28 mars 2022

Trois questions aux candidats aux élections présidentielle et législatives 2022

Yves Cochet, le 28 mars 2022

La guerre en Ukraine bouleverse toutes nos sensations et nos pensées habituelles, celles auxquelles nous, Européens, nous étions accoutumés depuis trois générations après la Seconde Guerre mondiale.

La première sensation qui émerge désormais en nous est que tout est possible bientôt, jusqu’à une Troisième Guerre mondiale nucléarisée – c’est-à-dire la fin du monde. Étrange impression qui empêche de s’orienter dans un futur déjà incertain auparavant, et qui prive présentement de tout sens les projets, les espoirs, les désirs que nous formions encore au début de l’année 2022 malgré la persistance oscillante de la Covid-19.

La première pensée qui nous obsède dorénavant est celle qui décrit le monde d’aujourd’hui comme le début d’une immense régression mondiale dans tous les domaines, notamment économique, écologique et politique : quelles qu’en soient les étapes futures, cela va coûter cher. Beaucoup plus que les projections de croissance à la baisse de la Banque de France ou de l’OCDE. Il s’agit de se préparer à une longue récession, au mieux, ou même à un effondrement systémique planétaire, au pire. Cela même alors que notre situation commune pourrait au contraire susciter un sursaut politique, en faveur de sociétés sobres, libérées de l’addiction fossile.

Pour autant, en ce mois de mars 2022, nos comportements individuels et collectifs n’ont guère changé, pas plus que les programmes politiques des candidates et candidats à l’élection présidentielle d’avril ou aux élections législatives de juin. Parmi tous les thèmes de campagne en débat, nous avons choisi, en nous appuyant sur nos travaux, de privilégier trois domaines de questions qui nous semblent plus encore d’actualité depuis le début de la guerre en Ukraine, tant ils ouvrent des perspectives de résilience et de résistance à la barbarie qui s’annonce.

Une des études publiées par l’Institut Momentum, Nourrir l’Europe en temps de crise, aborde la fourniture alimentaire dans ses vulnérabilités systémiques : une vision qui résonne particulièrement dans l’actualité. De même que notre vision prospective de la résilience du système énergétique européen. Car voici les Européens confrontés à la réalité de cette contraction énergétique, tant les facteur géopolitiques sont prégnants dans l’acheminement des énergies fossiles dont l’Europe demeure terriblement dépendante. Nous avons alors insisté sur la nécessité d’une descente énergétique fondée sur des usages parcimonieux des énergies fossiles, au-delà des illusions de la décarbonation entretenues par la rhétorique dominante de la croissance verte. Aujourd’hui, les exodes en cours depuis l’Ukraine montrent à quel point les villes sont des cibles en temps de guerre. L’exode urbain prend une tournure tragique, et la vision de biorégions hospitalières, plus autonomes dans leur subsistance tant alimentaire qu’énergétique prend dans le contexte actuel un sens encore plus aigu.

À propos de l’habitabilité de la Terre

Sous l’effet de plusieurs forces dont le facteur commun est la domination (de l’être humain sur la nature, de l’homme sur la femme, de la puissance sur la satisfaction, de l’efficience sur la résilience…), le mouvement pluricentenaire de mondialisation de la vie sociale rencontre aujourd’hui les limites de sa négativité destructrice. Le système-Terre et les vivants qui le peuplent se meurent. Le libéral-productivisme s’autodétruit. Tant du point de vue des institutions que de celui des territoires, la bonne dimension des affaires humaines et non-humaines doit devenir celle des biorégions :

Proposition 1 : Favoriser l’émergence de biorégions tendant à l’autonomie sur le plan alimentaire et énergétique, ancrées dans les milieux naturels et la sobriété.

Une biorégion est un territoire dont les limites sont moins définies par des frontières politiques que par des limites géographiques qui prennent en compte tant les communautés humaines que les écosystèmes. Une biorégion réalise ainsi un équilibre de coévolution entre établissements humains et milieu ambiant, une équité territoriale entre ville et campagne. Notre civilisation est la première à avoir interrompu ce processus de coévolution. L’organisation du monde se fait désormais entre l’être humain et la machine. Cette urbanisation de la Terre exerce une forme de domination globale sur les territoires. Il faut démondialiser la mondialisation. Mais pour devenir des habitants de la terre, pour réapprendre les lois de Gaïa, pour parvenir à connaître la terre complètement et honnêtement, la tâche cruciale qui englobe toutes les autres est de comprendre le lieu, le lieu spécifique et immédiat où nous vivons. Le genre de sols et de roches sous nos pieds. La source des eaux que nous buvons. Le sens des différents types de vent. Les insectes, oiseaux, mammifères, plantes et arbres communs, le cycle particulier des saisons. Les moments où il faut planter puis récolter. Les limites des ressources. Les capacités de charge de ses terres et ses eaux. Les endroits où la terre ne doit pas être stressée. Les endroits où son abondance peut être développée. Les trésors qu’elle recèle et les trésors qu’elle retire. Ce sont ces choses qui doivent être comprises. Les combinaisons humaines, sociales et économiques sont façonnées par la géomorphologie. C’est l’essence du biorégionalisme : un lieu défini par ses formes de vie, sa topographie et ses écosystèmes plutôt que par les dictats humains.

Concevoir la biorégion comme un espace politique où le fait social est encastré dans la réalité des écosystèmes fut déjà réalisé par de nombreux penseurs au XXème siècle : Patrick Geddes, Lewis Mumford, Ivan Illich, Muray Bookchin, Kirckpatrick Sale, Alberto Magnaghi, Peter Berg et Raymond Dasmann avec la biorégion de Cascadia, au nord de San Francisco. Aujourd’hui, les deux biorégions les plus connues sont la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (quelques centaines d’habitants) et le Rojava, au nord-est de la Syrie (six millions d’habitants).

Sortir du nucléaire

En dépit des soixante-dix ans de recherche et de développement de l’énergie nucléaire, cette filière demeure un échec engendré par une liste de revers tels qu’un seul d’entre eux suffit à ruiner toute perspective de réussite durable. Le nucléaire ne contribue aujourd’hui qu’à 5% de la fourniture d’énergie mondiale et à 10% de la production d’électricité, cette part ne cessant de baisser depuis vingt-cinq ans, tandis que la part des renouvelables électriques a désormais dépassé celle du nucléaire.

Proposition 2 : Que la France sorte du nucléaire alors que la sobriété et les renouvelables garantiront la suffisance et l’indépendance énergétiques des territoires.

L’uranium fissile manquera bientôt pour approvisionner les réacteurs en combustible, sauf si la filière des surgénérateurs est mise au point et développée. Sur le papier, ces réacteurs devaient produire plus de matériaux fissiles qu’ils n’en consomment ! Mais non, depuis soixante ans, cette filière est une impasse. Pas de surgénérateurs = pas d’âge du nucléaire, dit le physicien Ugo Bardi. Un second revers dirimant apparut lorsqu’on s’aperçut qu’en aval de la filière nucléaire il fallait résoudre les problèmes de la gestion des déchets et du démantèlement des réacteurs. Cela fait maintenant soixante-dix ans que l’on cherche une bonne solution à la gestion des déchets, sans trouver. On stocke dans quelques endroits discrets, en emballant les différents types de déchets dans des fûts ou des conteneurs dont on espère qu’ils pourront confiner la radioactivité, notamment pour 95% de celle-ci en provenance des déchets de haute activité et à vie longue (plusieurs milliers d’années). Troisième revers : le démantèlement des réacteurs en fin de vie. Trop ingrat, trop cher. Les fantaisies d’évaluation des délais et des coûts, toujours à la hausse, nous incitent à parier que la majorité des réacteurs nucléaires, en France et dans le monde, ne seront simplement jamais démantelés. Un quatrième revers est paradoxalement utilisé par ses défenseurs : le nucléaire garantirait l’indépendance énergétique de la France ! Tout le monde peut constater le contraire : pas plus que de pétrole, la France n’extrait aucun uranium 235 de son sous-sol. Indépendance = 0%. Enfin, les coûts. Le rapport 2017 de l’institut de recherche en économie DIW-Berlin montre que sans subventions continuelles, pas de nucléaire. Et sans nucléaire militaire, pas de nucléaire civil. L’immense majorité des 674 établissements construits depuis soixante-dix ans dans le monde l’ont été pour des raisons militaires et non civiles, par la séduction de la puissance prodigieuse de la bombe et pour la reconnaissance respectueuse du pays possesseur par les autres, et non pour la rentabilité économique de vente du kWh. Sur sa durée de vie, la perte nette d’un réacteur nucléaire de 1 GWe se situe entre 1,5 et 8,9 milliards d’euros selon les variations du prix de gros du MWh et celles des couts d’investissement. Quel entrepreneur privé investirait lourdement dans une filière qui n’est pas rentable ?

Aux États-Unis, sur les 95 réacteurs opérationnels, aucun n’a été mis en service depuis 25 ans. Depuis 1978, l’Autriche a décidé de refuser l’énergie nucléaire, par référendum. De même, l’Italie depuis 1987. Il y a onze ans, l’Allemagne décidait la fermeture progressive de tous ses réacteurs. De même, la Belgique qui fermera ses sept réacteurs en 2025.

Un revenu de base en nature

La finitude des ressources naturelles de la Terre bouleverse les conceptions anciennes de la justice sociale comme redistribution équitable de richesses en croissance. Aujourd’hui, les plus riches s’enrichissent encore tandis que les pauvres s’appauvrissent, mais la seule redistribution financière ne suffira pas à établir la justice au vu des ressources déclinantes et souvent non-substituables de la planète face à l’accroissement de la démographie. Moins de ressources pour plus de monde signifie que les inégalités sociales ne peuvent que s’accroître en l’absence de régulation politique matérielle.

Proposition 3 : Mettre en œuvre une politique de quotas individuels de ressources de base, au moins dans les domaines de l’énergie et de l’alimentation, une politique de partage égalitaire, une politique de rationnement.

Chaque habitant de votre biorégion reçoit un quota annuel de droits d’émissions de CO2 qui encadre toute consommation d’énergie et d’alimentation. Si, par exemple, vous voulez acquérir cent kilogrammes de charbon de bois, vous payez cette quantité en monnaie locale et votre carte carbone (qui gère votre quota annuel) est également décrémentée des droits d’émission de CO2 correspondant à la quantité de combustible que vous avez achetée. Tout le monde n’ayant pas les mêmes consommations d’énergie ou d’alimentation, une bourse d’échange biorégionale sera mise en place, de telle sorte que ceux qui voudraient consommer plus que leur quota puissent racheter des unités supplémentaires aux plus économes. Dans nos livres, nous avons décrit les avantages écologiques et sociaux d’une politique de rationnement, en période d’abondance comme en période de pénurie, à travers l’instauration d’une carte carbone : la justice sociale et la protection des plus fragiles se traduit dans la carte carbone : la garantie d’accès à l’énergie et à l’alimentation en situation de pénurie. L’allocation des ressources rares, dans une situation classique de distribution par le marché, se fait par le biais du prix : la demande excédentaire est détruite quand ceux qui ne peuvent pas payer se privent. Avec un système de rationnement, au contraire, si la quantité de quotas distribués correspond à la quantité d’énergie et d’alimentation disponible sur le marché, alors chacun a sa part « réservée », et la demande ne peut pas être supérieure à l’offre. C’est donc directement en limitant les achats des plus gros consommateurs que l’on garantit une consommation minimum pour tous. Un revenu de base en nature.

Le rationnement, mis en œuvre par une carte carbone, a été proposé à la Chambre de communes en Grande-Bretagne dès l’année 2004. Il a été étudié par le ministère de l’Environnement anglais à partir de 2006 sous les gouvernements de Tony Blair et Gordon Brown. Malheureusement, la crise économique de 2008, puis la chute du gouvernement Brown en 2010 ont relégué ce projet aux oubliettes.

Ces trois fiches résument, en partie, le travail de recherche de l’Institut Momentum depuis dix ans. Pour plus de détails, on peut consulter le livre : Agnès Sinaï (dir.), Politiques de l’Anthropocène, Presses de Sciences Po, 2021, 600 pages.

Crédits : House on fire, Annie Blazejack et Geddes Levenson.