30 novembre 2021

Les biorégions : Visions réparatrices

Séminaire d'Agnès Sinaï, 12 novembre 2021

La Baie des moules, San Francisco. @Planet Drum Foundation.

Dans le contexte actuel de questionnement sur la vulnérabilité et la finitude de nos sociétés, la notion de biorégion, forgée dans les années 1970, revient sur le devant de la scène. Elle s’ancre dans la critique de la ville géante, qui dévore son environnement.

Les biorégions sont-elles des éléments de réparation du monde dans un contexte de métropolisation et de grande accélération ? Pour y répondre, nous partirons de l’idée d’overshoot qui semble être le ferment de notre condition anthropologique. C’est parce que nous sommes en état de dépassement que nous aboutissons à une séparation des espaces urbains et ruraux, une disjonction que l’on retrouve à travers l’étalement urbain et le gigantisme métropolitain.

Overshoot

William Catton

La notion d’overshoot (dépassement), forgée par le sociologue américain William Catton (1926-2015) et popularisé en France notamment par Yves Cochet dans son Antimanuel d’écologie (Bréal, 2009), désigne le dépassement de la capacité de charge de la planète. La notion de capacité de charge est centrale dans la pensée de W. Catton, qu’il définit par le nombre (maximum ou optimum selon les définitions) d’animaux ou d’humains qu’un territoire donné peut tolérer sans que la ressource végétale ou le sol ne subisse de dégradation. Ecrit en Nouvelle-Zélande, dont la forme insulaire est une métaphore des limites environnementales, l’ouvrage Overshoot, paru en 1980, décrit les sociétés industrielles non pas comme engagées dans une simple crise, mais dans un dilemme (predicament) lié à leur mode de croissance qui repose sur l’annexion d’hectares fantômes[1]. Il nomme cette annexion « takeover method » : ainsi les Amériques ont été retirées aux Indiens, la Nouvelle-Zélande aux Maoris, l’Australie aux Aborigènes. L’Occident s’est ainsi accru d’hectares fantômes, concept forgé par le biologiste suédois Georg Borgström en 1965. La pensée de W. Catton a largement influencé les biorégionalistes comme Kirkpatrick Sale qui lui fait référence à travers les concepts de surexploitation et d’effondrement.

La biorégion face au dépassement écologique

Kirkpatrick Sale

Kirkpatrick Sale rédige un peu près à la même époque des ouvrages sur les échelles biorégionales, notamment Dwellers in the Land (1985, réédité sous le titre L’Art d’habiter la terre, Wildproject, 2020). Il réinvestit le travail analytique de W. Catton à travers les concepts de surexploitation (drawdown), de dépassement (overshoot), d’effondrement (crash), de déclin (die off) et d’extinction (die-out). Toutefois, contrairement à W. Catton, K. Sale n’est pas à ranger du côté des catastrophistes, il ne peut pas croire qu’une espèce en route vers le suicide et l’écocide « ne parvienne pas à prendre conscience de la situation dans laquelle elle se trouve avant qu’il ne soit trop tard ne serait-ce que par réflexe d’autoconservation[2] ». Pour bifurquer, nous disposons selon lui d’une philosophie qui est l’hypothèse biorégionale. Sale définit le biorégionalisme comme le fait de d’abord connaître la terre sur laquelle nous vivons et ses ressources. Le préfixe « bio » provient du grec signifiant forme de vie, et « région » du latin « regere », « territoire régulé » :

« Un territoire de vie, un lieu défini par ses formes de vie, ses topographies et son biote plutôt que par des diktats humains ; une région gouvernée par la nature et non par la législation. Et si le concept nous paraît si étrange de prime abord, cela révèle peut-être simplement à quel point nous sommes devenus étrangers aux sagesses qu’il porte – et à quel point nous avons besoin de cet enseignement aujourd’hui.[3] ».

La question de l’échelle est au cœur du paradigme biorégional. Pour Kirkpatrick Sale, elle se pose d’abord en termes éthiques. Tant que l’acte est déconnecté de ses conséquences, il n’affecte pas les individus. La difficulté est de mettre en évidence, en visibilité sensible, le problème concret. K. Sale pense que la réparation du monde commence par l’ici et maintenant. Cela est dû au double fait que la focale de l’animal humain ne lui permet de voir qu’une partie du monde et qu’il n’a qu’une compréhension restreinte de la manière de s’y comporter. La biorégion répond donc à la question de la taille. Le paradigme de l’échelle, pour Sale, est le seul déterminant critique et décisif dans toutes les constructions humaines, qu’il s’agisse de bâtiments, de systèmes ou de sociétés. Ce n’est pas à la conscience écologique, trop peu partagée, de fonder la bonne échelle, c’est la bonne échelle qui va développer la conscience écologique.

« Les gens ne polluent pas ni ne détruisent sciemment les systèmes naturels desquels dépendent leur vie et leurs moyens d’existence (…) ; pas davantage qu’ils ne tuent des espèces entières s’ils sont en mesure de voir qu’elles importent dans le fonctionnement de leurs écosystèmes [4]».

Aux origines de la biorégion

Lewis Mumford

L’historien des villes et des techniques cofondateur de la Regional Planning Association en 1923, Lewis Mumford, préfigure l’intuition biorégionale en relation avec la notion d’overshoot. Les villes américaines sont alors tracées au cordeau par les ingénieurs de la mégamachine. Il est l’un des premiers à prôner le redimensionnement des établissements humains au sein d’un nouvel écorégionalisme combinant une phénoménologie du lieu affranchie de la machinisation de la vie, et une régionalisation intégrant nature et culture[5]. Dans La Cité à travers l’histoire (The City in History, 1961), essai monumental sur l’histoire des villes, Lewis Mumford observe l’avènement de mégapoles qui s’étalent sans se préoccuper de maintenir des ceintures vertes autour de leurs banlieues.

« Au lieu de la cité régionale, ces forces irrésistibles qui déroulaient à travers les campagnes autoroutes et parcelles de terrains à bâtir étendirent un peu partout d’informes coulées urbaines. (…) Cette coalescence de tissu urbain, que de nombreux sociologues prennent pour le dernier stade de son développement, est en fait une négation de sa structure, une anti-cité. Tout comme l’anti-matière, l’anti-cité annule son homologue partout où elle la rencontre[6] ».

La ville devient un espace machinisé, une anti-cité. Avec l’industrialisation, la consommation et la production de masse s’annonce la disparition de la civilité comme art de vivre en ville, la mort annoncée de l’urbain en tant que civilisation. A rebours de ce modèle mécanique, Lewis Mumford propose une réorganisation de la ville, qui ne doit pas dépasser 500 000 habitants. Au-delà, il s’agit de redistribuer la population en « unités de voisinage ». Comme l’écrit Thierry Paquot dans Mesure et démesure des villes (CNRS éditions, 2020, p. 170), ce n’est pas un chiffre qui assurera le mieux-être, mais la plénitude, notion que développe également Lewis Mumford :

« L’équilibre, la plénitude, la complétude, la continuité du jeu réciproque entre les aspects intérieur et extérieur, subjectif et objectif de l’existence constituent des caractéristiques identificatrices du modèle organique ; l’expression générale pour désigner une économie fondée sur un tel modèle est celle d’économie de plénitude. Une pareille plénitude est distincte de la simple richesse quantitative ou de la simple abondance dépourvue de qualification. » (Le Mythe de la machine, Paris, Fayard, 1974, t. 2, p. 537-538).

Raymond Dasmann

Cofondateur de l’idée biorégionale, le scientifique Raymond Dasmann (1919-2002) réalise un inventaire de la biodiversité en Californie. Il est bouleversé par la transformation accélérée des paysages de la Californie qu’il documente dans un livre intitulé Destruction of California (1965). Il tient pour responsable la tendance anthropocénique à mettre en production tous les espaces. Ce sont d’abord les troupeaux géants de vaches et de brebis implantés par les colons espagnols jusqu’aux scieries du nord californien qui ont servi à raser sur des centaines de milliers d’hectares séquoias et pins Douglas, en passant par les trappeurs et chasseurs exterminant cerfs, grizzlys et antilopes parmi d’autres. L’eau, quant à elle, est canalisée avec force pour alimenter les grandes villes qui se développent au début du XXème siècle. Los Angeles en est un cas d’école : « Il est difficile de trouver quelque bonne raison que ce soit qui explique pourquoi la ville de Los Angeles a pu voir le jour », note R. Dasmann[7]. Cette mégapole se trouve dans une région peu pourvue en eau. Sans le chemin de fer, la culture des oranges, et l’ingénierie hydraulique, cette ville n’aurait pu voir le jour : elle est ainsi hors sol de bien des manières.

John Mac Neill

L’historien de l’environnement John Mac Neill replace ces édifices anthropocénique dans le contexte des changements environnementaux exceptionnels au XXème siècle, tant par leur intensité que par leur contingence liée à des choix politiques, économiques et intellectuels. Dans l’histoire environnementale moderne, l’importance des énergies fossiles paraît plus grande que jamais. L’illusion de notre époque est de considérer de telles circonstances comme normales et immuables. Cependant la thermodynamique des paysages est aujourd’hui une approche marginalisée voire inexistante de la géographie contemporaine. Il nous faut une géographie engagée qui affirme l’interdépendance des systèmes sociaux et environnementaux. Il est évident que la transformation californienne n’aurait pas pu avoir lieu sans l’usage intensif des énergies fossiles.

Première vision réparatrice : Une conscience en forme de bassin versant

La réparation kabbalistique

La réparation est ici entendue dans son sens kabbalistique et provient de l’interprétation de la Torah jusqu’au XVIIIe siècle par des rabbins dissidents. La réparation s’inspire de l’idée d’un vase brisé de la connaissance. La disjonction des valeurs éthiques humaines serait à l’origine de la destruction. L’image d’un vase brisé sollicite sa recomposition afin d’en reconstituer la totalité. Aujourd’hui, nous perdons l’idée de la totalité. Le vase brisé représente cette catastrophe qui sollicite une réparation, non pas comme retour à un état antérieur, mais en tant que réagencement de fractures aiguillé par une philosophie holistique de la réparation. La biorégion pourrait être cette monade contenant la totalité, un système qui fonctionne en mettant en relation ses parties au sein – et en vue – d’une totalité.

La pensée de la totalité

La notion de bassin versant, très chère aux pionniers du biorégionalisme, peut symboliser cette perspective. « Bio » pour la vie, « région » pour la gouvernance : c’est une région gouvernée par la vie. Contrairement à l’overshoot, qui comporte la disjonction entre les causes et leurs effets – pensons aux complexes rétroactions climatiques – la métaphore du bassin versant, ou de la biorégion, implique le dévoilement des rétroactions du vivant en diminuant les échelles des établissements humains.

Elisée Reclus

Cette idée de territoire comme ensemble, on la doit aussi au géographe Elisée Reclus (1830-1905). Lorsqu’il publie en 1866 dans La Revue des deux mondes une série d’articles intitulée « Le sentiment de la nature », le géographe souligne alors à quel point « il importe d’autant plus que le sentiment de la nature se développe et s’épure que la multitude des hommes exilés des campagnes par la force même des choses augmente de jour en jour[8] ». Il constate la multiplication des routes, canaux et voies de chemins de fer convergeant vers les villes et regrette la « brutalité avec laquelle s’accomplit cette prise de possession » de la nature qui appauvrit en même temps les esprits et les imaginaires. Il observe même que « parmi les causes qui dans l’histoire de l’humanité ont déjà fait disparaître tant de civilisations successives, il faudrait compter en première ligne la brutale violence avec laquelle la plupart des nations traitaient la terre nourricière[9] ».

Patrick Geddes

Arpentant Edimbourg, il rencontre Patrick Geddes (1854-1932), autre précurseur de la pensée biorégionale. Une amitié et une forte proximité intellectuelle relient ces deux précurseurs de la biorégion. P. Geddes a fondé une Université populaire à Edimbourg et a restauré une tour d’observation, l’Outlook Tower, à la vue panoramique sur la ville et ses environs. De ce point de vue lui vient l’idée de conurbation, il sait désormais nommer cette échelle socio-géo-écologique caractéristique des métropoles, ces villes qui s’étendent à en devenir région. Comme E. Reclus, l’auteur de l’Histoire d’un ruisseau (1869), P. Geddes prône une pédagogie du milieu. Selon lui, on ne peut pas analyser une ville sans prendre en compte sa nature vivante et son histoire.

Les filiations biorégionalistes

Sale, né en 1931, a lu W. Catton et L. Mumford, qui lui-même évoque E. Reclus et P. Geddes ; il existe une filiation à peine dissimulée entre tous ces auteurs. Le régionalisme américain est vif dans les années 1980, et notamment sa version biorégionaliste. L’édifice multiscalaire prend la forme de poupées russes qui s’emboiteraient à l’instar des échelles biogéographiques. De manière intéressante, la pensée biorégionaliste italienne utilise d’autres échelles, souvent plus petites, cohérentes et compatibles avec ses territoires. A l’Institut Momentum, nous avons travaillé avec Julie Celnik sur la relation antagoniste entre le paradigme biorégional et le paradigme industriel de l’Etat nation (voir le séminaire). Dans le même sens, K. Sale oppose à chaque marqueur civilisationnel de la modernité un pendant biorégional.

Mathias Rollot et Marin Schaffner ont récemment popularisé en France des activistes états-uniens à l’origine du biorégionalisme, Peter Berg et Gary Snyder, dans leur livre Qu’est-ce qu’une biorégion ? (2021, Wildproject). Ils mettent en avant une « tribu de l’écologie » plutôt que l’Etat-Nation ; un cercle de feu de camp au lieu du four nucléaire ; des rituels localisés au lieu des fêtes de Noël consuméristes ; le toucher, le champ et l’expérience au lieu de la narcose de la monoculture induite par la télévision. Peter Berg fait partie des fondateurs des « Diggers », la conscience anarcho-politique de la communauté hippie de Haight-Ashbury. En 1973, Peter Berg et Judy Goldhaft fondent la Planet Drum Foundation, un centre d’échanges et d’activités biorégionales. C’est dans ce contexte que P. Berg rencontre le fameux biologiste et historien américain Raymond Dasmann avec lequel il écrira l’article fondateur du biorégionalisme américain : Reinhabiting California (1977, The Ecologist).

La réhabitation signifie apprendre à vivre in situ dans une zone qui a été perturbée et blessée par l’exploitation passée. Il s’agit de devenir natif d’un lieu en prenant conscience des relations écologiques particulières qui opèrent à l’intérieur et autour de lui. Cela signifie comprendre les activités et faire évoluer les comportements sociaux qui enrichiront la vie de cet endroit, restaureront ses systèmes vitaux et y établiront un modèle d’existence écologiquement et socialement durable. En termes simples, il s’agit de s’insérer dans une communauté biotique et de cesser d’être son exploiteur. La biorégion fait référence à la fois à un terrain géographique et à un terrain de conscience, c’est-à-dire à un lieu et aux idées qui se sont développées sur la façon de vivre dans cet endroit. Nous sommes bien loin du localisme. Ce n’est pas un Etat qui accueille mais bien une région naturelle, nous sommes tous les hôtes de notre milieu. Cela signifie qu’il n’est en rien obligatoire d’être natif de San Francisco pour en être un biorégionaliste. Il y a une forme de cosmopolitique en surgissement.

Deuxième vision réparatrice : Le réagencement du lien ville campagne

Alberto Magnaghi

Davantage que l’héritage états-unien, l’école biorégionaliste italienne nous offre des outils pour réparer l’existence abimée par la métropolisation. L’architecte et urbaniste Alberto Magnaghi nous aide à formuler cette idée de réparation urbaine. Ses travaux, et notamment le livre Il Principio Territoriale, sont très intéressants. Il présente en particulier quatre figures de l’exode urbain, chose que nous avons, à l’Institut Momentum, développé comme l’une des causes possibles de la dédensification de l’Île-de-France. La métropolisation du monde n’est pas une fatalité. Alors que Patrick Geddes pensait que la chute du système thermo-industriel s’exercerait sous le poids de ses conurbations, A. Magnaghi envisage d’urbaniser la campagne autant que de ruraliser la ville : ce serait un contre-exode urbain qui fait suite au premier exode vers les cités Etats, au second exode vers les cités industrielles, et au troisième exode en cours vers les métropoles. Le contre-exode d’A. Magnaghi renforce les communautés locales selon quatre mouvements[10] :

  • Le retour à la terre en associant l’arrière-pays agricole à sa ville et en accueillant les néoruraux à la campagne ;
  • Le retour à l’urbanité biorégionale par le redimensionnement des métropoles ;
  • Le retour à la montagne par repeuplement ;
  • Le retour aux systèmes socio-économiques locaux assortis d’autogouvernements.

L’enjeu est de mettre au cœur des établissements humains la relation de coévolution avec la nature prônée par Lewis Mumford. Ce qui veut dire qu’il ne suffit plus de considérer le territoire comme un bien public, qui peut être vendu par l’Etat à des particuliers, mais comme un bien commun, à l’instar, en Italie, des terres civiques indivises. Il s’agit de dépasser la dichotomie entre espace privé et espace public en introduisant la notion de tiers d’usage commun. Cela est d’autant plus important que les néoruraux ne sont pas toujours bien accueillis par les ruraux qui se considèrent plus légitime. La biorégion, elle, émerge comme un territoire d’accueil pour le contre-exode.

L’agriculture, envers des métropoles : le cas de l’Ile-de-France

Il nous faut mettre en place un processus de recontextualisation de l’espace urbain en relation avec son territoire, notamment en agençant en proportion la ville avec son bassin versant tout en donnant place à des espaces hybrides. L’idée de connectivité des milieux, ou de continuité écologique, est fondamentale dans l’approche des biorégions urbaines. Notre travail sur l’Île-de-France biorégionale a été repris pour étudier le bassin alimentaire de Rome et une étude semblable a été réalisée dans le grand Bruxelles. Près de la moitié de la surface d’Ile-de-France est, aujourd’hui encore, consacrée à l’agriculture et les forêts, bois et autres milieux naturels non-boisés couvrent 29% du territoire. Bien que ces chiffres soient encourageants, six millions de tonnes de nourriture doivent être importés chaque année pour nourrir les 12 millions de Francilien.ne.s. En effet, l’agriculture francilienne se compose à hauteur de 90% de grandes cultures spécialisées dans la production de céréales et oléagineux (blé, orge, colza, betterave), tournées vers l’exportation. 80% de la production annuelle du bassin de la Seine est exportée. De plus, la région a perdu en 25 ans 7,5% de ses terres agricoles. Ce phénomène peut être expliqué par la poussée urbaine et la désertion agricole (terres trop grandes et trop chères pour de jeunes agriculteurs). Entre 1970 et 2000 en Petite Couronne, plus de 70% des surfaces agricoles ont été perdues. La situation était autrefois bien différente. En effet, jusqu’au 20ème siècle, l’agriculture francilienne était plus diversifiée. Les grandes cultures étaient vouées à la polyculture et une ceinture maraîchère englobait l’agglomération parisienne.

Le 20ème siècle marque une rupture autant en termes de gestion des ‘déchets’ urbains que de flux de produits agricoles et alimentaires dans la région francilienne. L’invention la plus transformatrice est celle des engrais synthétiques par Haber et Bosch. De cette découverte a découlé la spécialisation des exploitations agricoles en France. N’ayant plus besoin de cheptel pour fertiliser leurs terres, les agricuteur.trice.s du bassin de la Seine troquèrent la polyculture pour la monoculture intensive de céréales et oléagineux. Comment inverser le phénomène ? L’association CARMA nous ouvre des pistes par son travail sur le Triangle de Gonesse. Alors que ces terres arables à haut rendement près de Paris devaient devenir un grand centre de loisir (Europacity), elle cherche à en faire un bocage et un pôle d’agroforesterie pédagogique pour l’agroécologie. Dans notre proposition biorégionale francilienne, trois millions de personnes retournent à des métiers en partie agricole.

Les designs agropolitains caractérisent la plupart des biorégions urbaines dans le sillage d’A. Magnaghi. Avec l’exposition Taking the Country’s Side, Sébastien Marot fournit à cet effet une boussole des paradigmes biorégionaux. Dans le paradigme d’incorporation, la métropole hautement capitalistique absorbe l’agriculture dans la résultante logique d’un processus en cours d’industrialisation (serres géantes, de fermes verticales, de cultures hors sol, etc.). La métropole devient la condition et la destination ultime de l’ensemble de la biosphère. Dans le paradigme d’infiltration, l’agriculture et l’horticulture envahissent la ville par les interstices, les toits terrasses et les frontages, sans pour autant modifier structurellement la condition urbaine. Les circuits courts locaux s’organisent selon une logique d’initiative bottom up, dessinant une « constellation de communs » dans la ville à l’image des initiatives maraîchères de La Havane (Cuba) et de Detroit (Etats-Unis). Dans le paradigme d’intégration, l’agriculture devient une composante intégrale de la syntaxe urbaine (corridors d’agroforesterie, vergers urbains, pépinières intégrées, agro-districts et ceintures vertes, etc.). Quant au paradigme de la sécession, le plus radical selon S. Marot, il met en question la metropolis et la capacité de l’urbanisme à organiser et maintenir les conditions éco-politiques de la résilience. Il préfère l’autonomie locale, la coexistence des humains, des plantes et des animaux dans un paysage vivant en vue de supplanter l’urbanisme. La permaculture semble être la forme la plus à même de transformer les territoires en confédérations de communes ou en micro-mondes autogérés. Ce qui unit ces initiatives dans leur diversité, c’est leur intuition commune que la civitas aujourd’hui doit subvertir la métropole et s’en extraire par un exode[11].

Troisième vision réparatrice : La condition d’hospitalité terrestre

Il nous semble important d’opérer un mouvement d’hospitalité dual : réhabiter un lieu devenu inhospitalier dans un rapport de soin envers lui et entre nous. L’autochtonie peut être définie selon la qualité du lien qui nous unit au milieu indépendamment de notre lieu de naissance. Il faut réparer le lien entre habitant.e et habitat qui a été détruit, ou presque, par les métropoles. Loin de nous ce localisme de droite, nous prônons une cosmopolitique accueillante pour les personnes qui souscrivent à la charte d’autochtonie biorégionale garante du soin et de l’habiter écologique du territoire. Encore aujourd’hui, il est possible de retrouver ce type d’hospitalité dans certaines contrées italiennes car il existe une stratégie de l’accueil diffus des personnes migrantes dans de petites villes et de gros villages au point où certains d’entre eux voient leur qualité de vie s’accroître considérablement. Comme beaucoup de villages du sud de l’Italie, Riace a longtemps subi un exode rural massif. Un jour, un bateau transportant deux cents Kurdes échoue sur la plage. Spontanément, les habitants du village leur viennent en aide. Petit à petit, migrants et villageois vont réhabiliter les maisons abandonnées, relancer les commerces et assurer un avenir à l’école. C’est ainsi que chaque jour, depuis 20 ans, le futur de Riace se réinvente. Le maire de Riace, Mimmo Lucano, qui a porté cette expérience exemplaire, a été condamné, le 30 septembre dernier, à 13 ans et deux mois de prison par la justice italienne – non pour malversation ou enrichissement personnel – mais bien pour la teneur et la philosophie de son projet[12].

Si l’hospitalité est souvent vue comme un rapport d’accueil de proche en proche, nous souhaitons insister sur sa version publique communale, une échelle encore relativement préservée des dérives autoritaires de sa déclinaison bureaucratique nationale. Au XIXe et XXe siècle, l’hospitalité publique devient une affaire d’Etat intriquée à la politique de contrôle des frontières. Le fait de confier l’hospitalité à des institutions comme l’Etat intègre le « chez nous national » comme un pluriel d’un « chez soi individuel ». A travers cette conception étatique de l’asile, on retrouve l’imaginaire de la maison privée, propriétaire et sédentaire, où l’humanité comme idéal se trouve assujettie au droit capitaliste de la propriété privée. A contrario, au niveau communal, il est possible de se réenchâsser dans le rapport anthropologique social du don-contre-don qui institue une hospitalité dans le rapport d’échange.

La biorégion est donc réparatrice car elle nous invite à un sens du lieu, elle réharmonise les proportions entre la ville et la ruralité, elle est hospitalière dans son sens communal. Toutefois, pour penser la réparation, il faut aussi invoquer la question des responsabilités dans la destruction des territoires, à l’instar du mécanisme de Loss and Damage des négociations internationales sur le climat. Qui est responsable, qui indemnise, qui accueille les réfugiés ? Nous devons ainsi prendre au sérieux la solastalgie (voir l’article d’Yves Cochet), cette nostalgie de territoires perdus. Davantage qu’une perte environnementale, il s’agit d’une perte intérieure, la perte d’un territoire subjectif existentiel. La solastalgie ronge l’individu – ou plutôt le dividu (Günther Anders) – endeuillé, arraché à lui-même et à ses terres. La solastalgie est une pathologie écologique qui sollicite une pensée et une thérapie que doit produire la biorégion. Si elle n’est pas à l’abri de l’Anthropocène, elle doit pouvoir soigner ce mal dans un double mouvement d’adaptation aux bouleversements écologiques et d’acculturation à une hospitalité nouvelle inspirée par le Care.

Conclusion

Walter Benjamin prenait ses distances avec Karl Marx lorsque ce dernier affirmait que les révolutions étaient le moteur de l’histoire. Il préférait au contraire envisager les révolutions comme l’acte par lequel les humains tirent le frein d’urgence du train de la civilisation lancée à toute vitesse. Plutôt qu’une pensée du rendement, notre tâche devrait être de développer une pensée du rythme dans les espaces redimensionnés de la biorégion afin de retrouver un équilibre écologique. Comme L. Mumford se plaisait à le dire, la technique moderne devrait être réagencée aux rythmes naturels.

Agnès Sinaï est journaliste environnementale et auteure. En mars 2011, elle fonde l’Institut Momentum, réseau de réflexion sur les politiques de l’Anthropocène, les effondrements et la décroissance. Elle en assure la présidence de 2011 à 2014, puis de 2021 à aujourd’hui. Elle dirige les publications de l’Institut Momentum, Penser la décroissance (2013), Economie de l’après croissance (2015) et Gouverner la décroissance (2017, avec Mathilde Szuba), soit les trois tomes des Politiques de l’anthropocène publiés par les Presses de Sciences Po. En 2010, elle crée à Sciences Po un cours sur les politiques de décroissance. Titulaire d’un doctorat en aménagement de l’espace et urbanisme (Université de Paris Est), et d’un diplôme de maraîchage en permaculture et traction animale (Le Bec Hellouin), elle développe une réflexion sur les biorégions comme lieux d’hospitalité terrestre.

Intervention d’Alberto Magnaghi

Je remercie Agnès Sinaï et voudrait préciser des conditions de création de la biorégion :

  1. Gouvernement du territoire comme bien commun : il faut élaborer des pratiques de soin du territoire à travers des formes communautaires, des processus participatifs à chaque phase de production de l’espace. Le biorégionalisme municipal est un processus complexe de reconstruction des habitant.e.s qui ont été détruit.e.s par la transformation en client.e.s, en consommateur.rice.s, en marchandises. L’individu ne sait plus d’où arrive l’eau, l’air ou l’alimentation. Ce processus de réhabitation doit être consubstantiel avec la biorégion sinon elle ne sera que purement formelle.
  2. Le rôle fondateur du patrimoine territorial dans le projet de la biorégion. La biorégion doit être vraiment capable de produire des processus de régionalisation pour rétablir la relation entre culture et nature du milieu d’accueil. Il faut reconstruire cette relation à travers le patrimoine territorial. Alors que nous étions coutumiers d’un discours gestionnaire parcellaire du patrimoine par des spécialistes, le patrimoine prend désormais une forme holistique (l’eau, l’alimentation, le savoir-faire) et se travaille au niveau régional.
  3. Vers un habitat éco-politique systémique. Tous les éléments de production de l’espace doivent être entièrement rediscutés. La construction du modèle métropolitain a créé une dynamique de destruction des lieux vivants et de dégradation de la qualité de vie humaine. Pour y échapper, il nous faut produire des projets intégrés, multidisciplinaires et multisectoriels au niveau des collectivités locales. La biorégion est un ensemble d’équilibres interdépendants qui n’est pas seulement un projet technique, mais aussi un projet culturel, scientifique et artistique.
  4. Retrouver la territorialisation énergétique. La production énergétique actuelle détermine de grandes implantations monofonctionnelles nécessitant le transport à distance de l’énergie. Le territoire n’existe pas. Quand nous parlons de communautés énergétiques au niveau européen, nous parlons d’une transformation du système énergétique à travers de systèmes énergétiques locaux liés aux patrimoines territoriaux. Cela comporte une transformation de pouvoir de la communauté locale avec l’autogouvernement de ses propres ressources. Nous avons fait une recherche en Toscane sur une expérimentation de production énergétique de sources renouvelables. Nous avons relié explicitement cette production à toutes les formes possibles de patrimoines (toits d’usine, supermarchés, déchets textiles, etc.) et nous sommes arrivés à une réduction de la consommation et à l’autonomie de la production pour la biorégion de Florence.

Synthèse rédigée par Loïs Mallet.

Références

[1] William R. Catton, Overshoot: The Ecological Basis of Revolutionary Change, University of Illinois Press, 1980.

[2] Kirkpatrick Sale, op. cit., p.71.

[3] Ibid, p. 77.

[4] Ibid., p.89.

[5] Cf. Thierry Paquot, Lewis Mumford. Pour une juste plénitude, Le Passager clandestin, coll. « Précurseurs de la décroissance », Neuvy-en-Champagne, 2015.

[6] Lewis Mumford, La Cité à travers l’histoire, Agone, Marseille, 2011 (1961), p.712.

[7] Raymond Dasmann, The Destruction of California, Collier Books, New York, 1971 (1966), p. 129. Un contrechamp à explorer est le livre de Reyner Banham : Los Angeles, The Architecture of Four Ecologies (1971) plus tard critiqué, et poursuivi, par Mike Davis (City of Quartz).

[8] Elisée Reclus, Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes, Bartillat, Paris, 2019.

[9] Ibid., p.110.

[10] Alberto Magnaghi, Il principio territoriale, Bollati Boringhieri, Turin, 2020.

[11] Sébastien Marot, Agriculture and Architecture: Taking the Country’s Side, exposition à la Triennale d’architecture de Lisbonne, 2019.

[12] Visionner le documentaire Riace un paese di Calabria : https://www.youtube.com/watch?v=HPPx19ue328.


Auteur: Agnès Sinaï

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