15 janvier 2014

Trois modèles du monde

Par Yves Cochet

Les 7 catastrophes élémentaires de René Thom

Il est vain de prétendre décrire l’avenir aussi précisément qu’on peut le faire du passé. Néanmoins, un souci constant des acteurs économiques et politiques est de projeter leurs convictions dans le futur afin qu’il advienne conformément à celles-ci par une prophétie auto-réalisatrice. De nos jours, malgré un climat d’incertitude plus présent que jadis, un premier modèle de l’avenir du monde tente de s’imposer auprès des populations via les discours récurrents des dirigeants. Nommons ce modèle « productiviste ». L’avenir serait une continuation du passé en mieux, après que « la crise » soit surmontée, ce dont ne semblent pas douter ces dirigeants. La croissance économique – et ses mythes associés, la prospérité partagée et la paix entre les nations – va reprendre partout son cours à condition que des « réformes », plus ou moins « structurelles », soient acceptées par les peuples, selon les orientations performatives de l’innovation, de l’adaptation et de la liberté régulée du marché. C’est le « progrès ». La causalité est linéaire, sans retour des conséquences sur ce qui les a engendrées, la connaissance est cumulative, le bien-être se résume au « toujours plus », le présent est sans fin prévisible. Largement dominant dans les propos des responsables économiques et politiques, en Europe et ailleurs, à gauche comme à droite, ce modèle est repris sans critique fondamentale par la plupart des médias, des syndicats et des associations, qui partagent un optimisme ingénu sur les capacités de l’humanité à surmonter les épreuves, malgré les démentis incessants en provenance de l’histoire. S’établit ainsi une vision consensuelle de l’avenir, englobant les mythologies populaires du progrès, érigeant des hypothèses contingentes comme vérités transcendantes, renforçant des habitudes mentales d’aveuglement au réel. Dans les domaines économique et politique, la pensée unique ainsi forgée répète son credo à satiété : « Une croissance forte, intelligente, durable et inclusive, reposant sur des finances publiques saines, des réformes structurelles et des investissements destinés à stimuler la compétitivité, demeure notre principale priorité[1] ».

Un second modèle de l’évolution du monde, contradictoire avec le premier et minoritaire dans l’opinion publique, est mis en avant par des scientifiques, des penseurs et des militants. A moyen terme, les principaux indicateurs actuels de l’état du monde entreront en décroissance : la population, l’alimentation, la production industrielle et, conséquemment, le PIB mondial. L’ouvrage inaugural décrivant ce modèle fut publié en 1972 par le Club de Rome[2], et de nombreuses autres études d’inspiration écologiste s’en sont suivies. Ce modèle pourrait être nommé « en cloche » pour évoquer la forme des courbes de croissance initiale, d’atteinte d’un maximum, puis de déclin des indicateurs précédemment signalés. Nous l’appellerons « augustinien » selon la phrase « le monde est comme un homme : il naît, il grandit et il meurt[3] ». Maints historiens et anthropologues ont exprimé leurs recherches selon ce modèle gradualiste, rythmique et cyclique du temps qui passe. Les phénomènes et systèmes de toute sorte commencent par une période de développement, suivie d’une stagnation mature, s’achevant par un dépérissement désolant. La théorie du pic pétrolier est l’exemple paradigmatique de ce modèle qui prétend embrasser la quasi-totalité des phénomènes du monde : « L’Univers est constitué de cycles. Tout ce qui est né mourra : étoiles, jours, espèces, humains et civilisations (…) Tout ce qui monte doit redescendre. La question est : quand advient le pic ? (…) Notre civilisation est habituée à la croissance, et il est difficile d’imaginer que la croissance est un phénomène transitoire. La seule chose que je sais à propos de l’avenir, c’est qu’un jour je mourrai. Nous n’aimons pas penser à notre propre mort, pas plus que nous nous plaisons à accepter que la production de pétrole atteindra un pic puis déclinera jusqu’à l’épuisement (…) N’écoutez jamais ceux qui vous parlent de croissance sans parler de pic[4] ».

Plus récemment, un troisième modèle de l’évolution du monde a émergé, sous l’influence des recherches physico-mathématiques dans le domaine des systèmes dynamiques, puis de la formalisation du devenir des écosystèmes naturels et sociaux sous cet angle. Au vocabulaire et concepts lisses, progressifs et réguliers du second modèle s’est substitué un arsenal de notions et d’images exprimant des ruptures, des bifurcations, des catastrophes dans la variation des systèmes. Ce modèle est « discontinuiste ». Parfois, une petite perturbation dans le système peut entraîner des changements considérables, brutaux, et souvent imprévisibles ; l’ampleur du changement est pratiquement impossible à anticiper. Les relations de causalité sont non-linéaires, au sens où une conséquence peut avoir un effet sur sa propre cause et, donc, sur elle-même ensuite ; ceci implique, entre autres, la relativisation des méthodes de prolongement de tendances et d’échantillonnage à partir d’observations ; il devient plus difficile de faire des prédictions sur l’évolution du système en partant de données factuelles. La description du système lui-même est fondée sur les interactions entre ses éléments, l’absence de contrôle central, et de multiples niveaux d’organisation enchevêtrés ; malgré une ressemblance formelle avec le libéralisme économique, ce modèle contrecarre celui de la « main invisible » d’Adam Smith qui suppose que les agents soient égoïstes, calculateurs et rationnels, ce qui n’est pas le cas ici. Quant à la dynamique de ce modèle, elle est inspirée de cette phrase : « En fait, la discontinuité, dans beaucoup de situations, se contrôle elle-même. La discontinuité se produit parce qu’un état instable dans le système s’est trouvé précipité dans un état plus stable. La discontinuité annihile d’une certaine manière les tensions du système[5] ».

Lire la suite dans Agnès Sinaï (dir.), Penser la décroissance. Politiques de l’Anthropocène, Presses de Sciences Po, Paris, 2013. 221 pages. 14 €.



[1]  Conseil européen, 28 et 29 juin 2012, conclusions.

[2]  Donella H. Meadows, Dennis Meadows, Jorgen Randers, William W. Behrens III, The Limits to Growth, New York, Universe Books, 1972.

[3]  Saint-Augustin, sermon 81, § 8, décembre 410.

[4]  Jean Laherrère, « What goes up must come down : When will it peak ? », draft of an article for Oil and Gas Journal, nov. 1998. http://http://www.oilcrisis.com/laherrere/ogj1998/

[5]  René Thom, « Théorie des catastrophes, sciences sociales et prospective », Revue Futuribles, 9, janvier 1977.


Auteur: Cochet Yves



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