. En d’autres termes, lorsqu’une espèce disparaît, il y a quatre chances sur cinq qu’elle n’ait jamais été décrite. De plus, seulement 100 000 espèces disposent d’un statut de conservation connu. La lisibilité politique des enjeux de biodiversité souffre de ces ignorances.

Les causes directes d’extinction des espèces, de déclin de la biodiversité, se résument de la sorte :
1. La transformation des habitats issue de la déforestation, l’intensification de l’agriculture et l’urbanisation.
2. Le changement climatique.
3. L’écotoxicité via l’impact des produits toxiques. Cette dimension dispose de peu de données quantitatives et est en conséquence probablement minorée.
4. Les invasions biologiques, les extinctions en chaine…
Les causes indirectes de déclin, styles de vie, système économique, agricole….seront abordées plus loin.

Les postures des scientifiques devant l’effondrement du vivant

La préservation de la nature est une préoccupation ancienne, on en trouve des traces en Chine il y a quelques 3000 ans. Historiquement, dans le monde occidental, trois postures se distinguent face à cet effondrement.

• Les préservationnistes menés par John Muir (1838-1914) défendent l’idée que les écosystèmes naturels – peu modifiés par les humains – sont des espaces dont les propriétés écologiques sont fondamentalement différentes de ceux transformés par les humains. L’objectif ‘préservationniste’, la ‘naturalité’ des espaces, a pu adopter, par le passé, des méthodes contestables. Par exemple l’expulsion des populations amérindiennes du Yellowstone, un des 1er parc protégé du monde occidental. Le ré-ensauvagement des espaces agricoles européens abandonnés, envisagé notamment par l’ONG ‘Rewilding Europe’, semble une déclinaison récente du préservationnisme. Un espace maintenant ‘sauvage’, notable en Europe, étant Tchernobyl, peuplé de nombreuses espèces de grands herbivores et grands carnivores.

Trois critères scientifiques de réensauvagement ont été récemment proposés, interrogeant la notion de ‘naturalité’, sa dynamique.
o La complexité trophique, ou diversité de la grande faune (grands herbivores et carnivores).
o La possibilité de dispersion, de déplacement et d’échange de la faune et flore.
o Un régime de perturbation aléatoire. Les écosystèmes n’ont jamais été stables; un rythme aléatoire évite ainsi l’adaptation opportuniste à une cadence fixe de perturbation, réductrice de biodiversité.

• Les conservationnistes, menés par Gifford Pinchot (1865-1946), se préoccupent de l’utilisation durable des ressources naturelles, historiquement des forêts. Dépassant l’opposition nature-culture, ils invoquent la valeur instrumentale de la nature, sa gestion en tant que ‘communs’, considérant que la nature est aussi une ressource pour les humains. Les attitudes préservationniste et conservationniste, historiquement conflictuelles, ne s’intéressent sans doute pas aux mêmes entités biologiques, aux mêmes enjeux sociaux et culturels.

• Les écocentriques menés par Aldo Leopold (1887-1948) entendent « penser comme une montagne ». Cette rationalité est sans doute la plus proche de l’écologie scientifique, par l’ambition de prendre en compte l’ensemble des systèmes écologiques, leur résilience.
Les enjeux sociaux associés à ces trois postures sont souvent transparents. En réaction à cette lacune, Bram Büscher et Robert Fletcher, sociologues, proposent une ‘conservation conviviale’, dépassant la séparation nature-culture, une organisation capitalistique. Ils préfèrent parler d’espace ‘promu’ plutôt que d’espace ‘protégé’, où un revenu minimal serait assuré. Ils proposent aussi des réparations historiques envers les communautés humaines chassées des espaces protégés.

Les scénarios pour l’avenir

Le rapport du Club de Rome est un scénario fondateur de devenir de la planète, explorant un futur possible. Les scénarios diffèrent de la prospective, au sens où celle-ci cherche à déterminer ce que sera le futur. Les programmes politiques correspondent plutôt à des scénarios. Un régime résolument démocratique devrait aider les citoyens à situer une promesse politique dans l’espace de l’ensemble des scénarios envisagés. En d’autres termes, il semble essentiel que les citoyens aient conscience des grands scénarios envisagés par les forces économiques et politiques, les experts scientifiques, implicites ou explicites, afin de choisir, de créer leurs scénarios, en connaissance de cause.

Une petite partie de la communauté scientifique construit des scénarios, combinant des questions démographiques, économiques, sociales et culturelles, technologiques, institutionnelles, évidemment environnementales, dont l’intégration est complexe. Ils combinent modélisations quantitatives (biodiversité, climat et démographie par exemple) et qualitatives (conceptions du monde et institutions). Parmi les institutions produisant des scénarios reconnus, « The Millennium Ecosystem Assessment », le GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat) et l’IPBES (« International Platform on Biodiversity and Ecosystem Services ») aussi appelé GIEC de la biodiversité. Les «Shared Socioeconomic Pathways » (SSP) sont des scénarios récents, ouvrant la collaboration entre GIEC et IPBES.

Dans cet ensemble touffu, on peut distinguer trois types de scénarios.

• ‘La barbarisation’, correspondant à l’effondrement, conduisant à la tentation de l’arche de Noé. Malcom Ferdinand – auteur d’ Une Ecologie décoloniale – propose plutôt la métaphore du navire négrier : lorsque le navire affronte la tempête, il y a ceux sur le pont, prenant les décisions, souvent épargnés par la tempête, et ceux dans la cale, subissant les décisions précédentes –notamment d’être expulsés du bateau-, pleinement exposés à cette tempête. Ce scénario a été qualifié « ordre et force » par le Millennium Ecosystem Assessment. Deux variantes émergent :

  • L’effondrement généralisé.
  •  La forteresse. Un certain nombre de pays et/ou de communautés parviennent à s’abstraire du désordre du monde. Face à la crise environnementale, ce scénario prend sans doute une importance politique croissante, notamment aux USA et Brésil.

• ‘Le conventionnel’, ou continuation de la trajectoire suivie depuis les Lumières. L’idée étant que sciences et techniques ont permis de résoudre un certain nombre de problèmes environnementaux et procurer une amélioration du bien-être humain par le passé. On parle parfois d’éco-modernisme (terme ambigu car utilisé dans divers contextes) ou de pensée ‘techno-scientifique’. Le Breakthrough Institute est une institution symbole de cette pensée. Étonnamment, un certain nombre d’écologues renommés sont signataires du document directeur sur la biodiversité de cet institut. Dans ce registre se trouve aussi Steven Pinker, professeur en psychologie à Harvard, spécialistes des biais cognitifs. Son livre, le Triomphe des Lumières, best-seller aux USA, est résolument optimiste, solide dans son analyse de l’amélioration constatée du bien-être humain. Concernant l’agriculture, selon lui, les laboratoires seraient en train de mettre au point des organismes génétiquement modifiés (OGM) avec de meilleurs rendements, plus riches en nutriments, résistants aux maladies et économes en pesticides, résistants à la sécheresse et au changement climatique… à même de résoudre les problèmes agricoles à venir, améliorer la coexistence entre agriculture et biodiversité. Ces propos sont très spéculatifs, voire non scientifiques, contraires aux données. Présents sur quelque 200 millions d’hectares, à ce jour les cultures OGM ne sont pas associées à une diminution de la toxicité générale des pesticides utilisés, ou une amélioration significative des rendements. Au sujet du climat, S. Pinker indique en dernier ressort la solution de la géo-ingéniérie, peu crédible scientifiquement non plus. Cette vision ‘techno-scientifique’, défendue par nombre d’institutions, techniques et scientifiques, prétend s’identifier aux Lumières, voire de catégoriser les sceptiques comme ennemis des Lumières. Quelques penseurs critiques en sciences sociales (H. Rosa…) parlent à-propos de cette option de modernité ‘tardive’, ‘liquide’, qualifiant ainsi des recettes de la modernité maintenant inopérantes. Face à cette option, la sphère scientifique est donc partagée.

• Le social-écologique, le plus souvent appelé ‘nouveau paradigme’ ou ‘grande transition’, défend l’idée que les humains doivent d’abord se ré-organiser, socialement, culturellement, politiquement…, afin de répondre à la crise écologique. Cette réponse s’inscrit dans la filiation de N. de Condorcet et de K. Marx, chacun ayant insisté sur l’importance de la réponse sociale face aux questions environnementales. N. de Condorcet parlait ainsi de l’importance de l’éducation des femmes pour réduire la natalité. Cette option domine la logique du rapport spécial de l’IPBES de 2019. Ce rapport analyse en quatre temps les réponses des scientifiques face au déclin de la biodiversité :
1. L’identification des causes directes.
2. L’identification des causes indirectes comme le système économique.
3. Les propositions de politiques publiques.
Le 4e temps part du constat que rien de ce qui a été recommandé par les scientifiques n’a été adopté, faute d’adhésion des citoyens, des gouvernants. Afin de comprendre, lever ces blocages, améliorer les propositions, voire en changer la nature, l’IPBES s’inspire d’une intuition de Donella Meadows -1er auteur du club de Rome-, développant une analyse hiérarchique des systèmes :

  • 1er type de mesures : permettre, voire favoriser, une conception de la vie bonne dissociée de l’accroissement de la consommation matérielle ; proposition radicalement nouvelle dans un rapport scientifique.
  • 2e type de mesures : la réduction des inégalités. L’acceptation des politiques environnementales est le plus souvent inversement proportionnelle aux inégalités.
  • 3e type de mesures : les incitations économiques, de l’économie à la finance ‘vertes’. L’idée étant que de telle mesures ne fonctionnent que dans un cadre social et éthique adéquat.
  • 4e type de mesures : des solutions techniques. L’idée étant qu’énergie solaire, éolienne…, de nouvelles techniques agronomiques, n’ont un effet écologiquement positif que dans un cadre éthique, sociale et économique adéquat.
  • 5e type de mesures : L’éducation et l’accès à l’information développés pour tous.

L’idée majeure de cette expertise scientifique est que les sciences et les techniques associées ne permettront pas de résoudre la crise écologique à elles seules. Elles peuvent y contribuer, dans un cadre social –au sens large- adéquat.
La pensée sociale-écologique comporte de nombreuses déclinaisons politiques : éco-socialisme, communalisme, biorégionalisme, pensée décoloniale, écoféminisme…Cette florissante diversité recèle aussi un risque de dispersion. Car, à l’inverse, les conceptions ‘techno-scientifique’, voire ‘barbare’ -son option ‘ordre et force’ du ‘Millenium Ecosystem Assessment’- semblent plus unies et mieux organisées.

Les sciences et la société

Les enjeux participatifs se développent beaucoup dans le domaine des sciences. Dans le champ de recherche sur la biodiversité, les sciences participatives contribuent à de nombreuses données, analyses. Des protocoles très élaborés, co-construits, permettent aux citoyens de suivre l’évolution du vivant, les compartiments auxquels ils s’intéressent. Cette nécessité, par faute de moyens, a aussi et surtout été une chance car, avec ces dispositifs, les scientifiques ne peuvent surplomber la société. Ils doivent collaborer, horizontalité qui peut susciter des réticences dans les institutions scientifiques.

L’innovation technique peut aussi devenir participative, horizontale, enjeu important par exemple pour l’agroécologie. A travers ces processus participatifs, le contexte scientifique devient plus favorable à l’option sociale-écologique. Une partie croissante du monde scientifique peut se retrouver dans un tel espace.

Conclusion

Les recommandations de l’IPBES, l’option social-écologique, rappellent une analyse de Charles Taylor – dans Les sources du moi (Editions du Seuil, Paris, 1992). Selon lui, la pensée des Lumières a négligé l’importance des aspirations des humains, de leur qualité, et la place de la nature. L‘idée social-écologique peut enrichir aujourd’hui notablement la pensée des Lumières, et surtout éviter les impasses ‘barbare ‘ et ‘techno-scientifique’.

Denis Couvet (couvet@mnhn.fr) est ingénieur agronome et écologue, enseignant-chercheur au Muséum. Ses recherches actuelles portent sur les relations entre biodiversité et sociétés humaines, selon trois thèmes. 1) Concept de biodiversité ordinaire. 2) Face aux notions de capital naturel, services écosystémiques, compensation écologique, réponses des parties prenantes, des disciplines scientifiques. 3) Dialectique des rationalités « modernes » et « écologistes », place des savoirs et représentations, indicateurs et scénarios de biodiversité, des processus participatifs.

Synthèse réalisée par Loïs Mallet et revue par l’auteur.

Bibliographie

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