Tag Archives: effondrement

Les résultats décevants de l’écologie politique en 2022 confirment que la question des limites à la croissance reste un impensé politique

Le politiste Luc Semal analyse dans une tribune au « Monde » la « situation inextricable » à laquelle ont mené cinquante ans de déni politique depuis la publication du rapport Meadows, en 1972. Nous reproduisons ici ce texte qui nous aide à voir plus clair dans le brouillard de la déception.

Cinquante ans après la publication du rapport Meadows sur les limites à la croissance, les résultats du premier tour de l’élection présidentielle peuvent donner une pénible impression de surplace. Impression fausse, car en réalité la situation a bien empiré depuis. Continue reading »

L’échec du nucléaire

Le nucléaire semble retrouver des partisans en France. Hormis Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon, tous les autres candidats à l’élection présidentielle de 2022 sont farouchement pour la relance de cette filière. En cette fin d’année 2021, nous avons aussi eu droit à une déclaration triomphaliste du directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique à la COP26 de Glasgow, l’adresse télévisée du Président Macron le 9 novembre s’engageant dans la relance du nucléaire, l’organisation du salon mondial du nucléaire du 30 novembre au 2 décembre à Paris, entre autres. Le texte qui suit est une version allongée d’une tribune parue dans le journal Le Monde daté du 4 décembre 2021. Continue reading »

Vivre en Anthropocène : présentation critique d’un projet de Manifeste de l’Institut Momentum

Je ne suis pas en mesure de vous présenter un projet abouti de nouveau Manifeste de Momentum, au vu des dissensus qui ont émergé au sein du Conseil d’administration, après l’examen d’un premier texte il y a un mois. Je vous propose simplement d’explorer les principaux points de convergence et de divergence entre nous. Qu’est-ce qui nous rassemble ? Qu’est-ce donc qui nous désassemble ? seront les deux parties de mon exposé.

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Penser la portée politique de la collapsologie sur le terrain

Anne Rumin

Depuis sa création, la collapsologie a connu un essor important. Cette évolution s’accompagne de très nombreuses critiques qui dénoncent notamment le caractère dépolitisant de ce discours sur l’effondrement. Durant ce séminaire, Anne Rumin propose d’étudier et de discuter cette critique à partir de ses travaux de thèse (en cours de réalisation) en évitant de dissocier les discours collapsologues des milieux qui se les réapproprient. Il s’agit ainsi de questionner la portée politique de la collapsologie « depuis le terrain » avec notamment la « Commune imaginée du Bandiat » de l’association « La Suite du Monde » et la stratégie de résilience du Département de la Gironde. Ces deux exemples partagent en effet une même perspective effondriste issue de la collapsologie. Dès lors, l’étude de la diffusion du discours de la collapsologie et de ses conséquences nous invite à adopter de nouvelles pistes problématiques, relatives à l’apport de la collapsologie à un renouvellement des processus d’élaboration des politiques publiques et, à terme, à une possible redéfinition du rôle de l’Etat et des institutions dans une perspective d’effondrement.   Continue reading »

Déforestation et risque d’effondrement : Le Covid-19 signale le dépassement des limites planétaires

La pandémie COVID-19 est un symptôme des structures fondamentales de la civilisation industrielle. C’est ainsi un signal d’alerte précoce de la façon dont cette civilisation érode rapidement les conditions mêmes de sa propre existence. Au cours de la dernière décennie, les scientifiques de l’environnement ont averti que les activités humaines sont de plus en plus à même de franchir les limites planétaires, qui définissent les limites environnementales à l’intérieur desquelles l’humanité peut opérer en toute sécurité. Alors que la civilisation industrielle empiète de plus en plus sur les écosystèmes naturels, nous réduisons cet « espace opérationnel sûr » pour la survie humaine.

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Le rationnement, un impensé politique

Cet article introduit et synthétise une étude sur les politiques de décroissance énergétique du point de vue des ONG environnementales réalisée entre février et août 2020. Hébergé au sein de l’Institut Momentum sous la direction de Mathilde Szuba (IEP Lille), ce travail s’inscrit dans le cadre d’un mémoire de recherche (19/20) pour le double master Sciences et Politiques de l’Environnement (Sorbonne – Marie Curie et IEP Paris). Continue reading »

L’Anthropocène et ses lectures politiques

Bien plus qu’une crise environnementale (dont le marché, la croissance verte ou la technologie nous sauverait), l’Anthropocène signale une bifurcation de la trajectoire géologique de la Terre causé non pas par l’ « Homme » en général, mais par le modèle de développement qui s’est affirmé puis globalisé avec le capitalisme industriel.

L’Anthropocène, c’est – pour des siècles peut-être – notre époque, notre condition, notre problème. C’est le signe de notre puissance « géologique », mais aussi de notre impuissance politique. L’Anthropocène, c’est une Terre dont l’atmosphère est altérée par les 1400 milliards de tonnes de CO2 que nous y avons déversées. C’est un tissu vivant appauvri et artificialisé. C’est un monde plus chaud et plus lourd de risques et de catastrophes, avec un couvert glaciaire réduit, des mers plus acides et plus hautes, des climats déréglés… avec son flot de souffrances humaines, de dérèglements et violences géopolitiques possibles. Habiter de façon plus sobre, moins barbare, plus équitable et solidaire la Terre est notre enjeu.

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La cohésion sociale en temps de récession prolongée. Espagne, Grèce, Portugal.

Face à la crise économique et financière qui touche l’Europe depuis 2008, se superposent d’autres types de crises : crise de la représentativité politique, crise de l’opinion publique, crise des représentations… Face à cela, la réflexion écologique, qui est par essence une pensée des limites, se doit de penser les formes et les échelles du lien social ainsi que les équilibres susceptibles de soutenir un autre type de « vivre ensemble ». Continue reading »

Trois modèles du monde

Il est vain de prétendre décrire l’avenir aussi précisément qu’on peut le faire du passé. Néanmoins, un souci constant des acteurs économiques et politiques est de projeter leurs convictions dans le futur afin qu’il advienne conformément à celles-ci par une prophétie auto-réalisatrice. De nos jours, malgré un climat d’incertitude plus présent que jadis, un premier modèle de l’avenir du monde tente de s’imposer auprès des populations via les discours récurrents des dirigeants. Nommons ce modèle « productiviste ». L’avenir serait une continuation du passé en mieux, après que « la crise » soit surmontée, ce dont ne semblent pas douter ces dirigeants. La croissance économique – et ses mythes associés, la prospérité partagée et la paix entre les nations – va reprendre partout son cours à condition que des « réformes », plus ou moins « structurelles », soient acceptées par les peuples, selon les orientations performatives de l’innovation, de l’adaptation et de la liberté régulée du marché. C’est le « progrès ». La causalité est linéaire, sans retour des conséquences sur ce qui les a engendrées, la connaissance est cumulative, le bien-être se résume au « toujours plus », le présent est sans fin prévisible. Largement dominant dans les propos des responsables économiques et politiques, en Europe et ailleurs, à gauche comme à droite, ce modèle est repris sans critique fondamentale par la plupart des médias, des syndicats et des associations, qui partagent un optimisme ingénu sur les capacités de l’humanité à surmonter les épreuves, malgré les démentis incessants en provenance de l’histoire. S’établit ainsi une vision consensuelle de l’avenir, englobant les mythologies populaires du progrès, érigeant des hypothèses contingentes comme vérités transcendantes, renforçant des habitudes mentales d’aveuglement au réel. Dans les domaines économique et politique, la pensée unique ainsi forgée répète son credo à satiété : « Une croissance forte, intelligente, durable et inclusive, reposant sur des finances publiques saines, des réformes structurelles et des investissements destinés à stimuler la compétitivité, demeure notre principale priorité[1] ».

Un second modèle de l’évolution du monde, contradictoire avec le premier et minoritaire dans l’opinion publique, est mis en avant par des scientifiques, des penseurs et des militants. A moyen terme, les principaux indicateurs actuels de l’état du monde entreront en décroissance : la population, l’alimentation, la production industrielle et, conséquemment, le PIB mondial. L’ouvrage inaugural décrivant ce modèle fut publié en 1972 par le Club de Rome[2], et de nombreuses autres études d’inspiration écologiste s’en sont suivies. Ce modèle pourrait être nommé « en cloche » pour évoquer la forme des courbes de croissance initiale, d’atteinte d’un maximum, puis de déclin des indicateurs précédemment signalés. Nous l’appellerons « augustinien » selon la phrase « le monde est comme un homme : il naît, il grandit et il meurt[3] ». Maints historiens et anthropologues ont exprimé leurs recherches selon ce modèle gradualiste, rythmique et cyclique du temps qui passe. Les phénomènes et systèmes de toute sorte commencent par une période de développement, suivie d’une stagnation mature, s’achevant par un dépérissement désolant. La théorie du pic pétrolier est l’exemple paradigmatique de ce modèle qui prétend embrasser la quasi-totalité des phénomènes du monde : « L’Univers est constitué de cycles. Tout ce qui est né mourra : étoiles, jours, espèces, humains et civilisations (…) Tout ce qui monte doit redescendre. La question est : quand advient le pic ? (…) Notre civilisation est habituée à la croissance, et il est difficile d’imaginer que la croissance est un phénomène transitoire. La seule chose que je sais à propos de l’avenir, c’est qu’un jour je mourrai. Nous n’aimons pas penser à notre propre mort, pas plus que nous nous plaisons à accepter que la production de pétrole atteindra un pic puis déclinera jusqu’à l’épuisement (…) N’écoutez jamais ceux qui vous parlent de croissance sans parler de pic[4] ».

Plus récemment, un troisième modèle de l’évolution du monde a émergé, sous l’influence des recherches physico-mathématiques dans le domaine des systèmes dynamiques, puis de la formalisation du devenir des écosystèmes naturels et sociaux sous cet angle. Au vocabulaire et concepts lisses, progressifs et réguliers du second modèle s’est substitué un arsenal de notions et d’images exprimant des ruptures, des bifurcations, des catastrophes dans la variation des systèmes. Ce modèle est « discontinuiste ». Parfois, une petite perturbation dans le système peut entraîner des changements considérables, brutaux, et souvent imprévisibles ; l’ampleur du changement est pratiquement impossible à anticiper. Les relations de causalité sont non-linéaires, au sens où une conséquence peut avoir un effet sur sa propre cause et, donc, sur elle-même ensuite ; ceci implique, entre autres, la relativisation des méthodes de prolongement de tendances et d’échantillonnage à partir d’observations ; il devient plus difficile de faire des prédictions sur l’évolution du système en partant de données factuelles. La description du système lui-même est fondée sur les interactions entre ses éléments, l’absence de contrôle central, et de multiples niveaux d’organisation enchevêtrés ; malgré une ressemblance formelle avec le libéralisme économique, ce modèle contrecarre celui de la « main invisible » d’Adam Smith qui suppose que les agents soient égoïstes, calculateurs et rationnels, ce qui n’est pas le cas ici. Quant à la dynamique de ce modèle, elle est inspirée de cette phrase : « En fait, la discontinuité, dans beaucoup de situations, se contrôle elle-même. La discontinuité se produit parce qu’un état instable dans le système s’est trouvé précipité dans un état plus stable. La discontinuité annihile d’une certaine manière les tensions du système[5] ».

Lire la suite dans Agnès Sinaï (dir.), Penser la décroissance. Politiques de l’Anthropocène, Presses de Sciences Po, Paris, 2013. 221 pages. 14 €.



[1]  Conseil européen, 28 et 29 juin 2012, conclusions.

[2]  Donella H. Meadows, Dennis Meadows, Jorgen Randers, William W. Behrens III, The Limits to Growth, New York, Universe Books, 1972.

[3]  Saint-Augustin, sermon 81, § 8, décembre 410.

[4]  Jean Laherrère, « What goes up must come down : When will it peak ? », draft of an article for Oil and Gas Journal, nov. 1998. http://http://www.oilcrisis.com/laherrere/ogj1998/

[5]  René Thom, « Théorie des catastrophes, sciences sociales et prospective », Revue Futuribles, 9, janvier 1977.

Politiques de la catastrophe

Depuis les années 1990, de nombreux travaux de science politique ont étudié la trajectoire d’institutionnalisation des mouvements écologistes, via notamment l’évolution des partis verts ou des ONG environnementales. Par institutionnalisation, on entend généralement quelques critères précis, tels que la hausse des moyens humains et financiers, la professionnalisation et la hiérarchisation des organisations, l’intégration dans les processus décisionnels, l’évolution du répertoire d’action vers davantage de recours à l’expertise et au lobbying, etc. Ce récit de l’institutionnalisation s’accompagne souvent d’une analyse soulignant l’intégration certes lente, mais en bonne voie, des questions écologiques par les sociétés modernes. Continue reading »

Uncrash Program

Dans une perspective d’effondrement de la société moderne telle que nous la connaissons, inéluctable mais difficile à dater précisément du fait de plusieurs facteurs exponentiels à l’oeuvre, cette présentation juxtapose des thèmes tels que la démographie, l’inégalité, le pic pétrolier, la monnaie et la dette, et divers aspects liés à l’environnement. Continue reading »

Transition de phases

Notre sens commun nous incline à penser que certains phénomènes graves peuvent certes se produire, mais qu’un retour à une certaine stabilité advient toujours ensuite. Aujourd’hui je pense le contraire. La singularité de la situation est l’imminence de l’effondrement. Continue reading »

Quand la technologie défaille

Comment tirer son épingle du jeu dans la catastrophe écologique généralisée ? Quels outils permettront de survivre au désastre partout annoncé ? Pour Matthew Stein, auteur de When Technology Fails [Quand la technologie défaille], la survie est avant tout affaire d’anticipation, d’ingéniosité individuelle et de solidarité collective à l’échelle locale. En l’absence d’une action globale des gouvernants, ce véritable manuel dessine un projet d’autonomie radicale. Plus modestement, dans une perspective historienne, Jean-Baptiste Fressoz soutient dans L’Apocalypse joyeuse que, pour nous rendre maîtres de notre avenir technique, il faut d’abord nous défaire du mythe d’un progrès linéaire pour faire apparaître les résistances et les coups de force dont l’histoire de l’innovation a été le théâtre.

La perspective de l’effondrement de la civilisation industrielle n’est pas nouvelle : les livres récents sur la résilience renouent avec un genre qui avait commencé à prospérer dès les années 1950, quand l’équilibre de la terreur avait fait émerger la peur, inédite, de la destruction de la Terre par le feu nucléaire. Elle fut à l’origine de nombreux manuels et films de propagande détaillant les conditions de la survie après une attaque venue de l’autre côté du rideau de fer, comme Duck and Cover, film de 9 minutes produit par la défense civile américaine, qui explique aux enfants comment se protéger d’une bombe atomique. Mais aujourd’hui il n’est plus seulement question de se construire un abri et d’y stocker des vivres (bien que cela reste une obligation en Suisse, où la loi fédérale exige que chaque habitant dispose d’une place protégée dans un abri situé à proximité de son lieu d’habitation). La menace d’anéantissement total de la Guerre froide s’est muée en un danger diffus, omniprésent, et sans ennemi identifié.

Une menace protéiforme et omniprésente

Les premiers signes du réchauffement climatique et de l’effondrement de la biodiversité, la prolifération des pollutions et des maladies environnementales, l’épuisement du pétrole et la menace d’accident nucléaire – menace redevenue tangible 25 ans après Tchernobyl avec la catastrophe de Fukushima le 11 mars 2011 – dessinent une trajectoire de destructions qui ne semble pas pouvoir être interrompue. Le désarroi contemporain vient de ce constat désormais partagé : les activités humaines sont à l’origine d’un empoisonnement sans précédent des sols, de l’eau et de l’air, mais nulle part n’existe la volonté collective d’y remédier. Depuis quarante ans, depuis la première conférence mondiale sur l’environnement à Stockholm, il est sans cesse question d’une hypothétique « prise de conscience » par les États industrialisés de leur responsabilité historique dans la crise écologique. Mais alors qu’en 1992 la première conférence de Rio devait inaugurer un système de gouvernance mondiale inédit, notamment pour stabiliser puis réduire les émissions de gaz à effet de serre, on assiste à un concert de déplorations sur l’échec répété des sommets internationaux – ainsi qu’à l’augmentation continue de la quantité de CO2 dans l’atmosphère.

Hypocrisie de dirigeants prompts à saboter en sous-main des processus de coopération mondiale qui sapent leur pouvoir ? Impuissance d’élus n’ayant aucun mandat de leurs administrés pour prendre des mesures de rupture avec la société de croissance ? Figés de manière spectaculaire dans un dilemme d’action collective (« Je ne peux pas engager mon pays dans la voie de la sobriété alors que les autres États continuent d’exploiter les ressources et de nous distancer dans la compétition internationale »), les représentants des 191 pays réunis en juillet 2012 à l’occasion du sommet Rio+20 sont revenus avec l’habituelle déclaration a minima et une mine contrite de circonstance. Le limogeage en pleine conférence de la ministre française de l’Écologie Nicole Bricq, qui s’était contentée de demander un moratoire pour les forages pétroliers au large de la Guyane, illustre de manière spectaculaire le double langage de gouvernements qui se disent très préoccupés de l’avenir de la planète mais qui, devant le poids des groupes de pression industriels, sentent subitement leurs forces défaillir.

Confrontés à ce spectacle inquiétant, bombardés de publicités incitant à consommer toujours davantage, mais de plus en plus nombreux à être privés de la capacité d’acheter, les citoyens des pays industrialisés sont enfermés dans une situation d’injonction paradoxale : le mode de vie occidental et son extension à d’autres parties du monde menacent nos conditions d’existence ; pour autant, selon la phrase restée célèbre de George Bush senior, ce mode de vie n’est « pas négociable ». When Technology Fails, épais manuel pratique publié en 2001, puis réédité en 2008, est comme une tentative d’échapper au déni et à la paralysie que crée cette dissonance cognitive. (…)

Retrouvez la suite de cet article dans le n°7 de la Revue des Livres (RdL), qui publie dans le même numéro un entretien sur la permaculture et le réseau Terra Vitae avec Jérôme Dehondt.

La RdL est vendue en kiosque et sur abonnement http://www.revuedeslivres.fr/